‹ Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiquesChapitre 28 sur 85 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA CAPTIVITE

Qui amat pairem aut matrem plus quant me non est me di^nus.

M\TTH., X, 37.

Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi.

L'on ne saurait exprimer la joie de la comtesse d'Aquin à l'arrivée de son cher fugitif. Théodora se flattait de le ramener doucement à des dispositions plus en rapport avec ses propres désirs; dans ce but, il n'est sorte d'industries auxquelles elle n'eût recours. Mais Thomas demeura inflexible : promesses, artifices, tendres reproches ne purent faire brèche en son âme.

Non pas que notre saint fût insensible aux remontrances de l'amour maternel. Profonde était son affection pour son père et sa mère; grande par conséquent sa douleur de leur être un sujet de peine. Mais pour obéir à ses parents selon la chair,

pouvait-il désobéir au Père qui est dans les cieux, et ne pas écouter cette parole de Jésus-Christ : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi? D'ailleurs il ne cédait pas à un enthousiasme de jeunesse ni à une ferveur passagère : son projet avait été mûri par trois années de sérieuses réflexions. Connaissant en outre la foi de son père et la piété de sa mère, il pouvait espérer que la grâce l'emporterait à la longue sur les sentiments de la nature, et que devant son attitude ferme , mais constamment respectueuse, ses parents finiraient par ouvrir les yeux.

Après avoir constaté Timpuissance de ses propres efforts, la comtesse chercha des auxiliaires pour remporter la victoire.

Thomas chérissait tendrement ses sœurs Marietta et Théodora. Elles sont envoyées l'une et l'autre auprès de notre novice, avec mission de le fléchir par leurs larmes, et de lui faire abandonner la vie religieuse, ou tout au moins Tordre de Saint-Dominique.

. Dociles aux recommandations de leur mère, les deux jeunes personnes rendent à Thomas de fréquentes visites, et n'épargnent ni les conseils, ni les prières, ni les témoignages de l'affection la plus touchante pour amollir son cœur, et l'amener à des volontés qui leur semblent d'ailleurs très légi times. Thomas les écoute avec calme, et leur répond toujours avec amabilité. Il leur justifie sa conduite par des raisons tellement péremptoires,

que toutes deux ne tardent pas à s'avouer vaincues. Bientôt même les rôles changent. Thomas attaque à son tour. Ses sœurs étaient venues pour le gagner au monde, c'est lui qui les gagne à Jésus-Christ. Non content de leur expliquer la sainte Ecriture, et de les initier aux secrets de la vie spirituelle, il leur parle en termes si avantageux de l'état de perfection, qu'elles songent à suivre ses exemples. L'aînée, qui s'est montrée la plus ardente dans la lutte, prend la résolution de renoncer, aussitôt qu'elle le pourra, aux vanités du siècle, pour mériter par la profession religieuse les joies dont son frère l'a entretenue ; nous savons qu'elle tint parole. L'autre, ainsi que nous l'avons dit au chapitre premier, vécut dans le mariage comme une épouse de Jésus-Christ.

Les tentatives de la persuasion avaient échoué ; on eut recours à la rigueur.

L'une des ailes du château était flanquée d'une tour, appelée la tour Saint-Jean. Par ordre du comte, on y enferme Thomas. Des gardes lui sont imposés, et défense leur est faite de le laisser communiquer avec qui que ce soit. Etrange conduite qu'explique seul, sans l'excuser, l'égarement de la passion, dans des parents néanmoins réputés chrétiens !

La captivité fut dure, et se prolongea bien au delà d'une année. Observé de près, le jeune prisonnier n'avait aucune liberté de sortir ; même durant quelque temps, dit Thomas de Cantimpré,

LA CAPTIVITE

L'une des ailes du château était flanquée d'une tour, appelée la iuitr Scxiiit-Jean. Par ordre du -comte, on y enferme Thomas.

il endura la faim, le froid et une disette des choses les plus nécessaires. Bref, il ne manqua que les chaînes et les ténèbres, pour que Thomas d'Aquin, le descendant des Sommacle et des Caraccioli, fût traité dans la maison de ses aïeux comme le dernier des malfaiteurs !

