‹ Saint Thomas d'AquinChapitre 84 sur 96 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Hœc reqities ?nea in seeciiliim sxculi.

Ps. cxxxi, 14.

C'est ici que je reposerai pendant les siècles des siècles.

RBAiN V, devenu tout à coup si libéral envers 1^ rOrdre, poussa la condescendance jusqu'à régler lui-même le mode de transport. Il dit à Frère Elie : « Enveloppez de riches étoffes la « tête et le corps du Saint, et placez-les dans un « coffre à l'extérieur duquel vous ferez peindre mes « armes. Vous y attacherez la Bulle spéciale de « Translation. Recouvrez le tout d'un sac noir ou « brun, et faites-le porter par deux Frères. Vous- « même avec votre compagnon, vous le suivrez à la u distance d'une demi-journée, de manière que vous « dîniez à l'endroit oia ils étaient le matin, et sou- « piez là où ils auront dîné. Vous conviendrez avec c( eux de certains signes, afin de savoir s'il ne leur M est arrivé rien de fâcheux. En arrivant près de « Toulouse, déposez les reliques dans la chapelle « dite de Férétra, et attendez que le clergé et le peuple « viennent les y chercher, pour les introduire avec u pompe dans votre église. »

Les dispositions du Pontife furent suivies de point en point. Aux portes de Florence, ville alors en guerre avec les cités voisines, on arrêta les deux Frères et on les fouilla ; mais Tâne porteur du précieux fardeau passa sans être remarqué. Il en fut de même à la sortie, et on arriva sans obstacle à Bologne. Là, le cardinal d'Albano, parent du Pape et Vicaire apostolique, envoya aux deux Frères son auditeur Gérard Testa, avec une escorte d'honneur, qui les accompagna jusqu'à Rivoli, c'est-à-dire dix jours de marche. On était à la fin de novembre : une protection manifeste planait sur les pieux voyageurs et sur l'animal chargé des reliques. Les Frères arrivèrent à Prouille la veille de Noël, et le corps de saint Thomas demeura un mois dans le monastère des Filles de Saint Dominique, à l'insu de tout le monde. Pendant ce temps, on faisait à Toulouse les préparatifs d'une réception magnifique. Voici, d'après un témoin oculaire, quelle en fut l'ordonnance :

< Nous partîmes de Prouille, et sur le seuil même du monastère, une jeune fille qui était regardée comme morte revint à la vie. Le vendredi 26 janvier, nous nous arrêtâmes à Avignonet, et le samedi à Villefranche pour y célébrer la Messe. Pendant notre station à Montgiscard, furent guéris une vieille femme paralytique et un jeune garçon aveugle, sourd et muet.

« Le dimanche 28 janvier, au lever du jour, le saint corps fut déposé dans la petite chapelle de Férétra^ hors les murs de Toulouse. C'est laque vint, avec grande dévotion, le prince Louis, duc d'Anjou,

frère du roi de France Charles V. Il était escorté d'une nombreuse suite de nobles, et de religieux en vêtements sacerdotaux, portant des reliques. Venait après eux une multitude de clercs et de tidèles, évaluée à cent cinquante mille personnes; plus de dix mille tenaient en mains des flambeaux allumés. Dans le cortège marchaient les archevêques de Toulouse et de Narbonne, les évêques de Lavaur, de Béziers et d'Aire, les abbés de Saint-Saturnin et de Simorra, tous avec leurs insignes pontiticaux. Sans la guerre qui désolait alors ces contrées, un plus grand nombre de prélats eussent été présents; ils envoyèrent des lettres d'excuse. L'éloge du Saint fut prononcé par le curé de la Daurade, docte et éloquent prédicateur, et par l'archevêque de Narbonne.

a Sous un magnifique dais de drap d'or, donné par le duc d'Anjou, et porté par lui-même avec les plus nobles seigneurs, s'avançait le saint corps, placé sur les épaules des Religieux. On remarquait en outre six riches étendards, dont deux aux armes du roi, les autres aux armes du Pape, du duc d'Anjou, de la cité toulousaine et de la famille du Saint. — La maison d'Aquin portait de gueules à trois bandes d'o?\

