‹ Saint Thomas d'AquinChapitre 17 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

VOCATrON. EPREUVES.

Omnes qui pie volunt vivere in Christ o Jesu persecutionem patientiir.

Il TiM. III, 12.

Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus souffriront persécution.

ANDis que les enfants de saint Dominique se réjouissaient dans le Seigneur de voir un si illustre adolescent destiné à leur Ordre par la Providence, les grandes familles de Naples ne revenaient pas de leur surprise. Un jeune noble déserter ainsi la maison paternelle! mentir aux espérances d'élévation que présageaient ses brillants débuts, et aller dans un cloître revêtir l'habit de simple religieux mendiant! Cette nouvelle paraissait à peine croyable. Quelques-uns, il est vrai, admiraient le courage du saint jeune homme, tout en le taxant de témérité ; la plupart blâmaient ouvertement son entreprise, accusant même les Prêcheurs de n'agir en cette circonstance que par des vues d'intérêt.

Voilà bien le monde, le monde en contradiction perpétuelle avec l'esprit de Jésus-Christ ! Livrezvous à lui, acceptez ses offres, contractez ses alliances : il n'a pas assez de voix pour vous exalter.

Méprisez ses trompeuses promesses, renoncez à ses joies éphémères pour choisir la sainte pauvreté et goûter l'âpre jouissance du sacrifice religieux: il n'est blâme qu'alors il ne vous inflige, à moins qu'il ne se contente de vous jeter son dédain. Mais la sagesse du monde est folie devant Dieu: aussi les saints ont-ils eu pour maxime constante de laisser dire le monde, et, sans nul souci de ses jugements, de suivre la voie que Dieu montrait à leur courage.

La nouvelle de l'entrée de Thomas en Religion, portée à Rocca-Secca, y répandit la consternation. Serviteurs et vassaux déploraient la perte d'un seigneur si accompli.

Pour Théodora, si nous en croyons Guillaume de Tocco, son impression fut différente. Femme de haute vertu, elle ne partageait pas les vues ambitieuses de son époux; de plus, elle avait à l'esprit les paroles de l'ermite: « Vous voudrez faire de cet « enfant un Abbé du Mont-Cassin ; mais non, il « entrera dans l'Ordre des Frères Prêcheurs. » L'oracle recevait donc son accomplissement. C'est pourquoi, prenant aussitôt le cortège indispensable à son rang, la comtesse se met en route pourNapIes, afin d'affermir de ses encouragements maternels la vocation de son cher fils.

Telle est la version du premier biographe, lequel, contemporain de saint Thomas, a dû puiser aux sources, et semblerait, à ce titre, mériter toute créance. Autre cependant est le sentiment de la plupart des auteurs. Il sdéclarent, en s'appuyant sur les dépositions faites au cours du procès de canonisation, que. de la part de tous les membres de la famille

VOCATIOiN — ÉPREUVES. 35

d'Aquin, l'irritation fut extrême, et le dessein immédiatement formé de ruiner cette prétendue vocation. Il faut bien l'avouer, la suite des événements n'autorise que trop cette opinion.

A dater de Tépoque où nous sommes, la personnalité du comte disparaît. Se borna-t-il à une connivence secrète dans les vexations qui assaillirent le jeune novice pendant deux années? C'est possible. Mourut-il sur ces entrefaites ? Plusieurs historiens l'affirment, et ajoutent qu'à la douleur de la veuve pleurant son époux se joignit la désolation de la mère gémissant sur la désertion de son fils. Seul Barthélémy de Capoue, parlant devant les commissaires pontificaux, rejette sur Landolphe tout l'odieux de cette persécution étrange, et va jusqu'à dire que le seigneur d'Aquin ne céda qu'aux instances de son épouse, en mettant fin à la captivité de Thomas. Le Bréviaire romain, dont l'autorité a sans doute un grand poids, accuse uniquement la mère et les frères.

Quoi qu'il en soit des premières dispositions de Théodora, le rôle principal lui est assigné par l'histoire dans les mesures de rigueur exercées contre notre Saint. Il semble qu'elle ait pris à tâche de soutenir le prétendu droit d'ingérence dévolu aux pères et aux mères dans une affaire de vocation.

Nous touchons une question qu'enveloppent bien des idées fausses : quelques notions exactes données en passant serviront , croyons-nous , à porter la lumière dans les esprits.

L'état religieux, étant par excellence l'état de perfection, demande un appel très spécial de Dieu. Résister à cet appel serait manifestement, pour celui

que la grâce sollicite, se rendre coupable et exposer son salut. Par une conséquence directe, chercher de parti pris à entraver, à détruire une vocation, serait s'opposer à Dieu même et se charger d'une grave responsabilité. 11 importe donc à un jeune homme placé en face de son avenir et attiré vers la vie religieuse, d'interroger sans détour la volonté du ciel.

Pour connaître cette volonté, outre le directeur de la conscience et autres personnes compétentes, les parents et les proches doivent-ils être consultés ?

