‹ Saint-Simon: La France de Louis XIVChapitre 7 sur 8 · VII. — LA COMÉDIE HUMAINE DANS LES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

VII. — LA COMÉDIE HUMAINE DANS LES MÉMOIRES

NOUS avons étudié en Saint-Simon le peintre d'histoire : il nous reste à voir en lui le peintre de mœurs.

L'histoire n'enregistre que les grands événements : les changements de règne ou de régime, les conquêtes des armes ou de la diplomatie, les mesures d'ordre général. On ridiculise aujourd'hui cette histoire officielle sous le nom de l'histoire-batailles, et, ne la trouvant pas assez scientifique, on la supprime. On a bien tort. Ces grands événements sont des résultantes où se résume à chaque moment la vie complexe et mouvante des peuples ; et ils sont des points de repère, des îlots de lumière qui nous permettent de nous retrouver et de nous diriger dans les sombres avenues du passé. Nos enfants, à qui on refuse de les enseigner, n'ont plus sous les yeux qu'un fouilKs amorphe, indistinct et obscur. Commençons donc par savoir la grande histoire»

Après cela, nous pourrons convenir que l'autre, la petite histoire, nous touche de plus près, est plus à notre taille et à notre usage, nous charme ou nous émeut par un incomparable attrait d'intimité. Elle relate les menus faits de la vie quotidienne ; elle suit le juge sur son siège, le prêtre à Fautel, l'homme dans sa famille ; elle retrace les coutumes et les modes. Nous reconnaissons les soucis et les plaisirs, les occupations et les divertissements, qui sont encore les nôtres. Il est curieux, non sans mélancolie, de constater que les nouveautés dont nous nous étonnons sont vieilles comme le monde, que d'autres avant nous ont souffert des mêmes chagrins dont nous nous croyons les premières victimes, et que d'autres ont commis les mêmes erreurs dont nos descendants, de l'un à l'autre, se repasseront la tradition. Ainsi tout se recommence. On change un peu le décor, on rafraîchit un peu les costumes; mais c'est la même pièce, puisque ce sont les mêmes passions.

Cette histoire des moeurs, La Bruyère l'a écrite dans les Caractères^ et Balzac dans la Comédie humaine. C'est celle que nous allons demander aujourd'hui aux Mémoires de Saint-Simon.

Quand nous évoquons par l'imagination une société disparue, ce que nous voyons d'abord réapparaître, c'est la tonalité générale de l'époque: pour le xvi^ siècle, l'âpre coloris d'une ère de violence ; pour le xviii^, les couleurs aimables

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d'un temps qui connut la douceur de vivre. Puis, dans cet ensemble, nous distinguons des groupes : classes sociales, conditions, professions, grands seigneurs, gens d'Église, gens de robe, gens de plume ou d'épée. Puis, de ces groupes, peu à peu se dégagent les individus qui les composent, dont chacun est le produit de son milieu et pourtant a sa physionomie propre. Chacun de nous est l'homme de son temps, l'homme de sa condition, l'homme de son caractère. Ainsi procède l'analyse pour explorer la partie du domaine qui peut être connue : le reste est mystère.

A distance, la société du temps de Louis XIV nous apparaît régulière, disciplinée, ordonnée, polie et policée. A y regarder de près, c'est un peu différent.

On a dit qu'un bon moyen pour apprécier une société, c'est de la juger sur la qualité des plaisanteries qui l'amusent. Les plaisanteries dont on s'amuse à la cour de Louis XIV ne sont pas toujours des plus délicates. Nous avons déjà vu les plaisanteries qu'on faisait à Mme Panache, et ces boulettes de mie de pain qu'on lui lançait, et ces sauces dont on lui emplissait les poches. Voyons ce qui amusait Louis XIV. Mme de Thianges et Mademoiselle « étaient fort propres pour leur manger. Le roi prenait plaisir

à leur faire mettre des cheveux dans du beurre et dans des tourtes et à leur faire d'autres vilenies pareilles. Elles se mettaient à crier, à vomir et lui à rire de tout son cœur. » Et voyons ce qui amusait le duc de Bourgogne, l'incomparable Dauphin, et la duchesse de Bourgogne, l'exquise princesse. Ils avaient pris pour cible la princesse d'Harcourt, dont Saint- Simon, qui n'aime pas les Lorrains, nous trace ce portrait : « C'était alors une grande et grosse créature, fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes et des cheveux de filasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement. Sale, malpropre.... C'était une furie blonde, et de plus une harpie. » Avec une furie qui de plus est une harpie, et qu'elle soit d'ailleurs brune ou blonde, on peut se permettre quelques espiègleries. Donc une fois le duc de Bourgogne lui accommoda un pétard sous son siège dans le salon où elle jouait au piquet. (( Comnae il y allait mettre le feu, quelque âme charitable l'avisa que ce pétard l'estropierait et l'empêcha. » Une autre fois, en hiver, à Marly, on attendit qu'elle fût couchée. La duchesse de Bourgogne et sa suite envahissent soudain sa chambre et la bombardent de boules de neige. « Cette sale créature au lit, éveillée en sursaut, froissée et noyée de neige sur les oreilles et partout, échevelée, criant à pleine tête et remuant comme une anguille, sans savoir où se fourrer,

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fut un spectacle qui les divertit plus d'une demi- |

heure, en sorte que la nymphe nageait dans son \

lit, d'où l'eau, découlant de partout, noyait toute \

la chambre. Il y avait de quoi la faire crever. '\

Le lendemain, elle bouda.... » On aurait boudé à i moins.