« La Messe fut chantée solennellement dans l'église des Prêcheurs ; à l'oifrande, le duc Louis présenta cinquante francs d'or — environ six cent cinquante de notre monnaie — et promit d'en donner mille autres pour une châsse plus riche. Enfin la fête fut si belle que de mémoire d'homme on n'avait rien vu à Toulouse qui en approchât, d

L'anniversaire de cette translation se célèbre dans

rOrdre de Saint-Dominique, le 28 janvier de chaque année; lise célébra pareillement à Toulouse pendant plus de quatre siècles.

Pour être agréable au roi de France, et dédommager l'Université de Paris de n'avoir point le corps de saint Thomas, le Pape Urbain V avait concédé au couvent de Saint-Jacques le grand os du bras droit. La cérémonie de réception se fit le i3 juillet de la même année iSôg, et commença dans Téglise Sainte- Geneviève, où se trouvait une affluence considérable de prêtres et de fidèles, en présence du cardinal de Beauvais, de huit archevêques et évêques, et de trois abbés mitres.

Le roi très chrétien fit son entrée ; il était suivi de trois reines: Jeanne, son épouse, la veuve du roi Jean le Bon, et la veuve de Philippe de Valois. Venaient ensuite tous les princes du sang et grand nombre de seigneurs.

Frère Élie, Général des Prêcheurs, en habits sacerdotaux, se présenta devant Charles V. « Sire, lui dit- « il, pour vous rendre hommage, notre Chapitre (t général m'a chargé, à titre de Maître de l'Ordre, (( d'offrir à Votre Majesté ce bras de saint Thomas. « C'est avec joie que je m'acquitte de cette mission. « Je vous jure que ce bras est parfaitement celui de « Thomas d'Aquin; pour l'attester, je m'incline « devant lui et le vénère. »

Le roi reçut à genoux l'insigne relique, et la remit au cardinal de Beauvais. On se rendit alors processionnellement à Saint-Jacques ; le cardinal y célébra la Messe, et trois sermons furent prononcés en même

temps: l'un à l'église, pour la Cour, le second dans le cloître, pour les Frères, et le troisième pour le peuple, sur la place située devant Téglise.

Charles V se distingua par ses largesses, et voulut que la chapelle de Saint-Thomas, dans laquelle il plaça de ses mains le bras du grand Docteur, portât désormais le nom de Chapelle royale.

La sainte relique y demeura jusqu'à la tourmente révolutionnaire : les derniers Dominicains de Saint- Jacques, chassés de leur asile, sauvèrent le précieux trésor avec les autres richesses spirituelles de leur église, et le confièrent au Duc de Parme. Plus tard, la fille de ce prince, se faisant Dominicaine, apporta Tos de saint Thomas au monastère de Saint- Dominique et Saint-Sixte, à Rome, oii il demeura jusqu'en iSjS. Pie IXétant tombé gravement malade, le demanda par dévotion. L'année suivante, où l'on fêtait le sixième centenaire de la mort du saint Docteur, Pie IX fit placer ce bras dans un superbe reliquaire; et, comme le monastère des Religieusesavait été supprimé, il le re'mit aux Pères Dominicains, pour enrichir leur église de Sainte-Marie-sur-Minerve.

Le couvent de Saint-Dominique deNaples, quirenferniait la chapelle de Saint-Nicolas, si pleine pour Thomas d'Aquin de consolants mystères, hérita de l'os principal du bras gauche. Mais en 1604, à la suite d'une peste effroyable, pendant laquelle le peu pie napolitain avait reconnu la bienfaisante intervention de saint Thomas, la relique fut transportée en triomphe à l'église métropolitaine, où elle est restée.

Chaque année, les Frères Prêcheurs vont la cher-

cher en procession pour Texposer dans leur église le jour de la fête, et le lendemain ils la reportent avec la même solennité.

