‹ Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiquesChapitre 27 sur 85 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Omnes qui pie volunt vivcrc in Chrisio Jesu perscculionem patieniur,

II TiM., m, 12.

Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus souffriront persécution.

Tandis que les enfants de saint Dominique se réjouissaient dans le Seigneur de voir un si illustre adolescent conduit à eux par la Providence, les grandes familles de Naples ne revenaient pas de leur surprise. Un jeune noble déserter ainsi la maison paternelle ! mentir aux espérances d'élévation que présageaient ses débuts, et aller dans un cloître revêtir l'habit de simple religieux mendiant ! Cette nouvelle paraissait à peine croyable. Quelques-uns, il est vrai, admiraient la détermination du saint jeune homme, tout en la taxant de témérité ; la plupart blâmaient ouvertement son entreprise, accusant même les Prêcheurs de

n'agir en cette circonstance que par des vues d'intérêt.

Voilà bien le monde, le monde en contradiction perpétuelle avec l'esprit de Jésus-Christ! Livrezvous à lui, acceptez ses offres, contractez ses alliances : il n'a pas assez de voix pour vous exalter. Méprisez ses trompeuses promesses, renoncez à ses joies éphémères pour choisir la sainte pauvreté et goûter l'âpre jouissance du sacrifice religieux: il n'est blâme qu'alors il ne vous inflige, à moins qu'il ne se contente de vous jeter son dédain. Mais la sagesse du monde est folie devant Dieu : aussi les saints ont-ils eu pour maxime constante de laisser dire le monde, et, sans nul souci de ses jugements, de suivre la voie que Dieu montrait à leur courage.

La nouvelle de l'entrée de Thomas en Religion, portée à Rocca-Secca, répandit la consternation parmi les serviteurs et les vassaux. Tous déploraient la perte d'un seigneur si accompli.

Quels furent alors les sentiments du père et de la mère?

Suivant le plus ancien biographe de notre saint, la comtesse ne se montra nullement affligée. Les paroles du pieux ermite de la montagne revinrent à sa mémoire. Impatiente de contempler sous l'habit dominicain son fils bien-aimé, désireuse de l'affermir de ses encouragements maternels, Théodora prend le cortège indispensable à son rang, et se met en route pour Naples.

Quant au comte Landolphe, son mécontentement fut extrême. Il permettait à Thomas de se faire religieux au Mont-Cassin ; mais le voir embrasser un ordre mendiant, un ordre établi sur l'humilité, sur la pauvreté la plus stricte, lui semblait pour le nom d'Aquin une sorte de flétrissure. Aussi résolut-il de combattre ce projet de vie religieuse, en s'armant de toutes les rigueurs du pouvoir paternel.

Nous touchons ici une question délicate, question qu'enveloppent bien des préjugés, qu'obscurcissent bien des idées fausses : quelques notions exactes données en passant serviront, croyonsnous, à porter la lumière dans les esprits.

L'état religieux, étant par excellence l'état de perfection, demande un appel spécial de Dieu. Résister à cet appel est manifestement une imprudence souveraine au point de vue du salut, imprudence qu'on excuserait difficilement, bien qu'en soi les conseils évangéliques n'obligent pas sous peine de péché.

Par une conséquence directe, chercher de parti pris à entraver, à détruire une vocation, c'est s'opposer à Dieu même et assumer une terrible responsabilité.

Que fera donc un jeune homme placé en face de son avenir et attiré vers la vie religieuse ?

Il interrogera sans détour la volonté du ciel.

Pour connaître cette volonté, outre le directeur de la conscience et autres personnes compéten-

tes, les parents et les proches doivent-ils être consultés ?

« S' il y a conseil à prendre sur Ventrée en religion^ il faut écarter avant tout de cette délibération les proches selon la chair : Ab hoc consilio primo quidem amovendi sunt carnis propinqui. // est dit au livre des Proverbes : Traite ta cause avec ton ami, et ne révèle point ton secret à l'étranger. Or, dans cette affaire, les proches selon la chair ne sont point des amis, mais plutôt des ennemis, suivant la parole de saint Matthieu : Inimici hominis domestici ejus... Il faut donc^ en pareille circonstance, éviter principalement les conseils des proches selon la chair: Sunt praecipue vitanda carnalium propinquorum consilia, »

Qui tient ce langage ?