Ces plaisanteries et d'autres du même acabit \

nous semblent des plaisanteries détestables. |

Elles ne le semblent pas à Saint-Simon. Il n'a \

pas un mot pour les désapprouver. En les racon- \

tant, il s'en amuse : il estime qu'elles n'excèdent \

pas la mesure permise entre gens bien élevés. \

Concluons-en que l'éducation de cette société |

laisse encore à désirer. C'est une société dont ]

l'éducation n'est pas achevée. Ce point a été très \

bien élucidé dans un livre qui porte ce titre : La \

Comédie humaine dans Saint-Simon. L'auteur, un \

des plus brillants professeurs de l'Université, |

M. André Lebreton, montre que cette société \

est, non pas vieillie et usée, mais débordante de ]

santé et d'une vigueur de tempérament qui ne |

raffine pas. On est bien portant, on est entraîné j

à tous les sports, on vit à cheval, on chasse à j

courre ; c'est le lendemain de la guerre civile, i

et quant à la guerre étrangère elle se continue, 1

entrecoupée de rares intervalles de paix qui ne \

sont que des répits : on conserve dans le langage \

et dans les manières un peu de la rudesse des \

camps. ^

Les femmes ne ^'en choquent pas et se mettent }

au ton. Les plus distinguées emploient couramment des terme» dont la verdeur aurait un joli succès dans les salons d'aujourd'hui. Pour peu qu'une discussion s'élève, on commence par les gros mots : la princesse de Conti traite la duchesse de Chartres de « sac à vin » et la duchesse de Chartres traite la princesse de Conti de « sac à guenilles. » On continue par les voies de fait : il n'est pas rare que les scènes de ménage s'achèvent par des luttes à main plate et à coups de pied. La princesse d'Harcourt, déjà nommée, bat ses gens, jusqu'au jour où une femm.e de chambre s'enferme avec elle et la laisse à moitié assommée sur le carreau.

Un des vices les plus répandus est l'ivrognerie, je dis : répandus parmi les femmes. « Mme la duchesse de Bourgogne fit un souper à Saint- Cloud avec Mme la duchesse de Berry.... Mmela duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans, mais elle bien plus que lui, s'y enivrèrent au point que Mme la duchesse de Bourgogne, Mme la duchesse d'Orléans, et tout ce qui était là ne surent que devenir.... L'effet du vin, haut et bas, fut tel qu'on en fut en peine et ne la désenivra point, tellement qu'il la fallut ramener en cet état à Versailles. Tous les gens des équipages la virent et ne s'en turent pas.... » Les femmes boivent et elles fument ; entendez qu'elles fument la pipe. A Marly, Monseigneur, qui est resté tard à jouer, passe devant l'appartement de Mme la . { 232 )

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duchesse de Chartres et de Mme la duchesse. II (( les trouva qui fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait trahies. Le roi leur fit le lendemain une rude correction. )> Quant au jeu, tout le monde joue, et joùe gros jeu, par besoin d'émotions violentes ; on joue et on triche ; on triche jusqu'à la table du roi ; et comme tout le monde triche, cela rétablit les chances.

Les conditions même de la vie sont rudes. Je ne parle pas seulement du manque de confort, mais du manque de sécurité. Les routes sont infestées de brigands, qui ne sont pas des brigands d'opéra-comique et qui arrêtent parfaitement les carrosses entre Paris et Versailles, ou Fontainebleau. En 1707, un parti ennemi, une quinzaine d'Impériaux, conduits par un ancien violon du prince de Bavière, Guetem, se risque jusqu'aux portes de Paris; ils se tiennent cachés dans les bois, s'invitent à Versailles au souper du roi ; puis, un soir, tandis que le grand écuyer Beringhem s'en revient à Paris dans son carrosse, ils l'enlèvent et s'acheminent avec leur prise vers la frontière. On les rattrapa, et ce fut tout à leur honneur : c'étaient des ennemis

généreux qui avaient permis à leur prisonnier de \ se reposer. Guetem fut amené au roi qui le féli-

cita de sa hardiesse et de sa courtoisie : pen- |

dant quelques jours, il fut la coqueluche de ]

Paris. ]

Heureux temps pour les voleurs ! On volait '

jusque chez le roi, et avec une audace, une \

insolence inouïes. La grande galerie était meu- \

blée de velours cramoisi avec des crépines et \

des franges d'or. Un beau matin, les franges se j

trouvèrent toutes coupées. Quelques jours plus \

tard, Saint-Simon était au souper du roi. « Vers \

l'entremets, j'aperçus je ne sais quoi de fort \

gros et comme noir, en l'air sur la table, que \

je n'eus le temps de discerner ni de montrer par |

la rapidité dont ce gros tomba sur le bout de la ]

table.... Le bruit que cela fit en tombant et la •

pesanteur de la chose pensa l'enfoncer et fit j

bondir les plats.... Le roi, au coup que cela fit, \

tourna la tête à demi, et, sans s'émouvoir en |

aucune sorte : « Je pense, dit-il, que ce sont mes j

franges». Comment dans un endroit si plein de |

monde avait-on pu lancer un si lourd paquet? j

Et combien cela suppose de complicités ! Quoi ^

qu'en pense Saint-Simon, Louis XIV n'eut pas j

tort d'augmenter considérablement les attribu- î

tions et le personnel du lieutenant de police. \

Dans ce milieu, encore si favorable aux \

prouesses et aux fantaisies de l'individualisme, \

les types d'aventuriers ne sont pas rares. Vau- \

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dray « chanoine de Besançon... prit un mousquet, devint capitaine de grenadiers et reçut trentedeux blessures dont plusieurs presque mortelles, à l'attaque de la contrescarpe de Goni, sans vouloir quitter prise, et y fut laissé pour mort. Cette action le fît connaître. » Elle le fit connaître avantageusement.

