CANADIEN A ROME
La guerre de l’Indépendance des Etats-Unis, en 1775, fournit au séminaire et à Montréal l’occasion de témoigner de leur fidélité aux serments prêtés à la Grande-Bretagne.
Peu à peu la tranquillité se rétablit dans le pays, les antipathies nationales, les préjugés s’affaiblirent; la liberté et les droits civils furent rendus; le gouvernement constitutionnel fut introduit dans le pays; le Canada put respirer sous la protection de la justice, et le peuple se reprit à la vie, à s’intéresser au sort de la patrie nouvelle qui lui était faite; l’agriculture, le commerce, l’industrie prirent un mouvement ascensionnel si prononcé en ces derniers temps que Montréal, possédant les capitaux, les chemins de fer, les plus belles lignes de navigation, les entrepôts de la Baie d’Hudson, les bureaux de la compagnie du Nord-Ouest, une marine marchande sillonnant toutes les mers, les fleuves et les lacs, mérita d’être appelé: « la Grande Métropole du Dominion. »
Le séminaire, par ses souscriptions, prit part à tout ce mouvement et ne fut étranger à aucune des grandes entreprises de bienfaisance, de charité, de religion et de progrès national.
Jusqu’au jour où Montréal s’érigea en municipalité et élut un maire, le seigneur représentait la cité, recevait les gouverneurs, les princes, et les invitait à prendre un goûter au fort de la Montagne. Souvent le gouverneur leur rendait la courtoisie et, venant présider à la distribution des prix au « Collège de Montréal, » il distribuait aux élèves des récompenses qui n’étaient qu’un souvenir de sa libéralité.
En 1812, le séminaire demeura fidèle à rappeler au peuple ses devoirs envers la Couronne. Il mit tous ses revenus à la disposition du gouverneur anglais et contribua autant qu’il put à conserver le pays au gouvernement établi. C’était un devoir de loyauté, de religion et de salut pour l’Eglise du Canada; il n’y a que les hommes du désordre qui y peuvent trouver à redire. (On peut en dire autant de son attitude lors de la Rébellion de 1837-38).
Le seigneur de Montréal, M. Billaudèle, en 1860, parut aux fêtes organisées pour la réception de son Altesse Royale le Prince de Galles, fit partie de son cortège, assista à son « lever » . Le séminaire prit part également aux diverses expositions de l’agriculture, de l’industrie, des arts et des sciences, s’intéressant à tout ce qui pouvait pro-
mouvoir le progrès de la religion et de la civilisation.
Le séminaire a encouragé la fondation des banques, l’ouverture des chemins de l’île, celle des rues, des parcs de la cité et toutes les améliorations de la ville par de généreuses concessions.
Mais c’est surtout comme centre d’activité religieuse, d’éducation et de charité, qu’il s’est distingué.
M. Rousseau raconte alors la division de la paroisse Notre-Dame, la fondation du collège de Montréal, du Grand Séminaire, du Séminaire de Philosophie et du College Canadien de Rome. Il parle des Frères des Ecoles Chrétiennes, des Commissaires des Ecoles Catholiques , des Dames de la Congrégation Notre-Dame, de l'Hotel-Dieu, des Soeurs Grises, des Petites Filles de Saint-J oseph, parce que Saint-Sulpice s'est occupé d'eux tous. Il dit encore la part prise par le Séminaire dans la fondation d'autres oeuvres d’éducation et de charité. Mais il nous a semblé que ces pages nous éloignaient du sujet de cette publication, et nous les avons supprimées. — (Note de l’éditeur.)
Missions de L’Ottawa
En 1794, la colonie des sulpiciens, arrivée en Canada, reprit le travail du Lac, comme elle avait repris celui de Ville-Marie, sans s’épargner.
Deux nouveaux missionnaires furent envoyés par M. Roux assister M. Leclerc, supérieur de la mission; ce furent M. Melchior Sauvage de Chatillonnet et M. Anthême Malard. M. Sauvage s’appliqua à l’étude de l’iroquois, M. Malard à celle de l’algonquin. MM. Thavenet et Jean-Baptiste Roupe les rejoignirent bientôt; M. Thavenet, après quelques années, retourna en France, pour travailler aux intérêts du séminaire, des communautés du Canada et faire rembourser les arriérés de la dette française, qui n’avait point été payée depuis 1753. Ce fut un service immense rendu à la colonie. Il séjourna à Paris, puis à Rome pour plaider la cause de Montréal et il obtint toutes les satisfactions désirables.
