‹ Saint Thomas d'AquinChapitre 24 sur 96 · CHAPITRE VIÎI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIÎI

LA DELIVRANCE. — UN DERNIER ASSAUT

Per fenestram in sporta dimissus sum per miiriim, et sic effiisi-

II Cor. h, 33.

On me descendit dans une corbeille par une fenêtre le long de la muraille, ainsi s'opéra ma délivrance.

.^^^^PRÈs la terrible épreuve.rapportée au chapitre éy^W précédent, toute opposition, semble-t-il, de- ^^à^^ vait cesser. Le jour était fait sur Tinébranlable fermeté du pieux novice ; il ne restait plus qu'à lui rendre sa liberté. Il n'en fut rien. Ses liens se res serrèrent, sa prison devint plus étroite, etpour terminer la persécution, il fallut une intervention à laquelle on n'aurait jamais songé. L'empereur Frédéric, informé des vexations que les seigneurs Landolphe et Ravnald continuaient d'infliger à leur frère, en témoigna un vif mécontentement, et alla, dit-on, jusqu'à les menacer de mort, s'ils ne remettaient incessamment Frère Thomas entre les mains de ses supérieurs.

En les frappant de stupeur, cette menace produisit sur les deux comtes Teffet salutaire qu'aurait dû obtenir la seule crainte de Dieu. Ils avertissent promptement leur mère des volontés du souverain, et la prient d'élargir au plus tôt le prisonnier.

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De son côté, Théodora n^espérait plus changer un cœur que la grâce rendait inflexible, et, la foi se réveillant en son âme, elle commençait à craindre de charger sa conscience, en résistant plus longtemps à une vocation manifestement inspirée d'en Haut.

Mais qu'il en coûte à Tamour-propre de s'avouer vaincu !

Pour simuler une évasion, à laquelle le consentement maternel resterait, en apparence, étranger, on imagine de faire descendre le captif dans une corbeille par la fenêtre du donjon. Avis en est donné à Frère Jean de Saint-Julien. Cet excellent Religieux conservait à son novice Taffection sainte qu'il avait conçue pour lui dès qu'il l'avait connu, et toujours il avait gardé Tespoir que tôt ou tard Frère Thomas serait rendu à son Ordre.

Au jour fixé, plusieurs Religieux venus de Naples se tiennent au pied de la tour témoin de tant de mystères, et assistent dans une anxiété muette à la périlleuse descente. La corbeille glisse lentement le long de la muraille, et dépose à terre Thomas, qui se trouve dans les bras de ses véritables Frères. Tous s'apitoient sur ses malheurs, le félicitent de sa constance, mêlent leurs larmes aux siennes, et bénissent en commun le Père des miséricordes d'une délivrance inattendue. C'est ainsi que le Docteur Angélique sortit de sa prison, comme autrefois le Docteur des nations sortit de Damas, où ses ennemis le tenaient enfermé.

Les Frères Prêcheurs s'en retournèrent à Naples. « Ils tressaillaient dans le Seigneur, dit la chronique, ayant recouvré leur Joseph, doué comme le fils de

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Jacob de l'esprit d'intelligence, et plus sage mille fois que tous les sages deTÉgypte. »

Cette captivité, marquée par tant de luttes si vaillamment soutenues, fut jugée pour la vie religieuse une probationplus que suffisante, et Thomas, admis à la Profession, prononça ses vœux, dans Téglise de Saint-Dominique, entre les mains du Prieur, Agni de Lentino, celui-là même qui lui avait donné le saint habit, deux années auparavant.

On conçoit sans peine avec quelle générosité notre Saint accomplit cet acte de consécration, que lui-même appelle un second Baptême : « consécration qui, en éloignant l'homme Religieux des périls du siècle et du tumulte d'un monde séduit, et souvent séducteur, le voue pour toujours au service des autels, lui fait obtenir le pardon de ses péchés, affermit sa volonté dans le bien, sans diminuer sa liberté, et le mettant dans l'heureuse nécessité de tendre sans cesse à la perfection, le rend en quelque sorte semblable aux Bienheureux, » Ces paroles sont du saint Docteur lui-même, dans la seconde partie de sa Somme, où il traite de l'état religieux.