Mais l'exemple le plus curieux, le spécimen le plus achevé d'heureux forban, c'est celui de l'abbé de Vatteville. Sa vie, telle que Saint- Simon la raconte, est un extraordinaire roman d'aventures. Il s'était fait chartreux, sa nature excessive étant allée tout droit à l'observance la plus rigoureuse. Il paraît qu'il avait beaucoup d'esprit, mais d'un genre qui ne s'accommodait pas avec la vie monastique. Il songea donc à s'en affranchir, tant et si bien qu'un beau jour le prieur le trouva « en habit séculier, sur une échelle », dans le dessein évident de sauter pardessus le mur. Voilà le prieur à crier. Et voilà l'autre à le tuer d'un coup de pistolet. Le fugitif gagne la campagne, s'arrête dans un méchant cabaret, se fait apprêter à dîner d'un gigot à la broche, lorsque survient un voyageur qui lui demande fort civilement de partager avec lui. Notre défroqué, trouvant qu'il y en avait pour un, non pour deux, tue son homme d'un coup de pistolet, dîne de bon appétit, paye, remonte à cheval, et tire pays. Ne sachant que devenir, il s'en va en Turquie, est fait bâcha

et guerroie contre les Vénitiens. Là il trouve moyen de faire parler au généralissime, promet de lui livrer plusieurs places et des secrets des Turcs, moyennant qu'on lui rapportera l'absolution du pape de tous ses méfaits et pleine réintégration dans l'ordre de prêtrise. Tout le monde y trouvait son compte, sauf le Grand Turc ; mais Vatteville se moquait de lui et de quelques autres. C'est ainsi qu'il put revenir en Franche- Comté, où il manqua l'archevêché de Besançon, mais où il eut l'abbaye de Baume et y vécut paisiblement, sauf quelques séjours « à Paris et à la Cour, où il était toujours reçu avec distinction. » Je ne me souviens plus si Stendhal a eu connaissance des aventures de Vatteville. Quelle belle occasion de s'extasier et de prononcer: « il y a de l'énergie ! »

Il y avait de l'énergie. On menait la vie intense. Après quoi, on savait mourir. Non seulement on mourait avec courage, avec piété, avec sérénité, mais un usage d'une incomparable noblesse morale \oulait qu'on mit « un intervalle entre la vie et la mort ». On quittait son emploi, on se défaisait de ses charges, on renonçait à toutes les affaires, sauf une, qui sufTisait à vous occuper, et c'était cette grande affaire de la mort.

Laissons de côté leô « conversions » fameuses,

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celles de Pascal, de Rancé, de Racine. Ceux-là sont de trop grands esprits, qui ne prouvent pas pour ]a masse. Mais ce n'était pas un grand esprit que Du Charmel, gentilhomme de Champagne. « Tout lui riait : l'âge, la santé, le bien, la fortune, la cour, les amis, même les dames, et des plus importantes, qui l'avaient trouvé à leur gré. Dieu le toucha par la lecture d'Abbadie : De la vérité de la religion chrétienne ; il ne balança ni ne disputa, et se retira dans une maison joignant l'institution de l'Oratoire. Le roi eut peine à le laisser aller : « Quoi, lui dit-il, Charmel, vous ne me verrez jamais ? » Mot magnifique d'orgueil naïf! Du Charmel renonça à voir le roi, pour contempler Dieu de plus près... C'était un seigneur à la douzaine que M. de Saint-Louis, brigadier de cavalerie, qui se retira à la Trappe. Un jour, c'est Le Peletier, ministre d'État, qui se démet de sa charge, rend ses pensions au roi, se retire à Villeneuve, où il ne voit plus que « sa plus étroite famille et quelques gens de bien ». Un autre jour, c'est Pontchartrain qui rapporte au roi la cassette où il gardait les sceaux, et, la lui ayant rendue, sort de là « l'âme plus à l'aise » pour aller finir sa vie dans une chambre de l'Oratoire. C'était la coutume. On avait trop le respect de la mort pour se laisser surprendre par elle, et ne pas tout préparer pour la bien recevoir. On pensait qu'il ne convient pas de passer sans transition de la vanité des affaires et de la dissipa-

tion des plaisirs au calme de l'éternité. Telles étaient ces âmes, auxquelles on peut passer un peu de rudesse, qu'elles savaient si bien racheter. L'époque de Louis XIV est une de celles où la plante humaine, en France, a poussé avec plus de vigueur et le plus droit.

Parcourons maintenant quelques groupes sociaux, et d'abord la Cour.

La Bruyère a défini l'atmosphère du lieu, quand il a dit : « L'on se couche à la Cour et l'on se lève sur l'intérêt.... » La Cour est essentiellement un endroit où l'on fait sa cour. On fait sa cour au roi. On la fait d'abord par l'assiduité, par la présence réelle et continue, par le soin qu'on met à voir sans cesse le maître et à en être vu. L'abbé de Mailly, nommé à l'archevêché d'Arles, proteste au roi qu'il ne peut renoncer au bonheur de le voir, et lui demande la permission de faire chaque année un voyage à Versailles, et à Versailles uniquement. « En effet, il n'y manqua point et ne s'arrêtait point à Paris. Il débarquait chez moi ; je le couchais dans un trou d'entresol qui me servait de cabinet, et le roi lui savait le meilleur gré du monde d'une conduite qui lui marquait un attachement dont il était jaloux.... » Mais ici, le plus bel exemple, le classique du genre, c'est La Rochefoucauld, le fils de l'auteur des

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Maximes : « Jamais valet ne le fut de personne avec tant d'assiduité et de bàssesse, il faut lâcher le mot, avec tant d'esclavage. Le lever et le coucher, les deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les promenades du roi de tous les jours, il n'en manquait jamais, quelquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et sur le pied de demander congé, non pas pour découcher, car en plus de quarante ans il n'a jamais couché vingt fois à Paris, mais pour aller dîner hors de la Cour et ne pas être de la promenade : jamais malade et sut la fin rarement et courtement de la goutte. » N'est-ce pas le plus beau trait de courtisanerie : s'empêcher d'être malade pour ne pas manquer la promenade du roi?

On fait sa cour au roi en affichant des idées et des sentiments conformes à ceux du roi et qui changent avec san âge et son humeur. Quand le roi était jeune et galant, Molière, pour faire sa cour, écrivait Amphitryon où il est dit que

le partage ai^ec Jupiter N^a rien du tout qui déshonore.

