I. Cat.y ii
prière, ayant de leur vocation l'idée la plus haute, et qui devaient toujours être prêtes, selon les desseins de la Providence, ou bien à immoler leur vie dans la solitude et les durs exercices du cloître, ou à rendre, au grand jour, devant les peuples et les empereurs, témoignage à la foi catholique combattue et à la vertu persécutée.
Théodore avait encore voulu que le couvent de Stude devînt un asile toujours ouvert à la souffrance et à la pauvreté. Un moine était chargé de recevoir les étrangers, quels qu'ils fussent, de les conduire à l'endroit qui leur était réservé, de leur laver les pieds, de les traiter avec politesse et piété, et de leur procurer, comme à des frères, comme au Christ lui-même, toutes les choses dont ils avaient besoin, car c'est au Christ que l'on donne l'hospitalité, quand on la donne à un pauvre.
Le moine, chargé du service des hôtes, qui ne se serait pas acquitté de son ministère en toute bonté et piété, qui n'aurait pas pris soin de leur laver les pieds, de les logerconvenablement dans une chambre bien propre avec un lit et des couvertures en bon état, devait expier sa négligence par le jeûne et par des génuflexions répétées. Parfois aussi, pour son manque de charité, il recevait, de son higoumène, une réprimande pareille, sans doute, à celle-ci qui se trouve dans la correspondance de saint Théodore, et qui fut adressée à un « hospitalier », moine ou laïque, peu importe, dont les paroles et les procédés, semble-t-il, avaient manqué de bienveillance. L*abbé rappelle à son « frère excellent » la nécessité du salut de son âme qu'il a mis en péril par sa dureté. « Retenez donc vos menaces, car vous-même étant mortel vous êtes exposé à tomber. Souvenez-vous
que vous aussi vous êtes homme, et puisque vous êtes faillible, pardonnez à ceux qui ont failli. Souvenez-vous de la sentence horrible, inexorable, qui condamne au feu inextinguible ceux qui ont manque de miséricorde. Souvenez-vous qu'au jour du jugement redoutable ceux-là apparaîtront en témoignage devant nous, qui nous devront ou leurs biens ou leurs maux. Je vous dis tout cela par amitié pour vous et dans un sentiment de profonde sollicitude. Je souhaite vivement n'entendre plus parler que de votre affabilité et de votre douceur V »
Saint Théodore de Stude accomplissait donc, eu perfection, le précepte de saint Basile, son modèle, recommandant avec les plus vives instances le devoir de l'hospitalité : « Si c'est un frère qui nous arrive, disait-il, qu'il reconnaisse sa propre table. Si c'est un séculier, qu'il reçoive auprès de nous l'exemple et la règle de la frugalité à observer dans le repas, et de la pauvreté que nous professons à table pour Tamour du Christ. »
C'est par leur dévouement à soulager la misère humaine sous toutes ses formes, c'est par l'organisation sagement comprise du service de la charité « faite au pauvre en vue de Dieu » que Théodore et ses moines achevaient de conquérir les cœurs ; si l'intrépidité du saint abbé de Stude et l'austérité de sa vie avaient frappé les imaginations, peut-être les œuvres de miséricorde qu'il établit furent-elles, aussi bien, la cause du prestige incroyable que son nom et celui de Siudiles exerça sur la population si inconstante et si mobile de la grande capitale.
« Obéissance et hospitalité », ces deux princi-
ï- Kp. II, 99, i33a.
