HUMILITÉ, OBÉISSANCE ET PARFAIT DÉTACHEMENT
Vas aiiri soliJiim, ornatum omni lapide ptetioso.
EcCLi. L, lo.
Il était comme un vase d'or, enrichi de toute sorte de pierres précieuses.
'OU S savons que Thomas veut dire abîme. Notre Saint a jusiitiéson nom, par sa science sans cloute, mais encore plus par son humilité. Ses anciens biographes n'emploient pas d'autre terme pour exprimer jusqu'où allait en lui celte vertu.
A CQi égard. l'Année Dominicaiîie fait une judicieuse remarque:
« Il est bien facile à une personne qui n'a que des qualités médiocres d'avoir de bas sentiments d'ellemême, c'est plutôt une justice qu'elle se rend que l'effet d'une humilité véritable. Mais ne perdre jamais de vue ses misères et son néant, dans l'éclat d'une naissance illustre, au milieu de lumières qui font pénétrer les mystères les plus cachés, quand on est l'objet de louanges et d'acclamations universelles : voilà une humilité très particulière à saint Thomas d'Aquin. Il passait pour l'oracle de la Théologie; les Papes Urbain IV et Clément IV l'honoraient de leur
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amitié ; saint Louis, roi de France, l'avait en vénéra, tion ; les Cardinaux, les Arche vêques, les Evêques, les Universités, en'un mot, tout ce qu'il y a de grand dans l'Eglise et dans l'Etat, le considéraient comme un homme extraordinaire. Lui seul s'estimait un néant, le plus imparfait des Religieux de son Ordre. Un jeune emporté lui reprocha un jour de n'être pas si savant qu'on le croyait : « Vous avez raison, mon « cher enfant, répondit le Saint ; et c'est pour dé- « tromperie monde delà fausse opinion qu'il a de a moi, que j'étudie sans cesse. »
Au confident intime de ses pensées, lui-même disait, quelques jours avant de mourir :
c( Grâce à Dieu, jamais ma science, mon titre de Docieur, ni aucune victoire scolastique n'a fait naître en moi une impression de vaine gloire, capable de détrôner en mon âme la vertu d'humilité. Si parfois quelque premier mouvement s'est élevé en prévenant la raison, celle-ci est survenue aussitôt pour le réprimer. >) Un auteur ajoute qu'en pareille circonstance, Thomas laisait extérieurement un petit signe de croix sur son cœur, atin de se prémunir contre les atteintes de l'amour-propre, et de lui en fermer les avenues.
La liturgie dominicaine renferme cette juste exclamation :
O don de la vertu céleste,
De la grâce ô pouvoir vainqueur !
Jamais la vanité funeste
De Thomas n'effleura le cœur.
Ce n'est pas que le Docteur Angélique n'eût conscience des connaissances prodigieuses que Dieu lui
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avait accordées ; mais il les rapportait à l'Auteur de tout don, s^appliquant ces paroles de l'Apôtre : Qu astu que tu naies reçu ? Si donc tu as reçu ce que tu possèdes^ pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu?
Cette humilité le rendait fort modéré dans les discussions théologiques, et quoiqu^il pressât d'arguments son adversaire, c'était néanmoins avec tant de retenue qu'alors son humilité paraissait autant que la vivacité de son esprit.
On peut attribuer également à cette vertu la pureté d'intention qui régnait en tous ses actes, et aussi cette véritable crainte qui le faisait trembler jour et nuit de n'être pas dans Tamitié de son Dieu. Telle est la disposition du juste : bien que sa conscience ne lui reproche rien, il ne se croit pas néanmoins justifié ; il a pour lui-même un tel mépris, qu'il vit dans des appréhensions continuelles que Celui qui sonde les cœurs et les reins ne le trouve coupable aux yeux de sa Justice.