Sous un roi vieilli et dévot, le courtisan est dévot. Il y a une dévotion de cour qui consiste à fréquenter les offices aux jours et aux heures où le roi y vient et à n'y pas venir quand le roi n'y vient pas. Saint-Simon conte à ce sujet une bien johe anecdote : « Brissac (major des gardes).

peu d'années avant sa retraite, fit un étrange ;

tour aux dames. C'était un homme droit, qui ne ]

pouvait souffrir le faux. Il voyait avec impa- j

tience toutes les tribunes bordées de dames, |

l'hiver, au salut, les jeudis et les dimanches, où |

le roi ne manquait guère d'assister, et presque (

aucune ne s'y trouvait, quand on savait de bonne j

heure qu'il n'y viendrait pas ; et, sous prétexte |

de lire dans leurs Heures, elles avaient toutes de |

petites bougies devant elles pour les faire con- }

naître et remarquer. Un soir que le roi devait I

aller au salut, et qu'on faisait à la chapelle la ;

prière de tous les soirs, qui était suivie du salut ^

quand il y en avait, tous les gardes postés l

et toutes les dames placées, arrive le major vers I

la fin de la prière, qui, paraissant à la tribune ]

du roi, lève son bâtQn et crie tout haut : « Gardes |

« du roi, retirez-vous, rentrez dans vos salles, \

« le roi ne viendra pas ». Aussitôt les gardes |

obéissent ; murmures tout bas entre les femmes : j

les petites bougies s'éteignent et les voilà toutes |

parties. Là-dessus arrive le roi qui, bien étonné |

de ne pas voir de dames remplir les tribunes, |

demanda par quelle aventure il n'y avait per- |

sonne. Au sortir du salut, Brissac lui conta ce |

qu'il avait fait, non sans s'espacer sur la piété ]

des dames de la cour. Le roi en rit beaucoup et |

tout ce qui. l'accompagnait. L'histoire s'en répan- \

dit incontinent après : toutes les femmes auraient |

voulu l'étraiigler. » Telle est cette dévotion, |

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celle même dont La Bruyère a dit : « Un dévot est celui qui, sous xm roi athée, serait athée ». C'est un masque qu'on s'applique sur le visage, mais on risque d'être démasquée

Faire sa cour est un art qui exige non pas seulement de la santé et de l'attention, mais de l'étude, du tact, de la finesse, du doigté. Flatter ne suffit pas, il y faut la manière. L'abbé de Polignac, avec tout son esprit, ne l'avait pas. « Il suivait le roi dans ses jardins de Marly ; la pluie vint : le roi lui fit une honnêteté sur son habit peu propre à la parer : « Ce n'est rien, sire, répon- (( dit-il, la pluie de Marly ne mouille point. » L'encens est une odeur agréable, mais fade ; quand il n'enivre pas, il écœure. D'Antin, qui reçut Mme de Maintenon dans sa propriété de Petit-Bourg, en fit tant qu'elle ne put s'empêcher de lui dire «et devant le monde, qu'elle se trouvait bien heureuse de n'avoir pas déplu au roi le soir, chez lui, parce qu'elle était très assurée, par tout ce qu'il venait de faire, qu'en ce cas-là il l'eût envoyée coucher sur le pavé du grand chemin ». Car on fait sa cour à Mme de Mainte non, comme on la fait au roi. On la fait aussi à Mlle Ghoin, et à la chienne de Mlle Ghoin, à qui le maréchal d'Huxelles envoie, chaque matin, de l'autre bout de Paris, des têtes de lapins. On la fait à la duchesse de Berry, et celle-ci étant accouchée à sept mois, il se trouva que tout le monde était né ou avait eu des enfants à sept

GOUftS SUR SAINT-SIMON.

mois. On fait la cour à Bontemps, à la vieille Nanon, à l'apothicaire du roi et au bâtard de son apothicaire.

Prend-on le chemin d'être bien en cour? c'est une ruée vers le « soleil levant ». Mais un vent de disgrâce vient-il à souffler? c'est la solitude et l'herbe croît au seuil de votre porte. Oh 1 la disgrâce ! mal terrible, spécial à la Cour, et dont on meurt ! Racine en est mort, et Vauban « consumé de douleur », et tant d'autres. C'est une mort lente et sûre. Ç'a été celle du prince de Gonti : quand la faveur du roi lui revint, il était trop tard, il ne put « être ramené à la vie ». Et celle de Boufflers qui avait rendu tant de services, qui peut-être avait rendu trop de services : « Un ver rongeur le mina peu à peu.... Il ne fit plus que languir depuis et ne passa pas deux ans ». Cette horreur de la disgrâce à laquelle succombent les courtisans, a un pendant : c'est l'horrible abandon où tombent les grands quand ils n'ont plus de faveurs à distribuer. Relisez les récits que Saint-Simon nous a laissés de la mort des grands personnages, de Monseigneur et du Roi lui-même : comme le vide se fait autour du mourant ! Auprès du corps, c'est tout juste s'il reste pour le veiller quelques moines et quelques « valets intérieurs. » Mais quoi 1 un mort ne peut plus rien....

Telles sont les mœurs autour du pouvoir, ( 242 )

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dans une monarchie. Nul ne croira qu'elles soient très différentes dans une République.

Après la Cour, le Parlement. Pour Saint-Simon, c'est l'ennemi personnel. Quatre premiers présidents s'étant succédé à la tête de notre grande assemblée pendant la période qu'embrassent les Mémoires, il trouve le moyen de les diffamer tous les quatre. A Lamoignon il reproche son rôle dans l'affaire Fargues, et de s'être engraissé du « sang de l'innocent ». Potier de Novion lui succéda : il falsifiait les arrêts et prononçait autrement qu'il n'avait été opiné à l'audience ; ce pour quoi le roi le chassa, et il mourut dans l'ignominie. Harlay se serait approprié un dépôt qui lui aurait été confié. De Mesmes aurait ^ été un tel débauché, que « son père ne lui épargnait pas les coups de bâton et lui jetait quelquefois les assiettes à la tête, ayant bonne compagnie à sa table, qui se mettait entre deux ». Quatre coquins!