Sous M. Roupe, s’ouvrirent les missions de l’Ottawa. Il avait été six ans missionnaire de la mission iroquoise de Saint-Régis, sur le Saint-Laurent. Quand il entra à Saint-Sulpice, le voyant tout formé à ce ministère, M. Roux l’envoya au Lac, vers 1813. Il s’acquitta avec zèle et prudence de tous les devoirs de sa charge, sous la direction de
M. Humbert. Il apprit un peu d’algonquin, et sachant désormais les deux langues, il put se mettre à la disposition de Mgr Lartigue, qui ouvrait les missions de 1 Ottawa. Il monta les rapides de la « Grande Rivière » et visita les familles algonquines campées sur les bords de l’Ottawa et les groupes canadiens travaillant sur les deux rives. On peut le suivre dans chaque poste, donnant des missions, administrant les sacrements, fondant des églises ou des chapelles, à Carillon, Saint-André, Grenville, Petite Nation, Aylmer, Portage-du-Fort, Fort Coulonge, les Allumettes, Fort William.
En redescendant, il visitait la rive sud, Pembroke, Arnprior, Bytown ou Ottawa, et l’Orignal. Au mois de mai 1818, les premiers missionnaires de la Rivière-Rouge abordèrent au Lac des Deux- Montagnes pour saluer les sulpiciens de la mission; c’étaient MM. Provencher, Dumoulin et un jeune catéchiste, Guillaume Edge. Mgr Plessis leur avait recommandé de prendre conseil des missionnaires du Lac, sur la manière de procéder pour l’instruction des sauvages infidèles. Quand M. Provencher devint évêque du Manitoba, il appela M. Belcourt près de lui et lui confia la mission des Sauteux, en 1831. M. Roux assura Sa Grandeur qu il lui serait très agréable de recevoir au Lac les missionnaires qui voudraient étudier les
langues sauvages. De ce jour, les Pères Oblats et les autres vinrent y faire une sorte de noviciat, et la maison du Lac devint comme « un Séminaire de Missions étrangères. » C’était une bonne manière de servir les missions du Nord-Ouest.
M. Charles-François de Bellefeuille fit ses études au Collège de Montréal, sous le vénérable M. Roque, entra à Saint-Sulpice, se consacra aux missions indiennes et fut envoyé au Lac, n’étant encore que sous-diacre. Il y transcrivit le Dictionnaire de M. Thavenet, étudia l’algonquin avec beaucoup d’ardeur et remplaça M. Malard.
Ce fut lui qui reprit les missions de M. Roupe, en 1838 et 1839. Ces missions comprenaient une population de sept mille catholiques établis dans la seigneurie de la Petite-Nation, dans les postes du Grand Calumet, de la Passe des Grandes Allumettes, du Fort Coulonge, des Petites Allumettes, de Témiscamingue, du Grand Lac et du Lac à la Truite, où les Algonquins se réunissaient aux Canadiens, aux Ecossais, et aux Irlandais, pour la mission. Les sauvages devaient être au nombre de six cents, non pas tous catholiques mais pour la moitié décidés à le devenir; c’était une population de 7,600 âmes, jusque-là dénuée de tout secours religieux.
Ces pays s’étaient développés depuis la Con-
quête. Les peuples y étaient fort exposés à l’apostasie, car les ouvriers ne trouvaient du travail que dans des familles protestantes. Les méthodistes y étaient déjà présents et répandaient partout leurs bibles falsifiées.
M. de Bellefeuille, parlant l’algonquin et 1 anglais, fit un premier voyage en 1838, et se rendit jusqu’au Témiscamingue.
L'année suivante, M. de Bellefeuille renouvela la mission avec des fruits plus abondants. Mais, épuisé de travaux, il laissa à de plus jeunes ouvriers le soin de cultiver ce champ de père de famille.
Les missionnaires se succédaient régulièrement au Lac des Deux-Montagnes, dans une uniformité qui n’était interrompue que par les fêtes, les troubles et les fléaux qui traversaient « les trois villages ». Depuis le changement de domination, les Iroquois n’avaient cessé de convoiter la seigneurie. Cernés par les progrès de la culture auxquels ils n’avaient point su prendre part, séduits par des prédicants intéressés, ils ne cessèrent, à certaines époques, de réclamer les biens qui ne leur appartenaient pas. C’étaient des crises par lesquelles passait la mission et dont les missionnaires devaient subir les contre-coups.
Au plus fort d’une de ces crises, apparut au Lac un jeune missionnaire en qui se personnifièrent
tous les missionnaires du Lac, comme dans la mission du Lac semblaient s’être absorbées toutes les missions sulpiciennes, à part celles de l’Acadie. C’était M. Cuoq, un vrai missionnaire, lié à son devoir journellement, et ne quittant pas son poste pendant plus d’un demi-siècle, (1846-1898.)