Plusieurs villes et de nombreux couvents obtinrent enfin, à des titres divers, d'autres reliques, mais moindres, du saint Docteur.

Quant à Toulouse, elle montra bien que le Pape Urbain V avait dit vrai, en affirmant que saint Thomas y serait dignement honoré. Dès iSjg, sa fête était de précepte ; les capitouls venaient en grande cérémonie assister à la Messe solennelle dans l'église des Prêcheurs, et offraient au Saint, en exécution d'un vœu, deux cierges pesant cent livres chacun.

Plus tard l'Université toulousaine adopta, une des premières, la confrérie de la Milice Angélique^ en y ajoutant certains règlements propres à maintenir parmi ses membres la pratique d'une vie parfaitement chrétienne.

Pendant les guerres de religion, Toulouse demeura six jours au pouvoir des calvinistes. L'église des Frères Prêcheurs fut saccagée, et la châsse de saint Thomas dépouillée de ses' richesses; mais, par une protection qui tient du prodige, les ossements restèrent intacts, comme l'atteste un procès- verbal de 1587.

Grand avait été l'outrage fait au saint Docteur, bien que le peuple n'y eût point pris de part; magnifique fut la réparation.

Au moyen de pieuses libéralités, les Frères purent ériger dans leur splendide église un chef-d'œuvre

d'architecture, qu'on appela le Mausolée de saint Thomas d'Aquin : on ne peut plus en trouver un seul vestige, même dans les musées. L'architecte avait été Frère Claudius Borrey, dont les vertus, au témoignage d'un contemporain, égalaient le talent.

Ce monument, construit dans le goût du seizième siècle, montait presque Jusqu'aux voûtes, d'ailleurs très élevées, de cette église, et présentait quatre faces, toutes décorées à l'infini de colonnes, statues et autres ornementations ; sur une de ces faces était représenté saint Thomas foulant aux pieds Phérésie, tenant d'une main une épée fiambovante, et de l'autre un ostensoir. Au centre, sous une riche arcade, se trouvait la châsse contenant les reliques ; elle était de vermeil, et l'ouvrage des meilleurs orfèvres de Paris. On l'apercevait à la fois des quatre autels placés sur les côtés du monument, de telle sorte que, sans se gêner, quatre prêtres pouvaient célébrer en même temps la messe au tombeau du Saint.

La tête était à part, dans un reliquaire d'argent doré.

L'inauguration du mausolée eut lieu le jour de la Pentecôte 1628, avec une magnificence qui ne le cédait en rien aux fêtes brillantes de iSôq. Pendant huit jours, les fidèles se pressèrent en foule devant les reliques; les louanges du grand Docteur retentirent dans toutes les langues, et des joutes théologiques furent célébrées, en présence du Père Sicchi, Maître de l'Ordre, et du Prince de Condé, non moins remarquable par sa science que par sa valeur.

Quelques années après, Anne d'Autriche, reine de France, visitant Toulouse, v vénéra le chef de saint

Thomas. Elle revint en i65q, et désira voir de nouveau la sainte relique. « J'eus l'honneur de la lui € présenter, raconte le Père Percin. La Reine me G dit : Voyons si la tête sent bon, comme l'autre « fois que je la vis. » Et quand elle l'eut baisée avec grand respect, elle ajouta : « Cette odeur est douce <( et donne de la dévotion. »

tt L'évêque de Montauban lui dit alors : « J'ai « autrefois lavé la sainte relique dans l'eau bouilc lante, et bien que je renouvelasse l'eau à plusieurs a reprises, l'odeur restait la même et se commua niquait à l'eau. »

Pour achever l'historique du corps de saint Thomas à Toulouse, nous ne saurions mieux faire que de reproduire le résumé qui sert d'appendice à l'article de la Translation de saint Thomas^ dans la nouvelle édition de Y Année Dominicaine :

« Les ossements de saint Thomas d'Aquin reposèrent en paix au « milieu de ses Frères, » selon son désir exprès.jusqu'aux mauvais jours de la Révolution. Le 1 1 juin 1790, en présence de Hyacinthe Sermet, évêque schismatique de Toulouse, et de son clergé constitutionnel, la municipalité de Toulouse soumit à une translation d'un nouveau genre les reliques de saint Thomas. Nous devons dire qu'autant que cela était possible à des laïques et à des prêtres révoltés contre le Pape, cette translation s'accomplit avec décence ; les hommages sincères de la population n'y tirent au moins pas défaut.