C'est le duc et pair qui parle. Mais même alors, l'observateur ne perd pas ses droits : il note, chez deux hommes de même profession, le trait qui distingue chacun d'èux et le caractérise. Chez Lamoignon, le magistrat homme du monde, de grande élégance et de haut style, le trait original, c'est ce goût pour les lettres, ce soin

de s^entourer d'écrivains et d'artistes, cette «attention singulière à capter les savants de son temps, à les assembler chez lui à certains jours, )> cette réputation qui lui est restée d'être un Mécène. La marque, chez Achille de Harlay, c'est l'austérité : une mise sévère, un « rabat presque d'ecclésiastique, » un grand savoir, mais qui ne sacrifie pas aux grâces, une parole sentencieuse, une prononciation lente et rude qui martèle la phrase, avec une sorte d'humour grave, et des mots d'esprit qui sont des coups de boutoir. C'est le magistrat de la vieille roche. En regard, le magistrat de la nouvelle école, et même du nouveau jeu : le président de Mesmes affecte de ne pas fréquenter les gens de robe, porte l'habit et la cravate, est des fêtes de Sceaux, joue la comédie ; c'est le magistrat « petit maître » pour salons du xviii® siècle, annonçant l'ère des Montesquieu, des présidents Hénault et des présidents ^ de Brosses.

Après cela, Saint-Simon a-t-il été injuste pour le Parlement? Gela ne fait pas de doute. Mais il n'avait pas tort de voir dans l'opposition des Parlements un dainger pour le maintien de l'ordre de choses qu'il affectionnait : nous savons qu'elle devait fortement contribuer à préparer la Révolution.

Sévère pour les gens de robe, Saint-Simon J'est à peine moins pour les gens d'église.

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Il s'incline devant la grande figure d'un Bossuet ; il s'arrête, curieux mais respectueux, devant la figure d'un Fénelon si attirante en sa diversité. Mais parmi ces évêques, à qui est confiée la garde de l'évangile, combien peu de pasteurs évangéliques ! Pour un cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui apporte dans ces hautes fonctions son « innocence baptismale », pour un Goislin, évêque d'Orléans, un Nesmond, évêque de Bayeux, qui sont des saints, combien de prêtres ambitieux, mondains ou dissolus ! Cet autre archevêque de Paris, Harlay, que Saint-Simon nous montre avec sa bonne amie, la duchesse de Lesdiguières, « à Conflans, dont il avait fait un jardin délicieux et qu'il tenait si propre qu'à mesure qu'ils s'y promenaient tous deux, des jardiniers les suivaient à distance pour effacer leurs pas avec des râteaux », et cet évêque de Troyes, grand joueur et favori des dames : « elles ne l'appelaient que le Troyen, et chien d'évêque et chien de Troyen, quand il leur gagnait leur argent ». Il est vrai que le premier finit dans la disgrâce et le second dans la pénitence.

Par malheur, — je dis : par malheur pour lui, — Saint-Simon a méconnu une des sources les plus pures où s'est retrempé le catholicisme au xvii^ siècle : l'admirable Saint-Sulpice de M. Olier et les missions fondées par celui qu'on appelait alors « Monsieur Vincent ». Il n'a pas assez de brocarts contre les « barbes sales . de Saint-

Sulpice. )) Non qu'il nie les vertus de ces humbles prêtres qui eurent justement pour raison d'être de rappeler l'éminente dignité des humbles dans l'Église. Mais ils sont ignorants et entêtés, et surtout ce sont « gens de bas lieu, pauvres, crasseux et huileux à merveille ». Qu'on en fasse des curés de campagne, passe encore, mais des évêques ! Ce fut le tort de Godet des Marais, évêque de Chartres, directeur de conscience de Mme de Maintenon. Saint prêtre, mais d'une naissance vile et obscure et, qui pis est, formé à Saint-Sulpice ! Quel bien en attendre ? Il a contribué à la ruine de l'Église.

Autant que les Sulpiciens et pour des raisons justement opposées, Saint-Simon déteste les Jésuites. Il avait été formé par eux ; mais on sait qu'ils n'ont pas eu toujours à se louer de leurs anciens élèves. Il avait été lié avec eux ; mais de plus en plus, il s'était rapproché des jansénistes, et au moment où il rédige les Mémoires, on peut dire qu'il est tout janséniste. Il reproche aux jésuites leur esprit de domination et leur ultramontanisme. Leur rêve est d'établir l'Inquisition; or, dit Saint-Simon, « je tiens l'Inquisition abominable devant Dieu et devant les hommes. » Rêve en partie réalisé par la « Constitution » qui a suivi la bulle Unigenitus, et qui a établi une Inquisition de fait. Saint-Simon a tracé un portrait terrible du P. Tellier, confesseur du roi, entièrement dévoué à sa Compagnie,

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et dont il dit : « Il eût fait peur au coin d'un bois ».

