SAINTES AKFFX.TIONS DE LA FAMILLE
spirituels; et cette affection divinement transformée se traduit par de ferventes prières et de secrètes immolations, quelquefois aussi par de judicieux conseils, puisés auprès du Tabernacle, enfin presque toujours par une influence latente, mais réelle, qu'exerce même de loin la pratique cachée de sublimes vertus.
Ce n'est pas dire assez. Que de fois Théroïsme d'une affection purement surnaturelle pour un être ardemment chéri fut le motif déterminant, sinon fondamental, d'une vocation religieuse !
Le siècle de Voltaire vit une fille de France quitter les splendeurs de Versailles pour l'obscurité d'un Carmel. En posant le pied sur le seuil du monastère, Tauguste Princesse brisa-t-elle dans son âme les fibres de la piété filiale et des légitimes affections de famille? Assurément non. Victime volontaire pour les péchés delà cour et du. royaume, offrant jour et nuit ses prières et ses larmes, elle détournait loin des siens les foudres de la divine justice, et même, par intervalles, à travers les grilles de sa sombre retraite, elle versait dans le cœur de son royal père les seules gouttes de consolation, vraiment capables de lui procurer quelque joie.
De nos jours encore, combien de cloîtres, s'ils pouvaient parler, nous révéleraient de semblables secrets !...
Quand Thomas d'Aquin entrait à dix-sept ans dans l'Ordre de Saint-Dominique, sa famille, en le perdant, pour parler selon le monde, faisait en réalité un bénéfice immense. Nous avons vu comment il fut pour ses sœurs l'instrument providentiel de leur
salut et de leur sainteté. Les deux comtes, ses frères, virent leur existence rompue par une mort prématurée. Qui osera soutenir qu'ils ne durent, à aucun titre, aux prières de leur saint frère, les sentiments chrétiens qui rendirent leur mort précieuse aux regards de l'Eternel ?
Pour la comtesse Théodora, son nom disparaît de l'histoire, peu après la sortie du Saint de la tour de Rocca-Secca, et il est à croire qu'elle précéda ses enfants dans la tombe.
Saint Thomas supporta avec un calme inaltérable les malheurs domestiques par lesquels il plut à Dieu d'éprouver la Maison d'Aquin. Ce calme, observent les plus anciens biographes, Taccom^pagnait sans cesse, même quand lui parvenait la nouvelle d'un deuil de famille, cf Alors, selon la déposition de Frère Barthélémy de Capoue, il ne changeait ni de visage, ni de regard, ne donnait aucun signe de douleur en parole ou en acte, mais, conservant la sérénité et la quiétude de ses traits, se contentait de demander des messes et des prières pour ses neveux ou autres proches défunts, et lui-même priait pour eux. »
Cette impassibilité apparente, qu'on aurait tort d'attribuer à l'indifférence, provenait uniquement de ce que Tame de saint Thomas habitait ces hauteurs où ne parviennent que comme des échos lointains, les gémissements de la terre et l'explosion des douleurs humaines.
Et, en effet, la tristesse du chrétien, en face d'une tombe fraîchement ouverte, n'a rien qui ressemble à la désolation de ceux qui n'ont plus d'espérance» Nous pleurons nos morts, soit; c'est un soulagement
que nous accordons à la nature : soulagement que le Christ a lui-même consacré par ses divines larmes sur le tombeau de Lazare. Mais nous nous consolons dans l'espoir de retrouver un jour au sein de Dieu ces âmes que nous avons aimées; et, à proprement parler, le seul véritable sujet de larmes, c'est la crainte, — si malheureusement elle est fondée, — que des êtres chéris aient comparu devant le souverain Juge en état de péché mortel.
Or, telle était l'anxiété de notre Saint, après le trépas de ses infortunés frères. Leur vie s'était écoulée dans la dangereuse profession des armes et la vanité des jouissances du siècle ; leur conduite à son égard, quand, jeune Novice, enrôlé dans la milice de Jésus-Christ, il les avait vus tendre un piège infâme à son innocence, lui faisait craindre que leurs âmes ne fussent restées attachées à la fange. Sans doute, des revers terribles avaient fondu sur leurs têtes, et avaient pu leur servir d'expiation. L'aîné, Landolphe, banni de ses domaines et dépouillé de ses biens, était mort en exil; le second, Raynald, avait succombé aux horreurs d'un cachot. Tout en espérant, et en priant pour eux, Thomas désirait ardemment connaître la condition de leurs âmes, et sollicitait du ciel la faveur d'en être instruit par quelque lumière surnaturelle. Le Dieu de miséricorde. l'exauça au delà de sa demande.
« Un jour que saint Thomas, à Paris, était tout absorbé dans la méditation, sa sœur, décédée abbesse du monastère de Sainte-Marie de Capoue, lui apparut. Déclarant qu'elle est en purgatoire, elle le conjure de dire et de faire dire des messes pour
sa délivrance. Le saint Docteur appelle aussitôt ses étudiants, et leur demande pour Tanne de sa sœur des messes et des prières. Quelque temps après, comme il était à Rome, la défunte lui apparut de nouveau. Elle lui apprit qu'elle était délivrée du purgatoire, et qu'elle jouissait de la gloire céleste, grâce aux messes célébrées par ses soins. Le Saint lui demanda en quel état lui-même se trouvait devant Dieu: « Mon frère, répondit Tâme bienheureuse, « vous êtes en bon état, et bientôt vous viendrez « nous rejoindre; mais il vous est réservé une plus (( grande gloire qu'à nous tou-. Tenez seulement ce K que vous avez. » Il la questionna sur son frère Landolphe: — « Il est en purgatoire. » réponditelle. — « Et Ravnald? — Il est en paradis. »
La joie que causa à notre Saint cette révélation fut affermie dans une autre vision consolante. « Un Ange lui apparut, tenant en mains un grand livre, sur lequel étaient écrits des noms d'élus en lettres d'or et d"azur. Dans les lignes d'or destinées aux Martyrs, Thomas distingua le nom de son frère Raynald,dont la mort courageusement acceptée pour la liberté de l'Eglise, sous la persécution tvrannique de l'empereur Frédéric, et de son fils Conrad, avait eu devant Dieu le mérite du martvre. «
N'allons pas plus loin sans remarquer ces dernières paroles, et en tirer une conclusion favorable à la gloire éternelle de ces jeunes héros, qui, en mourant pour le pouvoir temporel du Saint-Siège, à Castelfidardo, à Mentana et à la porte Pia, ont écrit, -de leur sang, une des plus belles pages de l'histoire de l'Eglise au xix^ siècle.