« Le corps et la tête de saint Thomas furent portés dans les cryptes de l'église de Saint-Sernin svec les

reliquaires dans lesquels ils étaient renfermés ; mais bientôt on se souvint de la richesse matérielle de ces reliquaires, et le 27 juillet 1794, la châsse fut dépouillée de Tor et de l'argent qui la recouvraient. Trésor mille fois plus précieux, les saintes reliques furent providentiellement respectées.

« En 1795, dans une intervalle de paix, M. du Bourg, vicaire général de Mgr de Fontanges, procéda à une vérification des saintes reliques. Il reconnut leur intégrité, et, devenu évêque de Limoges, il put, en 1807, assister à un second examen fait par Tordre de Mgr Primat, archevêque de Toulouse, examen dans lequel les reliques de saint Thomas d'Aquin et toutes les autres conservées dans l'église de Saint-Sernin furent reconnues authentiques et offertes de nouveau à la vénération des fidèles.

« En 1825, le corps du saint Docteur, placé dans une châsse nouvelle, fut élevé au-dessus de l'autel du Saint-Esprit, au fond de Fabside, et, en i852, la tête de saint Thomas, retirée du buste de bois doré dans lequel elle était renfermée depuis la Révolution, fut mise dans un riche reliquaire, A cette occasion, le T. R. P. Lacordaire, que Dieu avait suscité pour rétablir en France l'Ordre de Saint-Dominique, fut prié de faire le panégyrique du grand Docteur, et, de ce jour, il fut décidé que les Dominicains auraient un couvent dans cette ville, qui fut le berceau de leur Ordre. L'année suivante, ce projet devint une réalité.

« Enfin, le 24 juillet 1878, Mgr Florian Desprez,

archevêque de Toulouse, — et depuis cardinal, — remplaça par une châsse magnifique, en or et en émaux, l'humble coftre de bois dans lequel étaient depuis la Révolution les reliques de saint Thomas. Cette nouvelle et dernière translation s'accomplit en présence des archevêques de Toulouse et d'Albi, des évêques de Montauban. de Carcassonne et de Montpellier, du Révérendissime Père Sanvito, Vicaire Général de l'Ordre des Frères Prêcheurs, des Provinciaux français et d'un grand nombre de Religieux. Un concours immense de prêtres et de tidèles assistait à cette cérémonie.

« L'archevêque, à genoux, retira successivement toutes les saintes reliques et les remit au Révérendissime Père Vicaire Général. Il y avait vingt et un ossements parfaitement conservés et d'une grande dureté, que deux médecins ont examinés, reconnus et désignés, par leur nom, au procès-verbal. Après quoi, ces ossements furent renfermés par Tarchevêque dans une boîte d'ébène oblongue, sans autre ornement qu'une plaque d'argent ciselé portant les armes de saint Thomas, qui fut fermée et scellée des sceaux du prélat, de la ville de Toulouse et du Vicaire Général de l'Ordre des Frères Prêcheurs.

« Le soir, l'évêque de Montpellier, Mgr de Cabrières, du Tiers-Ordre de la Pénitence de saint Dominique, fit le panégyrique du saint Docteur, et célébra la louange de ses œuvres, résumées dans la Somme théologique. En terminant, l'évêque de Montpellier exprima un vœu dont la réalisation ne serait que justice : celui de voir le

3oO LIVRE III. — GLORIFICATION DE SAINT THOMAS.

chef et les osseaients du Docteur Angélique reposer de nouveau au milieu de ses Frères dans la splendide église de Toulouse, choisie parle Pape Urbain V comme le seul reliquaire digne de lui. »

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