Le Lac, dans sa conception première, était une sorte de mission perpétuelle, une « réduction », où la pénitence publique était encore en vigueur, où les jeunes guerriers se faisaient gloire aux jours de grande fête de servir à l’autel vêtus de l’aube blanche et de la ceinture rouge ou blanche, frisés et poudrés comme au siècle de Louis XIV.
Les mois d’été étaient surtout ceux des grands travaux pour le missionnaire; rentrés alors des chasses d’hiver, les Iroquois et les Algonquins assistaient chaque jour à la « Prière », à la sainte messe, aux instructions du matin et du soir, faites dans leurs langues respectives: le soir ils se réunissaient aux Canadiens pour la bénédiction du Très Saint Sacrement. Les mêmes mois étaient marqués par la première communion des enfants, la solennité des Quarante-Heures, celle de l’Assomption, la procession du Voeu de Louis XIII, le pèlerinage au Calvaire de la Montagne, qui servait de clôture aux exercices de la mission. Le soir même, les
chasseurs embarquaient leurs familles dans leurs canots et s’en allaient camper dans le bois.
Alors, le calme, le silence régnaient au Lac. M. Cuoq pouvait vaquer à ses études, car il ne connaissait pas le repos. Il fit quelques voyages, l’hiver, sur les glaces, jusqu’au-dessus d’Arnprior, pour évangéliser quelques familles algonquines.
Les travaux absorbaient tous les loisirs que lui laissait son ministère. Il aimait l’étude, mais ses dernières publications eurent pour origine une requête de M. Le Hir, motivée par de téméraires assertions de Renan, sur des langues qu’il ignorait, mais dont il n’hésitait pas à tirer des arguments contre « l’unité de l’espèce humaine. » M.Cuoq n’avait jusque-là cultivé les langues que dans l’intérêt de son ministère; mais il ne pouvait refuser d’employer sa science pour la défense de la vérité religieuse. Il le fit en 1864 dans une série d’articles réunis en brochure sous le titre: Jugement erroné de M. E. Renan sur les langues sauvages d’Amérique. Il y revint, en 1866, dans les Etudes philologiques sur quelques langues sauvages du Nouveau-Monde, et donna en 1867 une édition fort augmentée de son premier ouvrage.
Ces travaux le mirent en rapport avec plusieurs savants de la Société Royale du Canada et provoquèrent d’autres publications: ses deux
Lexiques de la langue iroquoise et de la langue algonquine, et une Grammaire de cette dernière langue; ce qui lui mérita de devenir membre de la Société Ethnologique de Washington et de la Société Royale d'Ottawa. Au moment de sa mort, M. Cuoq passait pour un américaniste de grande autorité.
Après lui, M. Tallet montra ce même amour de l’étude des langues indiennes. Il conserva le zèle des âmes de ces pauvres Indiens qu’avaient évangélisés ses prédécesseurs; il reprit les voyages de M. Roupe et de M. de Bellefeuille et, par voie de terre, atteignit les latitudes qu’ils avaient visitées. De 1859 à 1862, il ne cessa de recueillir les mêmes fruits et même des consolations et des moissons plus abondantes, la population de ces contrées ayant beaucoup augmenté. Saint-Sulpice a donné à la mission du Lac plus d’une soixantaine de missionnaires.
Nous nous permettrons d'ajouter que Saint- Sulpice n'a pas cessé de maintenir à Oka, — la mission du Lac, — des prêtres qui s'occupent des sauvages .
Saint - Sulpice s'intéresse toujours aux missions. Un de ses membres, M. Pierre Trudel, parti de Montréal en 1909, pour cause de santé, est maintenant missionnaire des Mexicains, dans le
Colorado, à Fort Collins. La maison-mère suit avec émotion les développements rapides de cette florissante mission espagnole. — (Note de l’éditeur.)
La semence de deux siècles et demi de dévouement est devenue la moisson du présent. Chacun peut contempler le spectacle que présente la « Cité de Marie » et les merveilles que Dieu a opérées par ses humbles serviteurs. Les deux océans sont devenus les limites de cette terre donnée à l’Eglise: Dieu a rempli ses promesses; il a béni son Oeuvre, comme jadis il l’avait annoncé aux deux fondateurs, à M. de la Dauversière, en 1632, à M. Olier, en 1636. Dieu règne toujours dans le monde et préside à ses destinées.
(Montréal, fête de la Bienheureuse Vierge de la Merci, 1899.)
Yi ' >1