L'humilité de saint Thomas avait en horreur les plus imperceptibles retours sursoi-méme ; sans nul doute, cette vertu est la clef qui renferme et cache à nos yeux, jusqu'au grand jour des manifestations, les riches trésors amassés dans cette âme, grâce aux largesses du divin Maître et à la fidélité du serviteur. Ennemi de l'estime des hommes, il voilait avec le plus grand soin les faveurs dont il était comblé du ciel ; s'il en découvrait quelque chose à son confesseur, c'était non moins par humilité, dans la crainte d'être le jouet de l'illusion, que par simplicité et obéissance. Encore scellaii-il cette déclaration d'un autre
acte d'humilité, détendant à son compagnon d'en rien découvrir, si ce n'est après sa mort, et pourvu qu'il le jugeât expédient à la gloire de Dieu.
De rhumilité à l'obéissance il n'y a qu'un pas ; pour mieuxdire, l'obéissance n'est autre chose que l'humilité mise en pratique par l'acquiescement de la volonté propre à la volonté d'autrui. G^est pourquoi. nos auteurs rapportent indifféremment à Tune ou à l'autre de ces vertus divers traits fort édifiants de la vie de saint Thomas.
Bien différent de ceux qui ne veulent jamais recevoir de conseil, ou qui ne tiennent aucun compte des salutaires observations que leur adressent des hommes ayant qualité pour cela, le saint Docteur était entièrement soumis à la correction de qui que c^ fiàt; tous étaient bien venus à lui trouver à redire.
Un jour qu'il faisait la lecture au réfectoire, le Religieux chargé de teprenJre lui fit répéter un mot avec accentuation vicieuse. Le Saint obéit aussitôt. Après le repas, quelqu'un lui dit: « Frère, vous avez eu tort «de vous reprendre ainsi; de la part du correcteur, il « ya euerreur manifeste. — Cestpeude chose, répondit « Thomas, de faire une syllabe longue ou brève, mais « c'est beaucoup d'être humble et obéissant. »
Non moins admirable est le fait arrivé à Bologne, pendant que saint Thomas y exerçait la fonction de Régent des études.
Il se promenait sous le cloître, seul et contemplatif, selon sa coutume, lorsqu'il est abordé par un Frère étranger, qui, devant aller en ville, avait l'autorisation de prendre pour compagnon le premier Religieux
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qu'il rencontrerait. « Mon bon Frère, lui dit-il, le a Prieur vous commande de sortir avec moi. » Frère Thomas incline le tête en signe d'adhésion, et se met à le suivre. Mais comm.e il ne pouvait aller aussi vite que son compagnon, et que celui-ci lui en taisait de fre'quents reproches, Thomas s'excusait humblement, alléguant une infirmité qui lui rendait la marche difficile. Cependant des citoyens de Bologne furent étonnés de voir le grand Docteur s'attacher aux pas d'un Frère convers. Soupçonnant quelque méprise, ils firent connaître au Frère la qualité de celui qu'il conduisait ainsi. Se retournant aussitôt, le Religieux demanda pardon à Frère Thomas de l'avoir pris pour compagnon, ne sachant pas qui il était. D'honorables personness'adressantalorsau Maître, lequestionnèrent respectueusement sur sa condescendance aveugle aux volontés de ce Frère. Saint Thomas leur ht cette réponse : « Toute vie Religieuse a sa perfection"dans a l'obéissance; c'est par elle que l'homme se soumet « à l'homme pour l'amour de Dieu, de même que « Dieu a daigné obéir à l'homme pour Tamour de a l'homme. »
Par ce seul fait se trouve justifié ce mot d'un historien : l'obéissance était pour le Docteur Angélique sa boussole et son étoile polaire. A partir du jour où, devenant Profès solennel, il abdiqua, de son plein gré, toute volonté propre entre les mains du Prieur de Naples, l'obéissance marqua chaque étape de son pèlerinage terrestre.
Ce fut par obéissance que, surmontant les répugnances de son humilité, il consentit à recevoir les grades de bachelier^ licencié, maître en Théologie ; ce
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fut par obéissance qu'il transporta son enseignement successivement à Cologne, Paris, Rome, Orviéto, Pérouse, Bologne et Naples. Enhn, ce fut par obéissance au premier de tous ses Supérieurs, le Vicaire de Jésus-Christ, qu'il quitta Naples, malade et épuisé, et vint mourir dans un monastère étranger à son Ordre, en se rendant au concile de Lyon.
