CHAPITRE IX
Dispiitavit a cedro iisqiie ad hyssopum...et veniebant de ciinctis popiilisad audiendam sapienticiin Salomonis.
III Reg. IV, 33,34.
Il discourut sur toutes choses à partîr du cèdre jusqu'à l'hyssope, et on accourait de tous les pays pour recueillir la sagesse de Salomon.
A paix avait succédé à la lutte, le calme à la tempête : le nouveau profès, jouissant enfin d'un repos si chèrement acheté, allait poursuivre sa formation religieuse et achever son instruction de Frère Prêcheur dans une maison où les observances et les études atteignaient leur complet épanouissement.
A cette intelligence d'élite, en possession déjà de connaissances supérieures, il fallait une école de premier ordre, et, s'il se pouvait, un maître en tous points accompli. Les supérieurs crurent avoir trouvé cette école au couvent de Cologne, et ce maître dans un professeur regardé alors comme l'oracle du monde et le Salomon de son temps. Il se nommait en Religion Frère Albert, mais on ne l'appelait communément que le Philosophe. La postérité lui a décerné le titre de Grand, et l'Église Ta placé sur les
autels, en fixant sa fête au i 5 novembre, jour de sa naissance au ciel.
Né à Lavingen. en Souabe, de l'illustre famille de Bollstadt, Albert le Grand, après une première éducation libérale et chrétienne, était allé terminer ses études dans les Universités de Padoueetde Paris. Dès sa plus tendre enfance, il avait ressenti une dévotion singulière pour la très sainte Vierge : aussi, quand vint pour lui le moment de choisir une carrière, pria-t-il cette tendre Mère de lui servir d'étoile et de guider ses pas. Marie daigna lui apparaître, et lui dit d'entrer dans l'Ordre des Frères Prêcheurs, récemment fondé. Docile à cette voix, fortifié d'ailleurs par les prédications du Bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de saint Dominique dans le gouvernement général de l'Ordre, le jeune Albert échangea les vêtements du siècle pour ceux delà Religion, en 1223, au couvent de Saint-Jacques, à Paris.
Mais l'ennemi de tout bien souleva contre sa persévérance une tentation violente. Albert avait la conception lente, le travail difficile, et, tandis qu'à ses côtés, de jeunes novices, à l'intelligence vive et brillante, progressaient rapidement dans les études philosophiques, lui seul se sentait arrêté à chaque pas par la pesanteur de son esprit. Cédant au découragement, il songea bientôt à quitter un Ordre dont la fin exigeait une science peu commune, et dans lequel, du reste, il n'avait pas encore fait profession.
Une nuit qu'il s'était endormi sous le poids de cette pensée, il se vit, en songe, franchissant la clôture à l'aide d'une échelle. Il allait descendre du côté opposé de la muraille, quand trois dames d'une
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beauté incomparable le retinrent, et l'une d'elles lui dit : « Jeune homme, où allez-vous ? pourquoi fuir d'une façon si honteuse ? — C'est, répondit l'étudiant, que mes condisciples me laissent bien loin derrière eux, parce que j'ai Tesprit trop tardif : je ne puis en durer plus longte-mps une pareille humiliation. r> La dame, en qui Albert reconnut la Reine des Anges, releva son courage, lui donnant l'assurance qu'à l'avenir aucune difficulté ne l'arrêterait ; elle lui demanda même de quelle science en particulier il sou-: haitait avoir la clef. « De la philosophie n, répondit avec empressement le jeune homme, préoccupé de l'objet actuel de ses études. — « Votredésir est exaucé, mon fils, reprit celle que l'Eglise appelle le Siège de la Sagesse ; mais parce que vous avez préféré une science humaine à la doctrine sacrée, vous perdre2i tout à coup, vers la tin de votre vie, cette connaissance naturelle qui vous est infuse d'en haut. »
A son réveil, Albert reconnut qu'il n'avait pas été le jouet d'un songe trompeur. Il se trouva toutautre : pour son esprit, devenu prompt et clairvoyant, leg sciencesles plus obscures n'avaientplus de secret. Crai^ gnant toutefois l'écueildel'amour-proprejil conjura sa divine Maltresse de lui donner le contre-poids d'un( foi parfaitement pure et intègre. Ecoutant l'humbl( appel de son enfant, Marie lui apparut de nouveau et lui déclara qu'il éclairerait l'Église de sa doctrine et qu'au milieu des disputes et des subtilités de 1 scolastique, il conserverait jusqu'à la mort le précieu dépôt de la foi.
Cependant les supérieurs de l'Ordre, se rappelan cette parole de la Vérité même: On ne place pas h
LE MAITRE DU DOCTEUR ANGÉLIQUE. 6l
lumière sous le boisseau^mais sur le chandelier^ afin quellebrillepour tous, chargèrent Albert d'enseigner la philosophie et la théologie, d'abord à Cologne, puis en diverses autres villes de l'Allemagne. Plus tard, il vint à Paris, précédé d'une réputation telle que les écoles se trouvèrent trop petites pour contenir la foule de ses auditeurs. 11 fallut qu'il tînt son cours sur une place publique, que les écoliers appelèrent place de Maître Albert, et qui, par corruption de langage, est devenue la place Maubert, nom qu'elle porte encore aujourd'hui.