En revanche, le jansénisme est à ses yeux « ce que les derniers siècles ont produit de plus saint, de plus pur, de plus savant ». Il n'en parle qu'avec émotion, déplorant l'aveuglement du roi, qui peut-être soupçonna l'injustice des mesures que de mauvais conseillers lui inspirèrent contre de grands chrétiens et de pieuses filles. Maréchal, son chirurgien, lui ayant demandé la permission d'aller à Port-Royal-des-Ghamps pour une opération, il l'accorda à condition que Maréchal lui rapporterait fidèlement au retour ce qu'il aurait vu. Et Maréchal ayant témoigné hautement pour les religieuses, le roi soupira comme un homme qui se sent à la fois coupable et impuissant à réagir. Mais la prévention qu'on lui avait inculquée contre les jansénistes était trop forte. Sollicité pour un gentilhomme qui brûlait d'être invité à Marly : « Ne dit-on pas qu'il est janséniste? — Lui! Il ne croit pas en Dieu. ' — Alors, fit le roi, vous pouvez le mener. »

Une des pages les plus fortes qu'il y ait dans les Mémoires^ superbe d'indignation contenue, est celle où Saint-Simon raconte la destruction de Port-Royal-des-Champs, en octobre 1709. Pendant la nuit du 28 au 29, le monastère avait été investi par des régiments de gardes françaises. D'Argenson arriva dans la matinée du 29. « Il

se fit ouvrir les portes, fit assembler toute la communauté au chapitre, montra une lettre de cachet, et, sans lui donner plus d'un quart d'heure, l'enleva tout entière. Il avait amené force carrosses attelés, avec une femme d'âge dans chacun ; il y distribua les religieuses suivant les lieux de leur destination qui étaient différents monastères, à dix, à vingt, à trente, à quarante et jusqu'à cinquante lieues du leur, et les fit partir de la sorte,chaque carrosse accompagné de quelques archers à cheval, comme on enlève des créatures publiques d'un mauvais lieu.... Il fut enjoint aux familles qui avaient des parents enterrés à Port- Royal-des-Champs de les faire exhumer et porter ailleurs ; et on jeta dans le cimetière d'une paroisse voisine tous les autres, comme on put, avec l'indécence qui se peut imaginer. Ensuite, on procéda à raser la maison, l'église et tous les bâtiments, comme on fait des maisons des assassins des rois, en sorte qu'enfin il n'y resta pas pierre sur pierre. Tous les matériaux furent vendus et on laboura et sema la place.... Je me borne à ce simple et court récit d'une expédition si militaire et si odieuse. » Les victoires remportées par la force armée sur de pieuses femmes n'ont jamais fait honneur aux gouvernements qui y ont eu recours.

Autant qu'il est janséniste, Saint-Simon est gallican, et cette fois il ne s'en défend pas, étant convaincu que les libertés de l'église gallicane sont,

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non pas des privilèges, «mais la pratique constante de l'Église universelle que celle de France a jalousement conservée et défendue contre les entreprises et les usurpations de la Cour de Rome. » Donc il est d'avis « qu'on ne doit pas filer doux avec la Cour de Rome », mais qu'il faut lui tenir tête. Pour cela, commencez par n'avoir pas de cardinaux français, qui sont plus dévoués au pape qu'au roi. Ayez un clergé qui ait de l'autorité, étant de grande naissance. Et ayez moins de couvents. Les religieux mendiants ne servent à rien, exception faite pour quelques capucins qui font le service de pompiers dans les incendies. Il y a trop de religieuses : cela nuit à la repopulation et nous met, vis-à-vis de l'armée allemande, en état d'infériorité numérique.... C'est le langage d'un bourgeois libéral de la Restauration, pour ne pas dire plus....

Deux puissances s'élevaient autour de Saint- Simon, dont il avait pu constater les progrès et à qui appartenait l'avenir.

L'une était celle des financiers. Saint-Simon n'en parle presque pas : il était gêné. La Bruyère a dit : « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : c'est un malotru.... S'il réussit, ils lui demandent sa fille. » C'est ce qu'avait fait le maréchal de Lorge en épousant

la fille du financier Frémont, dont la fortune était considérable et n'était pas sans reproche. Quand on a pour belle-mère la fille d'un traitant, cela oblige à quelque réserve.

L'autre puissance était celle des gens de lettres. Saint-Simon n'en parle qu'avec une légèreté dédaigneuse. Il a mentionné plusieurs grands écrivains du xvii^ siècle et le plus souvent il les a appréciés d'un trait juste, mais si rapide et si insuffisant ! Il ne dit pas un mot de Molière, En revanche, il fait l'éloge de Scarron ; mais c'est, je pense, pour être désagréable à Louis XIV. Il ne prononce pas le nom de Montesquieu, et il écorche celui de Voltaire. Cette impertinence lui a été très reprochée. On a fait à ce propos un piquant rapprochement. On s'est rappelé qu'à l'époque où le père de Saint-Simon devint premier écuyer de Louis XIII, le poète Malherbe avait annoncé cet événement en termes qui, pour le dédain, supportent toute comparaison. « Vous avez su, écrivait-il à un de ses amis^ le congé donné à Baradat : nous avons un sieur Simon, page de la même écurie, qui a pris sa place. » Le « sieur Simon de la même écurie, » — qui n'était autre que le futur duc Claude de Saint-Simon, — vaut, et au delà, le « Arouet fils d'un notaire qui l'était de mon père ». Ce sont dédains qu'on se renvoie d'une classe sociale à une autre, et qui ne font de mal à personne.

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Il nous reste à voir quel rôle jouent dans les Mémoires ces autres acteurs de la Comédie humaine, nos passions, nos travers, nos défauts, nos vices, les tares que nous apportons en naissant, tares morales et tares physiologiques.

Il y a dans les Mémoires des maniaques, des malades de l'esprit ; et il n'est pas, dans notre histoire, de plus beau nom que le leur : ce sont les Gondé. Elle est terrible, cette descendance du grand Condé : une descendance d'anormaux. D'abord M. le prince, qui n'est pas M. le prince le héros, mais simplement M. le prince. Saint- Simon en a tracé ce portrait : « Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, pernicieux voisin» sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir. » Bourreau de lui-même et des autres, il fallait échapper à son joug ou y succomber. Sa seconde flUe avait épousé le duc du Maine ; celle-là était libérée ; les autres « regrettaient la condition des esclaves » : Mlle de Condé mourut de chagrin. Sa continuelle victime était sa femme, Mme la princesse. Il faut dire qu'elle était faite en victime, et il est impossible de lire sans attendrissement le portrait ridicule et touchant qu'en trace Saint- Simon. « Elle était également laide, vertueuse et sotte ; elle était un peu bossue et avec cela

un gousset fin, qui se faisait suivre à la piste, même de loin.... La piété, l'attention infatigable de Mme la princesse, sa douceur, sa soumission de novice, ne la purent garantir ni des injures fréquentes, ni des coups de pied et de poing qui n'étaient pas rares. » La malheureuse !