paux devoirs des moines, marquaient, d'après Théodore, la différence essentielle qui distingue les religieux vivant dans le monde ou cénobites, des ermites qui vivent dans la solitude des déserts ou de la montagne. Il rappelle cette différence et ces devoirs dans une des plus judicieuses exhortations qu'il ait adressées à ses frères. S'il est louable d'imiter les anciens, encore faut-il que ce soit sans blesser le sens commun et la vertu d'obéissance. « Quand nous lisons la vie des Pères, dit-il, nous sommes dans l'admiration, et c'est justice; ils sont, en effet, admirables, parce que, dans un corps humain, ils ont vécu à la façon des anges, et qu'ils ont plu au Seigneur par la fuite de tout mal. Il faut donc non seulement les admirer, mais encore les imiter autant qu'il est possible, mais toutefois les imiter avec sagesse et bon sens, c'est-à-dire que le simple moine doit imiter un simple moine, l'hésychaste un hésychaste, l'ermite un ermite, l'higoumène un higoumène.Car où serait le profit si l'on prenait pour modèle celui qui est dans une autre condition que la nôtre? Il est évident que vous n'en retireriez aucun fruit, mais au contraire un grand dommage. C'est ainsi que beaucoup, ayant abandonné, même par piété, leur règle ordinaire, ont d'abord perdu leur état propre, puis n'ont rien obtenu de ce qu'ils désiraient. Et pour ne point parler d'histoires anciennes, je veux restreindre cet entretien à notre temps. Quel profit celui qui s'appelait « le psahniste » a-t-il retiré en montant sur sa colonne? N'en est-il pas descendu l'esprit dérangé ? Il n'est plus maintenant ni simple moine, ni stylite. Quel profit cette même colonne a-t-elle valu à Sapritès? N'en est-il pas descendu pour défendre l'orthodoxie ? Puis il est
tombé dans Thérésie, et a trahi la vérité, et il est maintenant un acharné persécuteur.
« Voyons aussi notre communauté elle-même. Estce que Pierre Tancien, qui était un bon moine, n'est point parti, par piété, dans le désert? Comment il en est revenu, et quelle fin il a faite, vous le savez vous qui en avez souffert. Et Amphilochios, qui vit encore, et qui après avoir été stylite, puis reclus, mène çà et là son existence déshonorée? Oui, c'est une tentation du démon de suggérer des choses étrangères afin de vous priver aussi de ce que vous aviez. Et c'est pourquoi l'Apôtre vous crie : « Que chacun de vous, ô mes frères, persévère devant Dieu dans l'état où il a été appelé » (I Cor., vu, 24). Chaque genre de vie a ses modèles, sur lesquels il convient de se régler. Vous donc, continue Théodore, imitez ceux qui ont brillé dans l'obéissance. Et non pas seulement les saints d'autrefois, mais ceux de notre communauté. Rivalisez avec le bienheureux Domitien dont la foi est si fervente; rivalisez avec le bienheureux Zosime dont l'obéissance est exempte de fard ; rivalisez avec le bienheureux Marc, qui, recevant les outrages et les reproches ainsi que des éloges, est demeuré inébranlable dans sa constance; imitez le bienheureux Téreuce, qui, pendant de nombreuses années, servit les malades à la cuisine, sans témoigner d'ennui ni de fatigue; et même invité à sortir de là, il préféra y demeurer et continuer ses pénibles fonctions; imitez nos autres frères, qui en grand nombre se sont distingués par leur obéissance, et « dont les noms sont écrits au livre de vie » (Philipp., iv, 3). Voilà ceux que vous devez imiter, et non pas les ermites. Que notre père Joannice, avec ses frères, habite la solitude de la
montagne; votre vocation à vous c'est de pratiquer Tobéissance et Thospitalité. »
En s'appliquant à lui-même la pensée qu'il vient de développer à ses moines, Théodore ajoute : « Je dirai aussi un mot de moi-même, pauvre moine. Malgré mon indignité, je fus placé à votre tête; abandonnerai-je la présidence pour m'en aller dans la solitude ou vers quelque autre genre de vie? Mais ce n'est pas le fait d'un chef, ni d'un pasteur, qui doit donner sa vie à ses brebis*. »
Ce chef et ce pasteur idéal, dont l'existence tout entière est consacrée à son troupeau, ce supérieur qui est la règle vivante et personnifiée de tous ses moines, mais aussi leur serviteur infatigable, Théodore mit toute son âme à le devenir. Il cherchait son modèle parmi les saints higoumènes qui avaient dignement rempli leur charge pastorale, ayant sans cesse devant les yeux la pensée du jour redoutable où le souverain juge, que l'on ne peut pas tromper, comparera fidèle à fidèle, higoumène h higoumène, convaincra l'un par l'autre, punira, condamnera, rendant h chacun selon ses œuvres. « O higoumène, disait-il, voyez quelle est votre éminente dignité; n'avancez qu'en tremblant à ce poste, même si vous l'avez mérité, car il est plein de dangers, de soucis nombreux, de profondes inquiétudes. Inspectez sans cesse, soyez prévoyant, veillez sur vos disciples, afin que personne ne périsse par votre inexpérience. Donnez vous-même l'exemple de toutes les vertus, et sachez bien qu'un jour le Christ, votre juge, viendra vous demander compte de votre administration ^ »