LA CAPTIVITÉ
« pour recevoir de vous le coup de la mort ? Ne vous « ai-je élevé avec tant de soin que pour vous voir a m'abandonner? Je m'étais flattée que vous seriez « le soutien de ma vieillesse, vous, le dernier de mes « enfants ; que vous resteriez près de moi, tandis « que vos généreux frères courent les hasards des « combats, et qu'un jour vous me fermeriez les « yeux !...
(( Si votre attrait vous pousse vers le sacerdoce, ne a pouvez-vouspas du moins vous consacrer au ser- « vice des autels, sans vous ensevelir dans Tobscu- « rite d'un cloître ?... L'illustration de votre famille, t les qualités qu'il a plu à Dieu de vous départir, les a avantages d'une éducation vraiment exceptionnelle (( vous permettent, mon fils, d'arriver aux plus « hautes dignités, et d'être une lumière pour toute a l'Eglise. .. Si môme vous tenez à servir Dieu dans « la vie religieuse, que ne choisissez-vous un de ces « Ordres renommes qui, depuis des siècles, jettent f tant d'éclat sur le monde, au lieu d'embrasser un « institut qui ne fait guère que de naître, et n'est « établi que sur la pauvreté ?... N'oubliez pas, mon « fils, ce que vous devez au nom que vous portez, et « au sang qui coule dans vos veines. Il ne vous est « pas permis de ternir l'honneur de notre maison, en « faisant publiquement profession de mendicité.
ce O mon cher enfant, écoutez le langage de la rai- 0 son : quittez cet habit indigne de votre naissance, « renoncez à un genre de vie bien au-dessus de vos a forces • ne cédez pas à l'entraînement d'une fer- «■ veur indiscrète, et aux illusions d'un âge dépourvu « d'expérience.
a Faut-il, mon fils, me jeter à vos genoux ? Oh ! « je vous en conjure, par toutes les tendresses de mon « cœur, ne restez pas insensible aux larmes d'une « mère, ne sovez pas sourd à ses supplications ; et si a vous aimez celle qui vous a donné le jour, aban- « donnez pour jamais un dessein qui ne manquerait « pas de la conduire au tombeau.... »
A cette explosion de la douleur maternelle, l'attitude du jeune homme fut celle d'un tils respectueux et aimant ; mais de son côté, le soldat du Christ ne transigea pas avec le devoir.
« Ma mère, répondit-il, Dieu sait combien je suis « sensible aux marques de votre tendresse, et com- « bien il m'en coûte d'affliger votre cœur. Après le « précepte divin d'honorer Dieu, nul précepte ne « m'est plus doux que celui de vous rendre Taffec- « tion et le respect qui vous sont dus. Mais quand (' Dieu m'appelle, je ne puis résister à sa voix, sans « me montrer indigne de ses miséricordes, et sans « compromettre mon salut. Jésus-Christ n'a-t-il « pas dit : Quiconque aime son père et sa mère plus « que moi n est pas dign^ de moi ? N'attribuez pas « mon dessein à un enthousiasme de jeunesse, ni à a une ferveur d'un moment ; il est le fruit de longues a prières et de plusieurs années de réflexions.
« Gardez-vous de croire, ma mère, qu'en suivant <t de plus près Celui qui, étant la richesse même, s'est < fait pauvre pour nous, j'imprime une flétrissure au « nom que je tiens de mes aïeux.
< Serait-il moins glorieux de marcher sous l'éten- -^ dard du Roi du ciel, que de servir dans les armées
<l€s princes de la terre ?
LA CAPTIVITE.
OC Vous craignez pour moi les austérités de la règle, tt Rassurez-vous. Dieu ne commande pas Timpossi- (( ble ; il proportionne sa grâce aux obligations qu'il (( impose, et quand il veut une âme dans Fétat relief gieux, il lui fournit les moyens d'en soutenir le « poids. Quelque sévères que soient les constitutions € de l'Ordre, elles ne laissent pas d'être pleines « d'indulgence à l'égard des Frères, surtout des « jeunes Religieux.
« Quant à croire que ma retraite m'ôte la possibi- « lité d'être utile à l'Eglise, bannissez cette crainte, a Le religieux dans son cloître sert l'Eglise par ses « prières; il sert les âmes en leur communiquant « dans de pieux écrits le fruit de ses veilles; et « l'Ordre des Frères Prêcheurs n'a d'autre but que de a procurer le salut du prochain, par le ministère « de la prédication.
(( O mère bien-aimée, loin de vous attrister, « réjouissez-vous. Dans la vocation que Dieu m'a « faite, daignez voir plutôt uue source de bénédic- « tions pour toute notre famille. Car, si Jésus-Christ « a promis le centuple à ceux qui quitteraient tout « pour le suivre, soyez sûre qu'il récompensera pa- « reillement au centuple les parents assez généreux « pour lui faire le sacrifice de leurs enfants. »
Ce langage, ferme mais pourtant si respectueux, ne fut point goûté. Voyant ses efforts impuissants, et croyant son autorité méprisée par ce qu'elle appelle de l'entêtement, Théodora passe des exhortations aux menaces, et se décide à chercher par la violence une victoire que la douceur n'a pu obtenir. Elle relègue son fils dans une tour du château, lui impose
des gardes qui ont défense de le laisser communiquer, même par lettre, avec qui que ce soit. Etrange conduite, qu'explique seul, sans la justifier, l'égarement de la passion dans une mère réputée pourtant femme de grande vertu !
La captivité fut dure, et se prolongea bien au-delà d'une année ; il ne manqua que les chaînes et les ténèbres, pour que Thomas d'Aquin, le descendant des Sommacle et des Caraccioli, fût traité dans la maison de ses pères comme le dernier des malfaiteurs !
Observé de près, il n'avait aucune liberté de sortir, et durant quelque temps, dit Thomas de Cantimpré, il endura la faim, le froid, et une disette générale des choses les plus nécessaires. Ses vêtements tombaient en lambeaux sans qu'il pût les renouveler, ne voulant pas , après avoir revêtu les livrées d'un pauvre de Jésus-Christ, prendre des habits de gentilhomme, les seuls qui fussent laissés à sa disposition.
Assurément, pareille épreuve eût ébranlé mille fois toute âme moins fortement trempée, et réduit à néant une vocation douceuse. Celle de notre Saint s'affermit au creuset de la tribulation. Le Seigneur descendit vraiment dans sa prison, comme autrefois en Egypte il était descendu dans la fosse du chaste Joseph ; il illumina Tâme du jeune captif des rayons de sa vérité et remplit son cœur d'un calme indicible. La solitude se changea pour lui en délices, la prison lui devint un paradis, et les heures s'écoulaient rapides dans un doux commerce avec Dieu.
Après une semaine, Thomas reçut la visite de ses