I. Thomas lui-même est son meilleur interprête
comprendre un penseur, d'après l'époque et le milieu où il a vécu. Cette méthode est d'autant plus indiquée, quand il s'agit d'un auteur qui n'a pas créé son système a priori^ mais qui plutôt, comme c'est le cas de Thomas d'Aquin, s'est assimilé les connaissances des temps antérieurs et les a fait entrer dans une vaste synthèse. La méthode du commentaire dialectique de l'interprétation de saint Thomas exige donc comme complément et aussi comme correctif, la MÉTHODE HiSTORico-GÉNÉriQUE. Le rôle de cette méthode consiste à décomposer la doctrine de l'Aquinate en ses éléments historiques, à montrer comment elle développe les connaissances philosophiques et théologiques antérieures et contemporaines, et à exposer en même temps, d'après les sources, son influence sur son époque et sur la postérité.
Les voies et moyens pour la réalisation de ce programme sont multiples. Avant tout, il faudra entreprendre 1 'analyse des sources et répondre à la question : Quels matériaux Thomas a-t-il utilisés et comment les a-t-il utilisés.^ Il faudra considérer les rapports qu'il a avec l'Ecriture et les Pères, en particulier saint Augustin, avec Aristote et la philosophie arabico- judaïque, avec les courants néo-platoniciens, avec les penseurs de la scolastique anté-
rieure et ancienne, et aussi avec ses disciples immédiats et avec les savants ses contemporains. L'étude, en particulier, des Sentences ou des Sommes encore inédites d'un Robert de Melun, d'un Martin de Crémone, d'un Simon de Tournai, d'un Praepositinus, d'un Geoffroi de Poitiers, d'un Philippe de Grève, d'un Roland de Crémone, etc., éclairera les origines de maint point de la doctrine thomiste. En bien des questions, le rapport de l'Aquinate avec les ouvrages imprimés d'un Guillaume d'Auxerre, d'un Alexandre de Haies, d'un Albert le Grand, etc., n'est pas encore élucidé. L'utilisation d'Aristote par saint Thomas ne pourra être pleinemant appréciée que lorsqu'on aura mis en lumière les diverses phases de l'acceptation d'Aristote et de la traduction de ses écrits. Tout l'enseignement de notre théologien acquiert surtout du relief, par comparaison avec les idées des penseurs contemporains. Une connaissance approfondie des circonstances extérieures qui ont influé sur la vie intellectuelle et les travaux de l'époque rendra ausside bons services pour l'intelligence historique de la doctrine thomiste. Signalons seulement le développement de l'enseignement supérieur à Paris, les actualités et les discussions théologiques qui occupaient les esprits, l'histoire des ordres dominicain et fran-
ciscain, etc. Ainsi, il sera possible de dessiner le fond historique sur lequel se détache Thomas, et surtout de reconstituer jusqu'à un certain point la bibliothèque à laquelle il a emprunté les matériaux de sa connaissance.
Une autre fonction des recherches historiques •sur les œuvres thomistes sera de retracer, -d'après l'analyse des sources, le développement, LE PROGRÈS éventuel DE l'eNSEIGNEMENT
■de Thomas. En bien des points, Thomas s'est <:orrigé et éclairci; il a complété, rectifié ou même au besoin rétracté dans ses écrits postérieurs, certaines de ses conceptions. Ses propres •déclarations, comme aussi des rapprochements •conservés dans des manuscrits de ses disciples, donnent à ce sujet de précieuses indications. Pour établir et juger ce développement de la doctrine de Thomas, il faudra avoir présente à l'esprit la chronologie de ses écrits. Il y aura lieu aussi, cela va de soi, de séparer les œuvres de notre scolastique dont l'authenticité est certaine, des œuvres douteuses ou même apocryphes.
