ECCL., XLV
Le Seigneur l'a choisi parmi toute chair.
L'R les confins de la Campanie, ancienne terre de Labour, dans une plaine baignée par le Garigliano, non loin d'Arpinum, patrie de Marius et de Cicéron, est assise la ville d'Aquin. Jadis colonie romaine, dont Tacite, Pline, Ptolémée parlent avec éloge, berceau de l'empereur Pescennius Niger et du poète Juvénal, elle fut plus tard érigée en comté à cause de son
importance, et subsista dans sa splendeur jusqu'à l'année 1252.
Aujourd'hui bien déchue, réduite à une population de trois mille âmes et vivant des souvenirs de son passé, la petite ville d'Aquin, par sa position pittoresque, ne laisse pas d'attirer l'attention et de piquer la curiosité du voyageur. De beaux arbres l'encadrent et fournissent à ses habitants, durant l'été, un délicieux ombrage ; ses environs abondent en sources fraîches et limpides, qui ont valu probablement à la ville le nom qu'elle porte ; des traces de constructions antiques, jetées çà et là, témoignent des diverses dominations qu'elle a subies. Siège épiscopal, Aquin possède un Chapitre dont les chanoines, au nombre de dix, jouissent du privilège de la mitre et des autres insignes pontificaux.
Dans la première moitié du xiip siècle, on apercevait à une faible distance le château de Rocca- Secca. Placée sur un rocher abrupt, sa masse imposante se dressait en face de la célèbre abbaye du Mont-Cassin, éloignée d'environ deux lieues. C'était la résidence habituelle des comtes d'Aquin, puissants seigneurs qui possédaient de nombreux domaines, et prenaient aussi les titres de comtes de Lorette et de Belcastro, en Calabre.
D'après d'anciennes chroniques, ils descendaient des princes lombards, et s'étaient illustrés sous les drapeaux de Charlemagne, en combattant les Sarrasins.
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Vers 1220, la famille d'Aquin avait pour chef Landolphe, fils ou petit-fils de Thomas, comte de Sommacle, ancien favori de l'empereur Frédéric Barberousse, et lieutenant-général de ses armées. Voulant récompenser d'importants services, ce monarque lui avait donné en mariage sa propre sœur, Françoise de Souabe, avec le comté d'Acerre pour apanage.
Landolphe avait épousé Théodora, fille du comte de Théate, de la famille des Caraccioli.
Théodora était issue de ces seigneurs normands qui avaient, par la valeur de leur épée, chassé de la péninsule les Sarrasins et les Grecs, et fondé le royaume des Deux-Siciles. Ils avaient fait hommage au Saint-Siège de leur conquête, et la possession leur en avait été confirmée, à titre de fief, par les papes Léon IX et Nicolas IL
De plus, la famille d'Aquin était alliée aux maisons royales d'Espagne et de Sicile ; et même elle avait, au témoignage du cardinal Duperron, des liens de parenté avec le roi de France.
De cette lignée devait sortir le saint dont nous entreprenons d'écrire l'histoire.
Dieu, qui parfois « tire le pauvre de la poussière pour le placer parmi les princes de son peuple, » choisit pour le Docteur angélique une des premières familles d'Italie, comme, cinquante ans plus tôt, il avait pris dans la plus haute noblesse d'Espagne saint Dominique, dont Thomas d'Aquin devait être, en Religion, le plus illustre fils.
4 LIVRE r" — VIE DE SAINT TPIOMAS
Cette conduite de la Providence cachait un mystère. Saint Thomas était destiné à donner l'exemple d'une correspondance héroïque à l'appel divin dans la voie du détachement religieux. Sa naissance élevée allait entourer cet exemple d'un éclat sans pareil. En outre, il devait illuminer le monde par la supériorité incomparable de sa science et la splendeur de son génie ; or, qui ne sait combien l'influence d'une éducation exquise, commencée au berceau, favorise le développement des dons de nature et de grâce, là surtout où Dieu les a largement départis?
Mais à la noblesse du sang, la famille d'Aquin joignait la noblesse plus précieuse encore d'une foi sans ombre et d'une vertu sans tache. Brave et loyal chevalier, Landolphe était en même temps généreux chrétien, et Théodora laissa une mémoire tout embaumée de charité. « C'était, nous dit un historien, une dame de grande dévotion et de rigoureuse abstinence ; la continuité de ses prostrations et de ses génuflexions lui avait durci les genoux ; elle n'eût pas mérité d'avoir un fils tel que saint Thomas, si sa prière n'eût été agréable à Dieu. »
Six enfants, dont trois filles, étaient le fruit de son union avec Landolphe. L'une des filles mourut en bas âge, par suite d'un accident que nous raconterons plus loin ; une autre, du nom de Marietta, se fit Bénédictine au monastère de Sainte- Marie de Capoue, et y mourut dans les fonctions
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d'abbesse, après avoir vécu très saintement. La troisième, appelée Théodora, comme sa mère, épousa Roger, comte de Marsico et de Salerne, auquel elle apporta en dot le comté de San-Severino. Sa vie au milieu du siècle fut celle d'une véritable religieuse. Inépuisable dans sa charité, elle employait aux œuvres de miséricorde tout son superflu, parfois même une partie du nécessaire. Discrète, prévoyante, sévère pour elle-même, passant en prières et en austérités le temps que les autres accordent au sommeil, elle excellait en toute sorte de vertus. Quelques années après son heureux trépas, lorsqu'on voulut transférer ses restes dans l'église des Frères Prêcheurs de Salerne, son corps fut trouvé intact, exhalant un parfum dont tous les assistants furent pénétrés.
Quant aux deux fils aînés du comte et de la comtesse d'Aquin, fidèles aux traditions chevaleresques de leur race, ils suivirent la profession des armes, et exercèrent des emplois distingués dans l'armée de Frédéric II, leur parent. Mais, obéissant bientôt à la voix de leur conscience, ils abannèrentlepartideceprince, devenu traître à l'Eglise. Cet acte de courageuse indépendance leur attira de cruelles vexations. Conrad, fils de Frédéric II, héritier de sa malice en même temps que de sa couronne, conçut contre eux une telle fureur qu'il mit à feu et à sang la ville d'Aquin, rasa le château de Rocca-Secca, bannit à perpétuité Landolphe,
l'aîné, et fit périr le second, Raynald, dans les horreurs d'un cachot.
Malgré cette persécution et bien d'autres vicissitudes dans les âges suivants, la maison d'Aquin conserva durant cinq siècles l'éclat de son antique noblesse, grâce à d'illustres alliances. Les deux derniers descendants directs furent un Dominicain et un évêque, qui laissèrent à la maison du prince de Castiglione leurs titres et leurs biens. Mais, dit un écrivain moderne, Mgr Salzano, cette branche finit en 1799, dans la personne de Vincente d'Aquin, épouse du duc Monfort-Laurito.
Maintenant que la famille d'Aquin nous est connue, étudions la vie de celui qui en a immortalisé le nom.
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