« s'il y a conseil a prendre sur l'entrée en religion, IL FAUT écarter AVANT TOUT DE CETTE DÉLIBÉ- RATION LES PROCHES SELON LA CHAIR : Ab IlOC COnsiUo

primo quidem amovendi sunt carnis propinqui. il est dit, AU LIVRE DES PROVERBES i Traite ta cause avec ton ami, et ne révèle point ton secret à V étranger, or, dans cette

AFFAIRE, LES PROCHES SELON LA CHAIR NE SONT POINT DES AMIS, MAIS PLUTÔT DES ENNEMIS, SUIVANT LA PAROLE

DE SAINT MATTHIEU : Inimici hominis domestici ejus... il

FAUT DONC, EN PAREILLE CIRCONSTANCE, ÉVITER PRINCI- PALEMENT LES CONSEILS DES PROCHES SELON LA CHAIR I

Suntprcecipiie vitanda carnalium propinquonim consilia. »

Qui tient ce langage ?

Le Prince des théologiens lui-même, celui dont nous allons rapporter les luttes et le triomphe. Prêtons encore l'oreille.

Au jeune homme qui demandait la permission d'aller régler ses atfaires avant de le suivre, Notre- Seigneur répond : Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière^ n est pas propre au royaume des deux. — « ouï, dit l'Angélique Docteur, c'est

vocation — épreuves. 35

regardp:r en arrière que de prendre du temps POUR conférer avec les siens sur lVffaire de sa vocation. »

Une expérience de tous les jours vient appuyer cet enseignement. Combien de parents, même chrétiens, se laissent égarer par l'intérêt personnel, les faux préjugés, une excessive tendresse, au point de ne se faire nul scrupule d'entraver la vocation de leurs enfants ! Toutefois, dans un adieu qui ouvre d'ordinaire au sein de la famille plus d'une plaie douloureuse, la piété filiale doit user de grands égards.

Ces réflexions, en jetant du jour sur la suite du récit, serviront à justitier, au besoin, les précautions dont les fils de saint Dominique entourèrent la vocation si tendre encore du jeune seigneur d'Aquin. Si l'on adopte le sentiment favorable aux bonnes dispositions de la mère, il en résultera du côté des Religieux une simple méprise. Cette méprise se conçoit d'après le cours ordinaire des choses, et d'ailleurs elle ne tarde pas à devenir un acte de sage prévoyance, par la manière inqualitiable dont saint Thomas fut traité, pour le seul crime de s'être donné à Dieu.

L'orage était prévu : aussi, de concert avec ses supérieurs, le fervent novice avait-il pris le parti de s'y dérober par la fuite. Avant que la comtesse eût eu le temps de se rendre à Naples, Thomas, conduit par plusieurs Frères, s'était dirigé vers Terracine, puis Anagni, et était arrivé enfin à Rome, où l'attendait l'accueil le plus empressé.

Théodora éprouve une déception cruelle en ne trouvant plus son fils ; mais sa résolution n'en est

36 LIVRE I*'. — VIE DE SAINT tHOMAS.

point ébranlée. Elle se met à la poursuite du fugitif, et, stimulée par son amour de mère, franchit avec une incroyable promptitude la distance de Naples à Rome. Elle se présente à Sainte-Sabine.

Là son espoir est trompé une fois encore. Vainement elle insiste, et proteste de ses bonnes intentions : Frère Thomas refuse de se prêter à une entrevue qu'il redoute pour sa vocation, et les Religieux eux-mêmes ont peine à croire qu'une dame d'un tel rang ne veuille user de son influence pour recouvrer l'objet de sa tendresse. Jaloux du trésor que le ciel leur a confié, ils exercent une garde vigilante autour du jeune novice, et lui ménagent une sortie facile de Rome et de l'Italie. Selon la chronologie la plus probable, on était alors à l'automne de 1342, et le Maître de TOrdre, Jean le Teutonique, devait se rendre à Paris pour la célébration du Chapitre général de la Pentecôte suivante. Il hâta son voyage, emmenant avec lui Thomas et trois autres Frères.

A la nouvelle de ce départ, la colère de la comtesse ne connaît plus de bornes ; son irritation devient fureur. Blessée dans ses plus tendres affections par Téloignement de son fils, piquée dans son amour-propre pour avoir vu sa sincérité mise en doute, elle conçoit dès lors contre les Frères unj sentiment profond d'amertume, et jure en elle-mêm( de leur arracher à tout prix leur conquête. Sans perdre un instant, elle dépêche un courrier à sèî deux aînés, qui commandaient dans les troupe* impériales, aux environs d'Aqua-Pendente, en Toscane, et leur signifie que, s'ils prétendent à sa béné-

VOCATÎON — EPREUVES. 3 7

diction, ils aient soin de faire arrêter Thomas, que les Prêcheurs ont affublé de leur froc et qu'ils envoient secrètement hors de Tltalie.

Empressés d'être agréables à leur mère en exécutant son mandat; les deux comtes obtiennent de l'empereur la permission d'aposter des soldats à tous les passages conduisant en France.

Le succès de pareilles mesures fut complet. Thomas avec ses compagnons de route se reposait près d'une fontaine et y prenait son repas, au milieu du jour, lorsque des gens armés fondent sur la petite caravane, se saisissent du jeune homme et essaient de le dépouiller de son vêtement dominicain. La résistance énergique du pieux novice rend leurs efforts impuissants. Remarquant alors le trouble dans lequel l'avait jeté cette brusque attaque, ils cessent leur violence, laissent en liberté les autres Religieux, entraînent leur captif, et le remettent aux mains des officiers, ses frères. Landolphe et Raynald les remercient de leurs services, et après avoir gardé Thomas un jour ou deux, renvoient sous bonne escorte à Rocca-Secca.

Page 1