Une troisième voie suivie par la méthode historique dans l'étude de saint Thomas, conduit à la conception qu'avaient les contemporains de chaque point de la doctrine thomiste, et en particulier a l'enseignement des disciples
IMMÉDIATS ET MÉDIATS DE l'AqUINATE. Il CSt évident que les ouvrages de controverse écrits après la mort du saint, les explications entre ses adversaires intellectuels et ses fidèles disciples, jettent beaucoup de lumière sur la Doctrina S. Thoraae proprement dite. Dans cette, littérature de controverse, que nous avons déjà appris à connaître plus haut, ressortent précisément les éléments de la doctrine thomiste qui sont caractéristiques de Thomas, et qui présentent une large mesure d'idées personnelles et neuves. Pour défendre leur maître, les disciples de l'Aquinate durent dissiper autant que possible tous les malentendus, et esquisser une image aussi claire et aussi exacte que possible de sa doctrine. Nous ne pouvons douter que les élèves de saint Thomas soient à même^ ne serait-ce que par leurs relations avec lui, de porter, sur le sens et l'esprit de ses enseignements, des jugements beaucoup plus sûrs que ne le peuvent faire des commentateurs vivant des siècles après lui, qui en sont réduits à l'étude de 1-a lettre morte. Pour l'intelligence de diverses doctrines thomistes qui sont discutées, par suite de la difficulté ou de la brièveté du texte,, il y aura profit à recourir aux disciples de Thomas, qu'ils soient immédiats ou médiats. Telles sont, brièvement indiquées, les voies
principales que doit suivre la méthode historico-génétique d'interprétation de saint Thomas, pour pouvoir établir comment et en quelles circonstances la spéculation thomiste est née d'éléments antérieurs; sous quelles influences elle s'est développée et parfaite ; et quelles furent son influence et sa signification par rapport aux courants d'idées postérieurs. Nous avons à peine besoin de faire remarquer que, pour cela, une connaissance approfondie de la inéthode moderne de la philologie historique, en particulier de la paléographie et de la SCIENCE des manuscrits, est un instrument précieux et même nécessaire. Cette manière de traiter et de juger les écrits thomistes a trouvé déjà,^ dans le passé, des représentants remarquables. Les dominicains Antonius Senensis, Nicolai, Quétif, Echard, de rubeis et au très, ont rendu de sérieux services en matière de critique textuelle et à propos des questions d'authenticité des œuvres thornistes. Que Ton ait éprouvé aussi, dans le passé, le besoin d'établir le rapport historique de la doctrine de saint Thomas avec celle des autres scolastiques, on en a la preuve dans les grands ouvrages de Macedo, Rada etc. sur Thomas et Scot, de Bonherba a s. Philppo sur Thomas, Scot et Gilles de Rome, de La dico et Saenz d'Aguirre sur
Thomas et Anselme, de Bonaventure Lingo- NENSis, Marc de Baudunio et autres sur Thomas et Bonaventure. Dans les temps modernes, on ne peut oublier les remarquables mérites acquis par le prêtre italien Piépro Uccelli (+ 1880) dans la recherche des manuscrits de saint Thomas. Denifle a longtemps caressé le projet d'écrire un commentaire de la Somme théologique au point de vue de l'histoire littéraire et de la critique des sources. S'il n'a pas réalisé ce plan, du moins a-t-il puissamment travaillé, par de remarquables contributions occasionnelles, à l'intelligence historique de la spéculation thomiste. Les travaux et les recherches qui se multiplient actuellement sur ce terrain, sont dûs pour une bonne part à l'influence de Denifle.
Cette méthode historico-génétique, appliquée à l'étude de saint Thomas, avec le but, les moyens et les voies que nous avons appris à connaître, ofi're réellement de grands avantages ; elle est un heureux complément de la méthode du commentaire dialectique, un guide sûr pour comprendre plus à fond et ' à tous points de vue les idées thomistes, et pour porter sur elle -des jugements exacts.
On a remarqué déjà que la connaissance d'après les sources de la manière dont la doctrine
2i6 SAINT THOMAS D'AQUIN
thomiste s'est reflétée chez ses disciples, fournit un secours extérieur puissant pour l'exposition des textes et des idées plus obscures qui furent discutées plus tard. Cette considération historique nous introduit en quelque sorte dans l'atelier intellectuel de l'Aquinate, nous fait connaître ses modèles et ses moyens de travail, et fait revivre à nos yeux, jusqu'à un certain point, l'œuvre entière du grand penseur. C'est à la lumière de l'analyse des sources et de l'étude comparative, que nous pouvons le mieux nous rendre compte du progrès de la méthode et des doctrines, du degré de dépendance et d'originalité de Thomas. Nous le voyons là, comme un théologien moderne pour son temps, qui utilise les conquêtes du passé et du présent et qui, en bien des questions, voit plus loin que ses contemporains. L'étude historique nous fait aussi discerner, chez Thomas, ce qui a une importance plus temporelle, ce qui est conditionné par les exigences et les questions scolaires de son temps ; et ce que Thomas a amassé de connaissances d'une valeur éternelle. C'est encore l'intelligence historique qui nous découvre toute la grandeur de son génie d'organisation. De même que, dans un tissu artistique, la grandiose technique ne se révèle à nous que lorsque nous considérons de plus près l'enchevêtre-
ment des innombrables fils aux couleurs variées, de même, la géniale puissance de systématisation de TAquinate apparaît pleine et entière, quand nous établissons, par l'analyse des sources, les divers éléments et matériaux que sa main a rapprochés et assemblés pour les unir en une vaste synthèse. Un dernier avantage de cette méthode historico-génétique est d'ordre négatif : elle nous prémunit contre le danger de reporter à tort dans la scolastique du moyen-âge, et en particulier dans la spéculation de saint Thomas, des courants d'idées, des positions de questions, des termes appartenant à des écoles postérieures.
Ainsi, l&s méthodes d'interprétation du commentaire dialectique et de la genèse historique s'aident et se complètent, pour faire comprendre et juger scientifiquement, à tous points de vue, la pensée du plus grand philosophe et théologien qu'ait produit le moyen- âge.
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