I. € Sur l'obéissance due au Souverain pontife
ot) Par l'idée de l'Eglise comme universelle ET COMME LOCALE. Bien qu'il y ait, d'après les différents diocèses, divers peuples chrétiens, il doit cependant n'y avoir finalement qu'uN peu- ' pie chrétien, comme il n'y a qu'uNE Eglise. De même donc que chaque peuple chrétien doit avoir un évéque qui soit le chef de cette partie du peuple, de même, il doit y avoir dans l'ensemble du peuple chrétien, quelqu'un qui soit le chef suprême de toute l'Eglise.
ß) Par l'unité et la pureté de la foi. L'unité de la foi exige que les fidèles soient d'accord dans la foi. Mais il peut surgir des questions sur des articles de foi. Des solutions divergentes à de pareilles questions introduiraient la division dans l'Eglise. L'unité ne peut être maintenue que si elles sont résolues en dernier ressort par une personnalité unique. De là, la nécessité d'un seul chef à la tête de l'Eglise. Cette exigeance de principe de la nature et de l'unité-de l'Eglise a été réalisée. 11 est clair en effet que le Christ n'a rien refusé à son Eglise de ce qui lui est nécessaire. Ne l'at-il pas aimée et n'a-t-il pas versé son sang pour elle? Nul doute, par conséquent, que le Christ n'ait réellement mis à la tête de l'Eglise un chef unique.
y) Par la monarchie, forme de gouverné-
IDÉES SUR LE CHRISTIANISME ET L'ÉGLISE 2o3
MENT LA PLUS PARFAITE. On nc Saurait douter que la constitution de l'Eglise soit la plus idéale et la meilleure, puisqu'elle est Toeuvre de celui « par lequel les rois régnent et les législateurs ordonnent ce qui est juste » {4 Prov, VIII, 15). Or, une multitude ne peut être mieux gouvernée que par un seul. Ceci résulte de la fin du gouvernement, qui est la paix et l'unité. Un seul homme est naturellement cause d'unité plus que beaucoup. La constitution de l'Eglise doit donc être monarchique, l'Eglise doit avoir un souverain unique.
o) Par le rapport de l'Eglise militante AVEC l'Eglise triomphante. Dans l'Eglise céleste, l'idéal de la monarchie est réalisé au plus haut point, puisque tout y est soumis à Dieu, le souverain de l'univers. En conséquence, dans l'Eglise d'ici-bas aussi, il doit y avoir un chef unique.
Et il ne serait pas exact d'en conclure que ce souverain unique, cet unique pasteur est le Christ, seul époux de l'Eglise une. Il en est, en effet du pouvoir de gouvernement dans l'Eglise, comme de la' distribution sacramentelle de la grâce. C'est certainement le Christ lui-même qui opère dans l'Eglise toutes les œuvres sacramentelles. C'est lui qui baptise, lui qui remet les péchés; il est le vrai prêtre, qui s'est
offert sur l'autel de la croix et par la vertu duquel la consécration de son corps et de son sang se parfait jour par jour sur l'autel. Et parce qu'il ne voulait pas prolonger son séjour corporel et visible au milieu des siens, le Christ s'est en outre choisi des serviteurs qui dispenseraient ces sacrements aux croyants. D'une manière absolument semblable et pour la même raison, parce qu'il ne voulait plus être présent visiblement à l'Eglise, je Seigneur devait confier à quelqu'un qui le représentât, le pouvoir suprême sur l'Eglise entière. Ce pouvoir, il l'a réellement confié à l'apôtre Pierre, comme il ressort de saint Mathieu, XVI, 19, et de saint Jean, XXI, 17. D'après son but même, ce pouvoir, même après la mort de saint Pierre, doit se perpétuer dans d'autres personnes, dans ses successeurs. Le Christ, en effet, a établi son Eglise pour qu'elle dure jusqu'à la fin du monde.
C'est sous cette forme que l'Aquinäte fonde spéculativement sur l'idée de l'Eglise la réalité et la nécessité du primat. Notre saint a une haute conception de la nature et de l'étendue du pouvoir pontifical, comme on pourrait le montrer par une foule de textes. Par contre, il est loin de présenter ce pouvoir comme illimité. « Il y a des choses, dit-il quelque part {IV Sent.
d. 38 qu. 1 a. 4)y dans lesquelles l'homme est si bien son propre maître, qu'il peut les faire, même contre l'ordre du pape. Ainsi par exemple, faire le vœu de chasteté ou de suivre d'autres conseils évangéliques. » Le droit positif divin, contenu dans la révélation et la loi morale naturelle, sont les bornes infranchissables de toute autorité. Par ses idées sur l'Eglise et le pouvoir ecclésiastique, Thomas d'Aquin a exercé une influence peu commune sur la postérité toute entière. Beaucoup de ses disciples immédiats et médiats ont écrit des traités de potestate ecclesiastica. Ainsi, dès le xiii'' siècle ou dans les premières années du xiv*" les Augustins Gilles de Rome, Augustin Triumphus, Jacques Capocci de Viterbe, les Dominicains Hervé Natalis, Pierre de Palude, Guido Vernani; au xv*" siècle, les Dominicains Henri , Kalteysen, Jean Stojcovic de Raguse, Jean de Montenegro et d'autres. Au concile de Bâle, Torque mada a réuni, dans une monographie personnelle ) les textes de Thomas relatifs au pouvoir pontifical; et, dans son grand ouvrage « Sur l'Eglise », il a fait le premier exposé d'ensemble" de la doctrine concernant l'Eglise, en se référant, bien des fois à Thomas.