Le Prince des théologiens lui-même, celui dont nous allons rapporter les luttes et le triomphe.

Prêtons encore l'oreille.

Au jeune homme qui demandait la permission d'aller régler ses affaires avant de le suivre, Notre- Seigneur répond : Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume des deux. — « Oui, dit l'angélique docteur, c'est regarder en arrière que de prendre du temps pour conférer avec les siens sur V affaire de sa vocation. »

Une expérience de tous les jours vient appuyer cet enseignement. Combien de parents, même chrétiens, se laissent égarer par l'intérêt personnel, les

faux préjugés, une excessive tendresse, au point de ne se faire nul scrupule d'entraver la vocation religieuse de leurs enfants !

Cette vocation pleinement reconnue, si Topposition des parents persiste, le jeune homme, disent les maîtres de la vie spirituelle, tout en usant d'égards dans un^^adieu qui ouvre d'ordinaire au sein de la famille une plaie douloureuse, doit aller où Dieu l'appelle, sans tenir compte d'une résistance que rien ne justifie.

Ces réflexions, en éclairant la suite de notre récit, serviront à légitimer une conduite que plusieurs auraient jugée blâmable.

Comprenant, en effet, quel sacrifice il imposait à tous les siens, et craignant d'inévitables et terribles assauts, Thomas résolut démettre sa vocation à l'abri. Il supplia donc ses supérieurs de l'emmener sans retard hors du royaume. Avant que la comtesse eût eu le temps de se rendre à Naples, le fervent novice, en compagnie de plusieurs de ses frères, s'était dirigé vers Terracine, puis Anagni, et était enfin arrivé à Rome, au couvent de Sainte- Sabine, où l'attendait l'accueil le plus empressé.

Théodora éprouve une déception cruelle en ne trouvant plus son fils ; mais sa résolution n'en est point ébranlée. Elle se met à la poursuite du fugitif, et, stimulée par son amour de mère, franchit avec une incroyable promptitude la distance de Naples à Rome. Elle se présente à Sainte-Sabine.

Là son espoir est trompé une fois encore. "Vaine-

ment elle insiste, vainement elle proteste de ses bonnes intentions : Frère Thomas refuse de se prêter à une entrevue dont il redoute les suites. Les religieux, jugeant d'après le cours ordinaire des choses, n'osent combattre ses appréhensions; ayant en outre l'obligation de sauvegarder les intérêts spirituels de leur novice, ils cèdent à ses instances, et lui ménagent une sortie facile de Rome et de l'Italie. Selon la chronologie la plus probable, on était alors à l'automne de 1242, et le Maître de l'ordre, Jean le Teutonique, devait se rendre à Paris pour la célébration du chapitre général de la Pentecôte suivante. Il hâta son voyage, emmenant avec lui Thomas et trois autres Frères.

A la nouvelle de ce départ, la colère de la comtesse ne connaît plus de bornes. Blessée dans ses plus tendres affections par l'éloignement de son fils, piquée dans son amour-propre pour avoir vu sa sincérité mise en doute, elle conçoit dès lors contre les Frères un sentiment profond d'amertume, et jure en elle-même de leur arracher atout prix leur conquête. Sans perdre de temps, elle dépêche un courrier à ses deux aînés, qui commandaient dans les troupes impériales, aux environs d'Aqua-Pendente, en Toscane, et leur ordonne, s'ils prétendent à sa bénédiction, d'arrêter Thomas, que les Prêcheurs ont affublé de leur froc et qu'ils envoient secrètement hors de l'Italie.

Empressés d'être agréables à leur mère en exécutant son mandat, les deux comtes obtiennent de

l'empereur la permission d'aposter des soldats à tous les passages conduisant en France.

Le succès de pareilles mesures fut complet. Thomas avec ses compagnons de route se reposait près d'une fontaine et y prenait son repas, au milieu du jour, lorsque des gens armés fondent sur la petite caravane, se saisissent du jeune comte et essaient de le dépouiller de son vêtement dominicain. La résistance énergique du pieux novice rend leurs efforts impuissants. Remarquant alors le trouble dans lequel l'avait jeté cette brusque attaque, ils cessent leur violence, laissent en liberté les autres religieux, entraînent leur captif, et le remettent aux mains des officiers, ses frères. Landolplie et Raynald, après avoir gardé Thomas un jour ou deux, l'envoient sous bonne escorte à Rocca- Secca.

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