LA CAPTIVITÉ
sœurs, envoyées par Théodora moins pour le consoler que pour reprendre l'attaque.
Dociles aux recommandations de leur mère, elles n'épargnèrent ni les remontrances, ni les prières, ni les témoignages de l'affection la plus vive, pour amollir son cœur, et le faire condescendre à des volontés qui leur semblaient si légitimes; mais il leur justifia sa conduite par des raisons tellement fortes, que toutes deux ne tardèrent pas à s'avouer vaincues. Bientôt même les rôles changèrent, et les visiteuses venaient, non plus pour faire assaut à la constance du noble jeune homme, mais bien pour s'édifier auprès delui. Thomas leur expliquaitla sainte Ecriture, et lesinitiait aux secretsde la vie spirituelle. Il leur parla en termes si avantageux de l'état de perfection, qu'il en fit bientôt de solides chrétiennes. L'aînée, qui s'était montrée la plus ardente dans la lutte, se laissa persuader, et renonça aux vanités du siècle pour mériter par la profession religieuse les joies dont son frère Tavait entretenue; l'autre, 'ainsi que nous l'avons dit au chapitre premier, vécut dans le mariage comme une véritable épouse de Jésus-Christ.
Profitant de leurs bonnes dispositions, le prisonnier les chargea d'informer de sa persévérance les religieux de son Ordre, avec prière de lui envoyer des livres et des vêtements.
Les Frères, qui s'étaient vu arracher des mains leur conquête, n'avaient pas attendu ce moment pour élever la voix. Ils étaient allés trouver sans retard Innocent IV, et se présentant à lui, comme à un nouveau Jacob, en gémissant sur la perte de leur Joseph, ils
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s'étaient plaints humblement de ce que, par un mandat impéria', on se fût porté à un tel excès contre l'Ordre entier, en la personne d'un novice canoniquement admis. Le Pape se montra fort mécontent de cette violence exercée à son insu, dans ses propres domaines, et il en écrivit à l'empereur, en Toscane, pour qu'il fît justice, comme il convenait, de ce sacrilège attentat.
Frédéric, qui venait de rentrer en grâce avec le' Pontife, craignit d'encourir son indignationen n'accueillant pas sa requête. Il arrêta les frères de Thomas, et informa les Dominicains qu'ils pouvaient venir exposer leurs griefs à son tribunal. Mais ceuxci, craignant un scandale, renoncèrent à leurs pour- i suites, surtout quand ils apprirent la fermeté "de leur novice, et sa fidélité à porter le saint habit. Ils s'empressèrent donc de le secourir, par l'intermédiaire des deux sœurs.
A des heures convenues, Frère Jean de Saint- Julien se tenait aux alentours du château, et remettait les vêtements dont Thomas avait besoin. En même temps, il lui faisait passer des livres pour rompre la monotonie de sa solitude
Ces secours permirent au captif de Rocca-Secca d'attendre patiemment la fin de son épreuve. Il fit de sa prison une cellule monastique, et partagea son temps entre la prière et l'étude, aussi bien que Teût fait un novice des plus réguliers. Comme, pour lui, selon la judicieuse remarque d'un de ses historiens, lire, comprendre et retenir n'étaient pas choses distinctes, il profita considérablement dans cette retraite forcée. Il apprit par cœur toute la Bible, les
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quatre livres des Sentences , et commenta quelques traités philosophiques à'Aî'istote, tout particulièrement attiré par la logique de ce puissant génie.
Pour Théodora, sacrifiant ses plus douces jouissances de mère à un misérable amour-propre et à une aveugle passion , elle s'obstinait dans son inflexible rigueur , comptant , comme dernière ressource, sur la venue prochaine de ses fils Landolphe et Raynald.