Sans doute, l'obéissance du Religieux, comme la fidélité du soldat à sa consigne, doit être aveugle et aller jusqu'à la soumission du jugement. Cependant, elle est un hommage raisonnable, comme celui dont parle saint Paul : aussi, est-il parfois licite au Religieux d'exposer avec simplicité et respect des motifs qui rendraient son acte d'obéissance difficile ou pénible au delà de l'intention formelle du Supérieur. Q uant à saint Thomas, a-t-il jamais fait valoir quelque cause de dispense?... Acettequestion nousavonsdéjàrépondu par- le trait cité plus haut. — Q^uel exemple pour les jeunes gens^ pour tous ceux que leur âge, âge de l'inexpérience et des faux pas, voue à la plus exacte obéissance, en toute chose !
Un autre fruit de Thumilité en saint Thomas d'Aquin fut son parfait détachement. Ouvrons de nouveau les Annales de l'Ordre.
« Issu de noble lignée, il eût pu convoiter l'abondance des richesses et la pompe des honneurs ; il mit sa richesse et sa gloire à imiter Jésus-Christ pauvre et humble, plutôt qu'à regorger de biens temporels et à monter au faîte des grandeurs mondaines. Un jour, accompagné de ses étudiants^ il revenait de l'abbaye de Saint-Denys, où il était allé vénérer les précieuses
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reliques qu'on y conserve. Aux approches de Paris, en contemplant la somptueuse capitale, les étudiants lui dirent : « Maître, voyez quelle belle cité ; vou- « driez-vous en être le souverain ? « Or i's parlaient ainsi, pensant provoquer quelque parole d'éditication. Frère Thomas répondit : ce J'aimerais bien mieux « avoir les Homélies de saint Jean Chrysostome sur « TEvangile de saint Matthieu. Cette ville, si elle « était à moi, à cause du souci de son gouvernement, « m'arracherait à la contemplation des choses divines, « et m'enlèverait la consolation de l'âme. »
« Plus on goûte les jouissances temporelles, plus on est en péril d'être privé des biens célestes. Il savait, le saint Docieilr, que tout homme appartenant à la milice de Jésus-Christ ne s'embarrasse pas dans les affaires du siècle, afin de plaire à Celui qu'il a promis de servir. Aussi, quand le bienheureux Pape Clément IV, qui l'avait en grande affection, lui offrit plusieurs dignités et revenus, refusa-t-il revenus et dignités, content de vivre humble et pauvre. Les membres de son illustre famille eurent à subir, en Campanie, la persécution de l'empereur Frédéric, pour la cause de l'Eglise. Frère Thomas pouvait lesassister, du consentement du Souverain Pontife, avec les biens ecclésiastiques ; la charité, l'affection naturelle à l'égard de si nobles victimes de la cause religieuse, semblaient l'y inviter ; mais comme, par amour pour Dieu, il avait été insensible à ses propres nécessités, ainsi ferma-t-il les yeux sur celles de ses proches. »
Un dernier trait — car il faut se borner — nous sera fourni par Frère Antoine de Brescia, Religieux du couvent de Naples.
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« J^ai entendu Frère Nicolas de Marsiliac, ancien conseiller et chapelain du roi de Chypre, disciple de Frère Thomas^ et homme de grande science et sainteté, me dire les larmes aux yeux : « Frère Antoine^ « i'ai vécu avec Frère Thomas à Paris, et j'atteste, « devant Dieu, que jamais je n'ai rencontré d'homme < plus ami de la pureté et de la pauvreté. Dans le ^( temps qu'il composait sa Somme contre les Getitils, « il ne se servait pas des cahiers en usage, mais il € écrivait sur de simples feuilles volantes : non pas « qu'il ne lui fût possible de se procurer des cahiers, a mais c'est qu'il n'avait nul souci des choses temc( porelles. »
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