‹ Saint Thomas d'AquinChapitre 77 sur 96 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Venu dilecte mi, egrediamiir in agrum.

Cant. VII, 1 1.

Venez, mon bien-aimé, sortons dans la campagne.

PRÈS avoir pris congé du comte et de la comtesse de Ceccano, Thomas partit de Maënza. Outre ses compagnons habituels, il avait encore à ses côtés plusieurs moines de Fossa-Nuova, venus cinq jours auparavant avec leur Abbé pour voir le saint Docteur. Pressé par ces bons Rehgieux. et sentant le besoin de consolider ses forces, il se rendit à leur monastère, distant d'environ deux lieues. Il fut déterminé à recevoir cette hospitalité par un autre motif, qui montre bien que l'esprit religieux avait pénétré jusqu'à la moelle de ses os. « Si le Seigneur « veut me visiter, dit-il à ceux qui l'entouraient, il « vaut mieux qu'il me trouve dans une maison de • Religieux que chez des séculiers. »

Selon sa coutume, Thomas entra d'abord dans l'église, pour y adorer le très saint Sacrement, puis il pénétra sous lecloitre. A ce moment, la main du Seigneur se posa sur lui, et, avec un accent prophétique, il s'écria : « Réginald, mon tils, c'est ici le lieu de

« mon repos pour ]es siècles des siècles! « Les Religieux qui l'entendirent, et principalement ceux de son Ordre, fondaient en larmes ; on le conduisit dans la chambre de l'Abbé, et des cellules furent préparées avec une grande charité pour ses compagnons.

Il y avait plusieurs jours que saint Thomas ne quittait plus le lit, et la faiblesse augmentait toujours. Les moines de Fossa-Nuova le servaient avec tant de respect qu'ils allaient aux-mémes à la forêt voisine chercher du bois ; ils le rapportaient sur leurs épaules, ne jugeant pas convenable de laisser ce soin à des bétes de somme, et s'estimant trop heureux de rendre quelques services à l'hôte illustre qu'ils possédaient.

Quant au saint Docteur^ profondément touché de leurs attentions, en les voyant entrer dans sa chambre avec leur charge, il disait : « D'où me vient cet « honneur que les serviteurs de Dieu servent un « homme comme moi, et aillent chercher au loin de « si lourds fardeaux ? »

Non contents de l'édification que leur causaient les vertus du saint malade, ces fervents Religieux le prièrent de leur laisser un mémorial de sa science et de sa piété, en leur exposant brièvement le Cantique des Cantiques , comme saint Bernard l'avait fait aux moines de Clairvaux. L'Angélique Docteurs^en excusa d'abord : « Donnez-moi l'esprit de saint Bernard, ditce il, et je vous accorderai la même consolation. » Mais eux qui savaient que le même esprit anime tous les Saints redoublèrent d'instances, et Thomas consentit à satisfaire leurs désirs. « C'est ainsi, dit Guillaume de Tocco, qu"'au milieu des défaillances du corps, cette âme restait vaillante dans l'exercice de la doctrine, et

que rétude de la science sacrée allait faire bientôt place à la vision de la gloire. Vraiment, il convenait que le grand Docteur, prêt à quitter la prison des sens, terminât son enseignement par le Cantique de l'amour entre l'Époux et l'épouse, Jésus et l'âme fidèle. »

Arrivé à ce verset du septième chapitre : Vene:(, mon bien-aimé, sortons ensemble dans la campagne, il fut pris d'une faiblesse soudaine qui lui fit comprendre que sa dernière heure approchait. Il ne songea plus qu'à se préparer à la mort, fit une confession générale de toute sa vie, et demanda qu'on lui apportât le saint Viatique.

L'Abbé, entouré de ses moines, entra dans sa chambre avec THostie sainte. Thomas se fit étendre à terre, afin de recevoir dans une posture plus humble son Seigneur et son Dieu. On lui présenta le corps de Jésus-Christ, et, selon l'antique usage de l'Eglise pour tout chrétien mourant, on lui demanda s'il croyait que cette hostie consacrée fût le vrai Fils de Dieu, sorti du sein de la Vierge, suspendu à la croix, mort pour nous et ressuscité le troisième jour. Il répondit d'une voix claire et distincte, les joues inondées de larmes : « Si la science peut ajouter ici-bas quelque '< chose à la foi par rapport à ce mystère, je réponds: « Oui, je crois fermement et tiens pour certain que « dans ce sacrement adorable est Jésus-Christ, vrai « Dieu et vrai homme, Fils unique du Père Eternel « et d'une Vierge Mère ; je le crois de cœur et le conoc fesse de bouche ; b et après quelques autres paroles fort dévotes : « Je vous reçois, prix de la rédemption « de mon âme, viatique de mon pèlerinage ici-bas, « pour l'amour duquel j'ai étudié, j'ai veillé et tra-

« vaille , enseigné et prêché. Jamais je n'ai rien '( écrit contre vous. Si pourtant il m'était échappé (I une expression contraire à ce Sacrement, je ne suis '< point opiniâtre dans m.on erreur ; je laisse tout à la « correction de la sainte F^glise romaine, et c'est en « fils obéissant de cette Mère bien-aimée que je m'en « vais de ce monde >- Il communia ensuite avec une ferveur angélique ; après son action de grâces, on le replaça sur son lit, où il continua de s'entretenir doucement avec Dieu.