M. le prince ne manquait ni de savoir, ni d'esprit, ni de charme dans la conversation ; il avait du goût, s'entendait à organiser une fête, et il contribua pour sa part à embellir sa demeure princière. « Chantilly était ses délices. Il s'y promenait, toujours suivi de plusieurs secrétaires avec leur écritoire et du papier, qui écrivaient à mesure ce qui lui passait par l'esprit pour raccommoder et embellir. Il y dépensa des sommes prodigieuses.... » Il était tour à tour avare et magnifique, passait d'un excès à l'autre, incapable d'équilibre. « Les quinze ou vingt dernières années de [sa] vie furent accusées de quelque chose de plus que d'emportement et de vivacité. On disait tout bas qu'il y avait des temps où tantôt il se croyait chien, tantôt quelque autre bête, dont alors il imitait les façons. » Finalement il s'imagina qu'il était mort et refusa toute nourriture, sous prétexte que les morts ne mangent pas. Il fallut lui persuader qu'il y a des morts qui mangent,^ lui en amener : il ne mangeait qu'avec eux.

Son fils, M. le duc, qui avait reçu une excel-

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lente éducation, — c'était l'élève de La Bruyère, — n'était guère moins redoutable. « Sa férocité était extrême et se montrait en tout. C'était une meule toujours en l'air, qui faisait fuir devant elle, et dont ses amis n'étaient jamais en sûreté.... » Si la comparaison ne vous suffit pas, en voici une autre avec « ces animaux qui ne semblent nés que pour dévorer et pour faire la guerre au genre humain ». Saint-Simon ajoute : « Quiconque aura connu le prince, n'en trouvera pas ici le portrait chargé. »

Ce qu'il y a encore de plus sinistre chez ces détraqués, ce sont leurs gaietés. Le pauvre Santeuil l'apprit à ses dépens. C'était un charmant homme, qui faisait très bien les vers latins. Il était de toutes les fêtes chez les Condé. M. le duc l'emmena aux États de Bourgogne, et un soir « il se divertit à le pousser de vin de Champagne, et, de gaieté en gaieté, il trouva plaisant de verser sa tabatière pleine de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et de le faire boire à Santeuil, pour voir ce qui en arriverait. Il ne fut pas longtemps à en être éclairci : les vomissements et la fièvre le prirent et, en deux fois vingt-quatre heures, le malheureux mourut dans des douleurs de damné 1 » L'anecdote a été contestée, je le reconnais : d'autres prétendent que Santeuil serait mort de coups de chenet que lui aurait assénés son protecteur.

SÂINÎ'SlMON !

M. le duc eut une fin tragique. C'était pendant |

le carnaval de 1710. On l'attendait pour un ]

souper joyeux. Il eut une attaque sur le Pont- \

Royal. On le rapporta chez lui. « Il ne donna |

nul signe de vie que d'horribles grimaces et ]

mourut sur les quatre heures du matin du |

mardi-gras, au milieu des parures, des masques, 1

des costumes de bal, sous les yeux de tout ]

ce grand monde convié pour un spectacle diffé- j

rent.... » Ces Condé étaient des demi-fous. 1

Vous me direz : «Telle est l'hérédité des grands i

hommes : leur génie est une névrose ; elle se t

change en folie chez leurs descendants. » \

Heureusement l'explication est inexacte. La folie j

était dans la famille, mais non pas du côté de ^

Condé. C'est sa femme, Clémence de Brézé, qui 1

mourut enfermée, comme était morte sa mère. i

C'était le mystère, le douloureux secret de cette j

maison illustre. Aujourd'hui comme alors, le j

monde est plein de détraqués, dont les grands- \

parents n'ont pas gagné la bataille de Rocroy. )

Après les malades atteints d'aliénation men- j

taie, les maniaques de l'idée fixe, ceux qu'une j

seule pensée, une passion unique possède comme ]

une chose. D'abord les ambitieux : j'en ferais |

défiler sous vos yeux toute une galerie, si j'en \

avais le temps. Le type le plus extraordinaire |

en serait encore cette princesse des Ursins, |

qui, à soixante ans, envoyée en Espagne, y i

devient tou^-puissante, est une première fois |

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disgraciée, reprend le pouvoir, et, brutalement congédiée, se réfugie à Rome, où, exilée, elle rencontre le roi et la reine d'Angleterre — des rois en exils ! — et bientôt les gouverne. « Quelle triste ressource ! Mais enfin c'était une idée de cour et un petit fumet d'affaires pour qui ne s'en pouvait plus passer.... » Nous aurions aussi des vaniteux, des avares, des dévots tournés à l'imbécillité, comme ce duc Mazarin devenu la proie des moines et des béats, qui mutila les plus belles statues, barbouilla les plus rares tableaux, par décence, refusa d'éteindre le feu qui avait pris à son château pour ne pas contrarier le bon plaisir de Dieu et voulut faire arracher les dents de devant à ses filles pour les guérir du péché de coquetterie. Nous aurions des ménages d'intrigants, comme est ce ménage d'O : l'un poussant l'autre, le mari fait métier d'austérité et la femme de galanterie. Et des complaisantes, une maréchale de Rochefort, une duchesse de Montausier, à ne pas les compter. Et des menteuses, comme Mme de Blansac, à qui « les histoires entières coulaient de source, » sans qu'il y eût un mot de vrai.