De temps à autre, il recevait la visite de son père ; cette visite se terminait invariablement par une scène des plus pénibles. Landolphe s'indignait qu'un fils osât lui résister ; son irritation éclatait en paroles sévères et en reproches terribles. D'autres fois, il apportait à son prisonnier des habits de gentilhomme ou de moine bénédictin. Il suffisait à Thomas,pour rentrer en grâce avec lui, de prendre les uns ou les autres ; mais un tel acte de complaisance n'eût-il pas été une impardonnable faiblesse ? Incapable de trahir la foi jurée, le soldat du Christ préférait voir son vêtement dominicain tomber en lambeaux plutôt que de revêtir une livrée étrangère.

Assurément pareille épreuve eût ébranlé mille fois toute âme moins fortement trempée, et réduit à néant une vocation douteuse. Celle de notre saint s'affermit au creuset de la tribulation. Le Seigneur descendit vraiment dans sa prison, comme autrefois en Egypte, il était descendu dans le cachot du chaste Joseph ; il illumina l'âme du jeune captif des rayons de sa vérité et remplit son cœur d'un calme inexprimable. La solitude se changea pour lui en délices, la prison lui devint

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un paradis, elles heures s'écoulaient rapides dans un doux commerce avec Dieu.

Le prisonnier de Rocca-Secca se consolait d'autre part en reportant fréquemment sa pensée vers ses supérieurs et ses frères en Religion. Par l'intermédiaire des deux sœurs, il parvint à les rassurer sur sa persévérance, leur demanda un bréviaire, une bible et quelques livres.

De leur côté, les enfants de saint Dominique n'oubliaient point le fils qu'ils avaient engendré dans le Seigneur. Après l'avoir vu arraché d'entre leurs mains par la force brutale, ils étaient allés trouver Innocent IV, et s'étaient plaints humblement de ce que, par mandat impérial, on se fût porté à un tel excès contre l'ordre entier, en la personne d'un novice canoniquement admis. Le pape se montra fort mécontent de cette violence exercée à son insu, dans ses propres domaines ; il écrivit aussitôt à l'empereur pour demander justice de ce sacrilège attentat.

Frédéric, en ce moment réconcilié avec le pontife, craignit d'encourir son indignation s'il n'accueillait pas sa requête. Il fit arrêter les frères de Thomas et informer les Dominicains qu'ils pouvaient exposer leurs griefs à son tribunal. Mais ceux-ci, par amour de la paix, se désistèrent de toutes poursuites, s'appliquant de préférence à soutenir le cher novice de leurs prières et de leurs conseils.

A des heures convenues, Fr. Jean de Saint-

julien se tenait aux alentours du château et remettait aux deux sœurs les vêtements et les livres dont le captif avait besoin. Plus d'une fois même, il pénétra dans la prison. Le comte le surprit sans doute dans une de ces charitables visites, puisque, d'après la déposition d'un témoin, il le retint en captivité durant plusieurs jours.

N'entrevoyant point le terme de son épreuve, Thomas continua d'en tirer le meilleur parti possible. Il partageait son temps entre la prière et l'étude, aussi bien qu'il Teût fait dans un couvent des plus réguliers. Comme pour lui, selon la judicieuse remarque de l'un de ses historiens, lire, comprendre et retenir n'étaient pas choses distinctes, il profita considérablement dans cette retraite forcée. Il apprit par cœur toute la Bible et les quatre livres des Sentences ; il commenta aussi quelques traités d'Aristote, tout particulièrement attiré par la logique de ce puissant génie.

Quant aux malheureux parents, obstinés dans leur inflexible rigueur, ils espéraient que, lassé par le temps, Thomas finirait par se rendre. Ils comptaient également, comme dernière ressource, sur l'arrivée prochaine de leurs deux fils Landolphe et Raynald, qui venaient d'obtenir un congé.

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