Les Constitutions dominicaines veulent qu'après sa Profession, le jeune Religieux soit immédiatement appliqué aux sciences sacrées. Une nouvelle phase dans la vie de saint Thomas va donc s'offrir à nos regards. Mais avant de le suivre dans la carrière des études théologiques, qu'il doit parcourir avec tant d'éclat, rapportons ici, pour n'avoir pas à y revenir, le dernier assaut que subit encore cette vocation si rudement éprouvée.

Quelque temps après la délivrance de notre novice,

les deux comtes Landolphe et Raynald allèrent trouver Innocent IV, moins pour se justifier des rigueurs exercées par eux sur leur frère, que pour solliciter du Souverain Pontife la nullité d'un engagement qu'ils ne pouvaient se décidera croire irrévocable.

Père de tous les chrétiens, le Pape les écouta avec patience, et, malgré le peu de solidité qu'offraient leurs raisons, il voulut bien évoquer l'affaire à son tribunal. Un Bref apostolique obligea Thomas à venir dans la Ville éternelle exposer les motifs qui Tavaient poussé à embrasser la vie dominicaine, contre la volonté de ses parents.

Le fils de saint Dominique comparut devant la cour pontificale, et répondit à toutes les questions avec cette lucidité qui lui était propre. Il n'incrimina personne, et ne parla des vexations domestiques qu'il avait subies que pour les attribuer à ses péchés, lesquels, disait-il, demandaient cette épreuve. Découvrant toute son âme, encore illuminée des clartés surnaturelles qu'il avait puisées dans sa prison, au pied du Crucifix, il fit connaître que son unique ambition était de renoncer aux avantages du siècle, pour servir, pauvre et ignoré, un Dieu qui a voulu naître dans l'indigence et mourir dans l'opprobre. Son éloquence persuasive convainquit ses juges, et son émotion gagna tous les assistants. Les larmes coulèrent. Dans cette illustre assemblée de Cardinaux et de Prélat> rangés autour du trône, on ne savait qu'admirer le plus delapiété du jeune Religieux, de la prolondeur de son jugement et de la vivacitéde son esprit, ou de cettenoble candeur et de cette aimable simplicité qui brillaient dans son langage,

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ses gestes et toute sa personne. On s^intéressait au jeune homme, on félicitait la famille et on la plaignait tour à tour ; on allait presque jusqu'à excuser en secret les efforts delà mère pour retenir auprès d'elle un fils si digne de son amour.

La cause étaitgagnée; toutefois, par surcroît de condescendance pour l'illustre famille d'Aquin, et dans la haute opinion qu'il concevait de la vertu de Frère Thomas, le Pape lui offrit la dignité d'Abbé du Mont-Cassin, en ce moment vacante, sans exiger qu'il quittât son Ordre et cessât d'en porter l'habit. C'était lui faire un honneur considérable, car de toutes les abbayes bénédictines, celle du Mont-Cassin était la plus renommée, et pourvue des plus riches bénéfices: sept évêchés en dépendaient; sans avoir le caractère épiscopal, TAbbé marchait de pair avec les évêques, et officiait avec tous les insignes pontificaux. Mais Thomas, inaccessible à l'attrait des honneurs, fidèle à ce sentiment d'humilité qui lui fit mettre toute sa vie parmi les objets principaux de ses prières celui de n'être élevé jamais à aucun emploi honorifique, sortit victorieux de cette dernière épreuve. Avec une grâce exquise il remercia le Souverain Pontife de sa bienveillance, et le supplia de lui accorder faveur entière, en lui laissant la liberté de demeurer simple Religieux.

Grandement édifié d'un si rare désintéressement, Innocent IV encouragea le vertueux jeune homme à persévérer, et après lui avoir donné la bénédiction apostolique, le congédia, défendant qu'on l'inquiétât à l'avenir sur sa vocation. Saint Thomas d'Aquin éîaitacquispour jamais à l'Ordre de Saint-Dominique.

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