Mais il y aurait aussi de grands caractères et d'honnêtes gens, et de bons ménages, comme il y en avait tant dans la vieille France, et comme on en trouve beaucoup chez Saint-Simon, à commencer par le sien. Je ne résiste pas au plaisir de vous dire un mot d'une femme dont

Saint-Simon fait un complet [éloge, quoiqu'elle eût longtemps trempé dans la bourgeoisie et qu'il lui en restât « quelque petite odeur. » C'est Mme de Pontchartrain, la chancelière. Elle était admirable par le mélange de dignité et de politesse, d'esprit et de bon sens. Nulle autre ne savait mieux qu'elle tenir une maison. « Il est surprenant qu'une femme de la robe, qui n'avait vu le monde qu'en Bretagne, fût en si peu de temps au fait, aux manières, à l'esprit, au langage de la Cour et devînt un des meilleurs conseils qu'on pût trouver pour s'y bien gouverner. )) Saint-Simon oublie que pour être bourgeoise et même bourgeoise de province, on n'en est pas moins femme. Celle-ci s'entendait mieux qu'aucune autre à donner une fête, et le lendemain matin à visiter ses pauvres. Ce qu'elle distribuait en aumônes était à ne pas croire. Elle avait fondé à Versailles une communauté de jeunes filles pauvres, un hôpital à Pontchartrain. Lors du terrible hiver de 1709, elle se surpassa, donnant du pain et des vêtements, faisant vivre jusqu'à trois mille personnes par jour. Une intimité de tous les instants et de toutes les pensées avec son mari à qui elle ne fit qu'un chagrin, celui de mourir la première. «Telle fut la chanceUère de Pontchartrain que Dieu épura de plus en plus par de longues et pénibles infirmités..., » De la vertu et d,e l'agrément, de la gaieté et de la bonté, le don naturel

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et l'art de faire du bonheur autour de soi, si j'ai tenu à vous présenter la Ghancelière, c'est que son portrait est celui de beaucoup de femmes en France, à toutes les époques de la France.

A qui a vu tant de choses, portraituré tant de gens, réfléchi sur tant d'événements, il est naturel de demander la conclusion de son expérience.

Quelle est d'abord la philosophie de l'histoire qui se dégagé des Mémoires ? Gomment s'expliquent, d'après Saint-Simon, les grands faits dont les conséquences se prolongent à l'infini ? Ils s'expliquent, si c'est là s'expliquer, par les plus petites causes. Exemple. Savez- vous quelle fut l'origine de la guerre de 1688? Un jour Louvois accompagnait Louis XIV en train de rebâtir Trianon. Le roi montre à Louvois une fenêtre plus étroite que les autres. Louvois conteste. Le roi insiste et se fâche. Louvois revient chez lui, dépité, assurant qu'il est perdu, mais qu'il y mettra bon ordre en suscitaait une guerre qui fera de lui l'homme nécessaire.... Ainsi l'Europe fut mise à feu et à sang parce que Louis XIV et son ministre n'avaient pas été du même avis sur les dimensions d'une fenêtre dans une maison en construction !

Et ce n'est pas un exemple isolé : il m est

COURS SUR SAINT-SIMON, 17

toujours ainsi : dans toutes les grandes affaires, on trouve que « rien n'est plus léger que leur première cause, et toujours un intérêt très incapable de causer de tels effets. » Il faut donc tenir compte d'un facteur secret et qui pourtant n'échappe qu'à une observation superficielle : l'intervention de la Providence. C'est elle « à qui quelques grains de sable suffisent pour arrêter les plus furieux orages de la mer. » Mais ses desseins nous sont cachés. Elle nous mène par des voies mystérieuses à des fins que nous ignorons; n'essayons pas de comprendre : inclinons-nous!

Quant à la philosophie de l'existence, à la conception de la vie qui circule à travers les Mémoires^ maintenant que vous connaissez fe teinte générale de l'ouvrage, le dramatique des récits, l'âpreté des portraits, vous ne doutez pas qu'elle ne soit parfaitement sombre et désespérée. Saint-Simon l'a exprimée en maints endroits de son livre, et il l'a résumée dans cette page d'une éloquence si douloureuse :

<( Ecrire l'histoire de son pays et de son temps, c'est se montrer à soi-même pied à pied le néant du monde, de ses craintes, de ses désirs, de ses espérances, de ses disgrâces, de ses fortunes, de ses travaux ; c'est se convaincre du rien de tout par la courte et rapide durée de toutes ces choses et de la vie humaine ; c'est se rappeler un vif souvenir que nul des heureux du monde ne l'a été et que la félicité, ni même la tranquillité ne

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peut se trouver ici-bas ; c'est mettre en évidence que s'il était possible que cette multitude de gens de qui on fait une nécessaire mention avait pu lire dans l'avenir le succès de leurs intrigues, tous, à une douzaine près tout au plus, se seraient arrêtés tout court dès l'entrée de leur vie, et auraient abandonné leurs vues et leurs plus chères prétentions ; et que cette douzaine encore, leur mort, qui termine le bonheur qu'ils s'étaient proposé, n'a fait qu'augnienter leurs regrets par le redoublement de leurs attaches. » Tel est le paradoxe de l'humaine condition : la vie nous est insupportable et ce que nous en supportons le moins, c'est l'idée de la quitter.

Vous voyez maintenant quelles méditations emplirent cet intervalle que, lui aussi, Saint- Simon s'était réservé entre la vie et la mort. Sa philosophie, c'est le pessimisme, mais le pessimisme chrétien, celui de Pascal et de Bossuet, celui qui, de nos ténèbres, fait jaillir la splendeur des vérités éternelles. Puisque rien ne s'explique ici-bas et rien ne se suffit, c'est donc que la clé du mystère est ailleurs, au delà. Il n'est pas indifférent de voir un des hommes qui ont mené sur la vie la plus large enquête, et poussé le plus avant dans la connaissance du cœur humain, aboutir à un acte d'humilité, de foi et d'abandon à Dieu.

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