Le lendemain, il demanda le sacrement de TExtrême-Onction. Tous les assistants pleuraient : le visage du moribond présentait au contraire une expression de joie qui témoignait une pleine confiance en Celui qu'il avait tantaimé. On l'entendait s'écrier partois : « Bientôt, bientôt le Dieu de toute conso- « lation, le Dieu bon, le Dieu saint mettra le comble « à ses miséricordes et remplira mes désirs. Bientôt « je serai rassasié , lorsque m'apparaîira sa gloire. «( Je boirai au torrent de ses délices, il m'enivrera de '< l'abondance qui est en sa maison, parce que la ce source de la vie est en lui, et qu'il me fera con- « templerla véritablelumièredanssalumière même. »

Toutefois, les personnes présenter nepouvaientcroire à la rigueur du décret divin qui allait priver l'Eglise d'un appui que l'on jugeait encore si nécessaire. Frère Réginald, qui avait constamment servi Thomas, non pas seulement comme un disciple sert son maître ou un fils son père, mais comme un chrétien dévot honore un saint, s'approche du moribond, et lui dit : « Père, j'avais compté que vous rendriez d'importants « services au Concile de Lyon, et que vous recevriez

a quelque dignité capable de faire honneur à l'Ordre X er à votre propre famille... y> A quoi l'humble disciple de Jésus-Christ répondit : « Gardez-vous, mon « fils, d'ouvrir votre cœur à ces pensées. Ce qui « fut autrefois 1 objet de mes désirs l'est aujourd'hui « de ma reconnaissance. J'ai demandé à Dieu qu'il ( m'enlevât de ce monde dans l'état d'humilité où sa « grâc£ m'avait placé: il me l'accorde aujourd'hui . c( J'aurais pu sans doute faire encore quelques progrès « dans la science, et me rendre utile aux autres, en « leur faisant part de mes lumières. Maintenant il a « plu au Seigneur de me révéler pourquoi il m'a gra- « titié, quoique j'en fusse indigne, de connaissances ■' supérieures à celles des docteu s qui ont vécu plus « longtemps; c'est qu'il voulait me retirer de cette vie « mortelle plus tôt qu'il ne Ta fait pour eux, et me .( rendre plus tôt participant de sa gloire éternelle. • Consolez-vous donc, cher fils, puisque mon bon- « heur est parfait, y

Apprenant que l'état de son saint oncle était désespéré, la comtesse de Ceccano était venue de Maënza. Ne pouvant le voir, à cause de la clôture monastique, elle lui envova demander quelles étaient les choses dont il pouvait avoir besoin Thomas lui tit dire qu'il la remerciait, mais qu'il entrerait prochainement dans un lieu où il trouverait le bien dans sa plénitude.

Sentant ses forces diminuer, il renouvela ses remerciements aux moines de Fossa-Nuova, promettant, en échange de tant desoins charitables, de leur rendre au ciel toute sorte de bons offices. Ces saints Religieux lui demandèrent sa bénédiction, ce qu'il ne put refuser à leurs larmes. L'un d'eux le pria de lui dire com-

nent on pourrait passer la vie sans offenser Dieu. Mon Frère, répondit le Saint, tenez pour constant que celai qui sera toujours prêt à rendre compte à

( Dieu de ses actions, ne péchera jamais. » Ce furent ses dernières paroles. Peu après commença l'agonie; elle ftit courte et paisible. Enfin la mort vint dégager son âme et lui ouvrir les portes du Ciel, le 7 mars 1274, ù l'heure de Matines. Etant sur le point d'achever sa quarante-neuvième année sur la terre, il s'en alla célébrer la cinquantième dans le jubilé de l'éternelle gloire.

En ce moment, un moine priant dans l'église fut saisi de sommeil, et, dans un songe mystérieux, vit une étoile admirable d'éclat tomber sur le monastère, puis deux autres venir du Ciel, se joindre à elle, pour remonter ensemble quelques instants après, vers la voiàte azurée. Aussit u il s'éveille, et, entendant le son lugubre qui avertissait qu'un Frère venait de mourir, il comprit que la première étoile signifiait l'âme du saint Docteur, laquelle, quittant son corps, s'était élevée vers le Ciel, en compagnie de deux autres âmes bienheureuses.

Peut-être, dit un historien, étaient-ce les âmes de sa sœur, l'Abbesse de Capoue, et de son frère Landolphe, qui, délivrées du Purgatoire par les suffrages de leur saint frère, venaient à sa rencontre, pour marquer leur gratitude.

Ce premier prodige fut suivi d'un second.

Une étoile semblable à une comète, qui depuis trois jours planait au-dessus du monastère, s'éclipsa tout à

coup à rheure OÙ le Saint rendait le dernier soupir. Comment s'étonner que des lumières célestes aient sala: à son passage au sein de la gloire éternelle celui qui, jusqu'à la fin des temps, doit resplendir comme un soleil dans l'Eglise!

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