L'importance de ses leçons, qui durèrent, presque sans interruption, jusqu'au terme d'une très longue carrière, n'empêchèrent pas Albert le Grand de composer des ouvrages d'une érudition surprenante. On en publia au xvii^ siècle vingt et un volumes in-foiio. Ce sont des traités ou des commentaires sur la Philosophie, la Théologie et l'Ecriture Sainte, des Sermons, douze livres de louanges à la Bienheureuse Vierge Marie, 23o questions en son honneur sur l'Evangile Missus est, et connues sous le nom de Mariale. Très versé dans les mathématiques, la physique et la mécanique, il fit faire à ces sciences des progrès considérables ; même il inventa, dit-on, une machine, ayant forme humaine, et disant par trois lois, quand on la touchait : Salut, salut, salut 1 Effrayé de ce phénomène, ajoute-t-on, Thomas brisa cette statue, au grand désespoir de son maître, qui ne put retenir cette exclamation : « Frère Thomas, qu'avezvous fait ? Vous avez détruit une œuvre qui m'a coûté trente ans de labeurs ! »
Des recherches récentes attribuent à notre Bien-
heureux une part d'influence considérable sur les arts en Allemagne, particulièrement sur l'architecture gothique. A Cologne, il éleva le choeur de l'église des Dominicains, « m.onument, dit une chronique, digne, par la parfaite application des lois géométriques, de servir de modèle à tous les architectes >.
Nos jeunes élèves, que les exigences des programmes modernes obligent à une étude plus étendue qu'autrefois des sciences naturelles, veulent-ils savoir quel jugement porte d'Albert, comme zoologue et botaniste, un savant d'autant moins suspect de partialité, qu'il n'eut pas le bonheur de partager notre foi ? Qu'ils lisent attentivement les appréciations suivantes du Docteur Pouchei, dans son Histoire des sciences naturelles au moyen dge :
a II est incontestable qu'au moyen âge les sciences acquirent le plus magnifique développement. J'ai pris Albert le Grand comme type ; c'est évidemment le plus beau génie de l'époque, et celui qui lui imprime son plus indélébile cachet.
<' Le moyen âge inaugure V expérimentation. Ce sont deux hommes du xiii^ siècle, Albert le Grand et Roger Bacon, qui en conçoivent toute la puissance ; c''est à eux qu'il faut restituer la gloire de l'avoir indiquée.
« Aucun homme n'a peut-être joui d'une plus vaste intelligence qu'Albert : être privilégié, créature d'élite, pouvant à la fois embrasser les incommensurables conceptions de la métaphysique et les moindres observations des sens.
« La plupart des anatomistes ont commencé leur
traité d'ostéologie en décrivant îe crâne : direction vicieuse, qui ne fut généralement réformée que par nos modernes zootomistes. Cependant , dès le xiii^ siècle, notre Dominicain avait tracé la marche philosophique que notre époque elle-même ne devait adopter qu'après beaucoup d'oscillations. En effet, il commence l'histoire du système osseux en décrivant la colonne vertébrale, qui en constitue rationnellement la base.
« De l'espèce humaine il passe à toutes les autres formes qu'offrent les séries zoologiques à mesure qae les appareils vitaux se simplifient et s'effacent. En suivant cette voie, le Dominicain de Cologne descend graduellement du mammifère jusqu'à l'éponge, qui, pour lui comme pour les modernes, représente le dernier terme de l'animalité. Là, pour la premièrefois,se trouvent poséesles bases de la série animale, idée vraiment gigantesque pour une époque où l'observation présentait d'insurmontables difficultés.
« Les travaux botaniques d'Albert ont été jugés avec une implacable sévérité par Haller et Sprengel. Un profond érudit, Mayer, confesse qu'en lisant l'ouvrage du Dominicain sous l'impression de ces jugements, il ne pouvait en croire ses sens; car, au lieu de cette ignorance, de cette superstition qui lui étaient signalées, il n'y trouvait que de vastes connaissances, une méthode rigoureuse et un jugement éprouvé. Mayer s'exprime ainsi : Nous ne trouvons pas un seul botaniste quon puisse lui comparer^ hormis Théophraste quHl ne connaissait pas.
« Parmi cette multitude d'organes qui concourent à la formation du végétal, la graine est un des plus
complexes et des plus difficiles à anatomiser. Véritable plante microscopique, on n'en pénètre la structure qu'avec le secours des instruments grossissants. Cependant Albert, à une époque où nos moyens d'investigation manquaient absolument, parvint à reconnaître la partie la plus essentielle de cet organe, l'embryon ; il expose avec exactitude sa situation et ses formes. Nonobstant cela, on en attribue générale- . ment la découverte à Leuwenkock et à Malpighi, qui \ n'eurent que le mérite de décrire plus finement cette importante partie, en emplovantle microscope.