IX. — Conclusion. Voies et Moyens pour une étude scientifique de saint Thomas d'Aquîn.
La place prépondérante que prend depuis des siècles, dans la Théologie et la Philosophie catholiques, la doctrine de saint Thomas, nous permet de comprendre comment a pu naître et se développer l'effort pour pénétrer le sens et le lien logique de ses écrits ; et comment il en est résulté une multitude de commentaires. La Summa contra Gentes trouva en François Sylvestris DE Ferrare un commentateur classique; le De ente et essentia fut expliqué par Armand de Beauvoir, Pierre Crockart et le CARDINAL Cajetan. Les Quaestiones disputatae ont été interprétées partiellement par Xantes Mariales. Le nombre des commentateurs de la Somme théologique est presque infini. L'ère de ce genre littéraire s'ouvrit lorsque, vers la fin du moyen-âge, cette œuvre la plus mûre de l'Aquinate supplanta peu à peu les Sentences de Pierre Lombard, dans les Universités, comme nîanuel d'enseignement de la théologie. En tête de ce cortège de commentateurs de saint Thomas, on trouve, en pays allemand, Gaspard
Grunwald (Fribourg), Cornelius de Sneek (Rostock), Jérôme Dungersheim (Leipzig) et surtout Conrad Köllin (Cologne) ; à Paris, le belge Pierre Crockart; en Italie, le cardinal Cajetan ; en Espagne, les élèves de Crockart : François de ViTTORiAet son influente école. La plupart de ces premiers commentateurs de la Somme théologique étaient des Dominicains. Ils furent bientôt suivis par des théologiens de Tordre des Jésuites, des Carmes, etc., et des professeurs aux Universités de Paris, Louvain, Douai, etc. De nos jours encore, la littérature des commentaires de saint Thomas s'est renouvelée. Nous possédons des explications latines de la Somme théologique entière ou de certaines de ses parties, par Satolli, Billot, Lépicier, Del Prado, Buonpensiére, L. Janssens, Paquet, Tabarelli, etc. Pègues en a entrepris un grand commentaire français.
Cette riche littérature de commentaires de la Somme théologique a créé, comme il fallait s'y attendre, une- méthode déterminée d'interprétation de saint Thomas. Caractérisons-la comme un procédé de commentaire dialectique. Il s'agit d'une analyse des textes thomistes, faite avec les moyens logiques, en vue d'un exposé de la doctrine thomiste dans les idées qui la composent. On s'attache surtout à montrer
Tordre et la dépendance intime des articles, questions, traités et parties de la Somme théologique, et à expliquer tous les éléments de chaque article en s'appuyant autant que possible sur le texte même de l'Aquinate. En conséquence, au début d'un traité, on montre sa place dans la partie de la Somme où il se trouve, et la division de ses questions. En tête de chaque quaestio, on analyse aussitôt Vordo articulorum, c'est-à-dire l'ordonnance des articles. Au sujet de l'article même, on explique d'abord son titre et par là on établit nettement de quoi il s'agit. Ensuite, on développe la solution de la question donnée dans le corpus articuli, en exposant d'abord brièvement les principes et les idées philosophiques ou théologiques sur lesquels Thomas appuie sa solution, puis en présentant le contenu et les preuves de la solution thomiste, sous forme de conclusions très brèves et pour la plupart démontrées par des syllogismes. Les objectiones apportées et réfutées par Thomas sont d'ordinaire présentées in forma, c'est-à-dire sous forme syllogistique. Souvent, surtout quand il s'agit de passages obscurs, on cite aussi des textes parallèles empruntés à d'autres écrits de l'Aquinate, con^ formément à la règle d'interprétation formulée par A.Massoulié : Divus Thomas sui inter-
près \ Cette méthode d'exégèse thomiste, telle qu'elle fut proposée en particulier par les chapitres généraux et les constitutions de l'Ordre dominicain et telle qu'elle est devenue traditionnelle, surtout chez les théologiens de cet ordre, offre sans nul doute de grands avantages. Elle favorise le commerce assidu avec les textes, fait pénétrer profondément la dépendance des doctrines, montre la logique très serrée du système thomiste, et fait ressortir avant tout la structure et l'ordonnance de la Somme theo logique.
Pourtant, cette méthode du commentaire dialectique ne nous donne qu'une image de l'ÊTRE de la doctrine thomiste; elle analyse, elle dissèque la doctrine de l'Aquinate comme un tout achevé et donné.
La méthode scientifique moderne exige à bon droit que l'on recherche aussi le devenir des doctrines, telles qu'elles résultent des connaissances chronologiquement antérieures ; et que l'on signale tout ce qui a favorisé ou retardé ce devenir, ce développement. C'est la MÉTHODE HISTORIQUE, qui fait ressortir la place d'une doctrine dans le développement général de la science^ et qui cherche en particulier à