« En fait de physiologie végétale, on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou du savoir de l'auteur, ou de l'audace avec laquelle il traite les plus délicates questions. On le voit tenter d'élucider, au xiii^ siècle, des phénomènes dont les botanistes de nos jours n'abordent qu'avec crainte Texplication.
a La plus belle gloire d'Albert est d'avoir terminé le cercle des connaissances humaines, en comblant son hiatus par la démonstration scientifique des rapports de l'homme et de Dieu. Ce grand principe une fois posé, cette grande intelligence s'est en quelque sorte concentrée sur la terre. Pour la première fois, les corps naturels reçoivent une description précise, et pour la première fois aussi, ils se trouvent rangés d'après leurs analogies et d'après leurs degrés d'organisation. Posées de cette manière, les sciences naturelles apparaissent avec leur caractère fondamental, l'utilité physique et l'utilité théologique (i). »
(i) Voir : Études sur les temps primitifs de l'Ordre de Saint- Dominique, tome H (appendice), par le R. P. Danzas.
Dans Albert le Grand, rhumilité du saint brillait à régal de Térudition du savant. Le Bienheureux se regardait comme le dernier de ses Frères, cherchant partout des occasions d'être méprisé. Assidu aux exercices spirituels de la règle, il trouvait encore, en dehors de ses occupations prodigieuses, le temps nécessaire à la récitation journalière du Psautier et à de longues oraisons. Il remplit avec une rare prudence et un très grand succès plusieurs charges importantes de son Ordre, et diverses missions que lui confièrent les Souverains Pontifes. Mandé à Rome par le Pape Alexandre IV, et institué Maître du Sacré- Palais, il reçut l'ordre de répondre aux écrits de Guillaume de Saint-Amour, adversaire acharné des Religieux Mendiants. Les Pères du Concile général de Lyon n'admirèrent pas moins son éloquence et son énergie à combattre les erreurs. Elevé à la dignité épiscopale, malgré les résistances de son humilité, le Bienheureux fit briller sur le siège de Ratisbonne un zèle tout à fait apostolique, une inépuisable charité pour les pauvres, et une remarquable sagesse dans l'ordonnance de sa maison. Mais au bout de quelques années, ayant déposé le bâton pastoral entre les mains du Pape Urbain IV, il rentra dans son cloître, pour y vivre en simple Religieux et reprendre son enseignement.
Il avait atteint sa quatre-vingt-troisième année, lorsqu'un jour à Cologne, au milieu d'une leçon publique, il perdit tout à coup la mémoire. C'était l'avertissement que lui avait prédit la très sainte Vierge au temps de son noviciat. Le Bienheureux en prit occasion de s'humilier devant son auditoire, et
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d'annoncer sa fin prochaine. II ne songea plus dès lors qu'à s'y préparer, redoublant de prières et d'austérités, visitant chaque jour son sépulcre et récitant rOffice des Défunts pour lui-même, comme pour un trépassé. Enfin le i5 novembre 1280, à l'âge de 86 ans, Albert le Grand cessa de vivre sur la terre pour commencer à vivre éternellement au ciel. A quelque temps de là, le caveau où il avait été déposé ayant été ouvert, on trouva le corps sans corruption, exhalant une agréable odeur, et ayant pris la posture d'un homme en prières. De nombreux miracles attestèrent sa sainteté.
Tel est Thomme que Dieu avait prédestiné à être le Maître du Docteur Angélique. Nosjeunes lecteurs, que nous ne perdons pas de vue en écrivant ces pages, voudront bien nous pardonner les proportions faites ici au portrait d'Albert le Grand. Ils apprendront de ce chapitre comment l'intervention de la Mère de Dieu, invoquée avec amour, dissipe les obscurités de l'étude et montre à chacun sa voie.
Ils apprendront aussi de quel prix inestimable est pour l'adolescent la rencontre de maîtres chrétiens, au front desquels resplendit la double auréole de la science et de la vertu.
Les deux noms de Thomas d'Aquin et d'Albert le Grand se renvoient de mutuels rayons d'une lumière éclatante: la célébrité du Maître ajoute à la gloire du Disciple, et plus encore la gloire du Disciple grandit l'honneur du Maître.
Albert éclaira la jeunesse de Thomas par sa réputation justement acquise , et Thomas illumina la vieillesse d'Albert par la splendeur de sa renommée.
Le Philosophe servit d'introducteur au Théologien, et sévit sans amertume dépassé par lui dans la voie qu'il avait frayée. Après avoir prédit le succès de saint Thomas, il fut le premier à y applaudir. Il eut révélation de sa mort, et lui garda dans son cœur un impérissable souvenir. Plus qu'octogénaire, il n'hésita pas à quitter Cologne et à entreprendre un long voyage pour venger la mémoire de son cher disciple, outrageusement attaquée.
Tous les deux enfin, les plus vastes génies peutêtre du xiii^ siècle et des âges suivants, comblés d'éloges par leurs contemporains et la postérité, ont pu être comparés à ces deux grands luminaires, dont il est parlé au premier chapitre de la Genèse, qui furent placés par Dieu au firmament pour éclairer le monde. Le premier, le plus brillant, est saint Thomas d'Aquin, Docteur de l'Eglise ; le second est le Bienheureux Albert le Grand.
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