‹ Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiquesChapitre 36 sur 85 · LA MANIFESTATION DU GÉNIE · texte numérisé non relu

LA MANIFESTATION DU GÉNIE

retenue angélique, il se maintenait dans un recueillement tant intérieur qu'extérieur ; enfin, soigneux de pratiquer la plus profonde humilité, il .^'effaçait volontiers, écoutait tous ses Frères avec déférence, parlait peu, et fuyait tout ce qui pouvait ressentir la vanité.

D'autre part, il se livra aux études avec une ardeur sans pareille, p ersuadé que dans un ministre des autels le défaut de science n'est pas moins funeste qne le défaut de piété, et l'expose à cette terrible menace fulminée par Dieu lui-même, dans le prophète Osée : Parce que vous ave\ rejeté la science, je vous rejetterai mol aussi de mon s^cerdoccy afin que vous n en rempllssle^plus les fonctions... Car, dit un autre prophète, Malachie, les lèvres du prêtre seront les dépositaires de la science, et c'est de sa bouche que Von recherchera les connaissances de la Lo'., parce qu' Il est Vange du Seigneur des armées.

Notre; novice savait apprécier l'avantage d'avoir pour guide dans les sciences sacrées un maître tel que le bienheureux Albert. Il trouvait de plus dans cette maison d'études la sainte émulation du bon exemple, entouré qu'il était de jeunes religieux déjà d'une émiiiente vertu, et dont plusieurs ont mérité, comme lui, d'être placés sur les autels.

Silencieux et réservé par nature, Thomas demaaraloagtimpssans prenlre part aux discussions scolastiquis, sans proposer aucun argument, ni répéter une seule leçon ; mais, attentif aux expli-

bS LIVRE r"" — VIE DE SAINT THOMAS

cations et laissant parler les autres, il réfléchissait en son esprit, et, la classe terminée, se hâtait de regagner sa cellule, où il notait avec soin ce qu'il avait appris.

Cette taciturnité extraordinaire fut remarquée, et avec cette pointe de malice, qui de tout temps, paraît-il, a caractérisé les écoliers, plusieurs de ses rivaux, faisant allusion à sa stature, le surnommèrent le Grand Bœuf muet de Sicile.

Albert, à la perspicacité duquel n'avait pas échappé, sans doute, l'attitude singulière de son nouveau disciple, suspendait son jugement. Thomas lui avait été confié par le Général de Tordre» Jean le Teutonique. Ce vénérable vieillard l'avait amené de Rome à Cologne, et, en le remettant aux mains de Maître Albert, avait fait Féloge de sa haute intelligence, attestée par des succès éclatants à Funiversité de Naples. Quelle déception pour l'illustre professeur de ne rien rencontrer dans le jeune étudiant qui fît écho à ce que la renommée avait publié ! Une circonstance inattendue fit jaillir rétincelle qui manifesta le génie.

On était arrivé à l'interprétation du livre de saint Denys l'Aréopagite sur les Noms divins. La leçon était difficile, les écoliers avaient peine à la suivre, et Thomas se montra d'une attention exceptionnelle. Un condisciple charitable, assis à ses côtés, pleinement convaincu que le pauvre Sicilien n'avait rien compris à une doctrine si relevée, s'offrit, au sortir de la classe, pour lui répéter

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la leçon. Notre novice accepta par complaisance, et se prêta très assidûment aux procédés obligeants de son compagnon. Mais voici qu'un jour l'officieux répétiteur s'embrouille dans une question qu'il ne saisissait qu'à demi, et, malgré ses efforts, ne peut achever sa démonstration. En ce moment, une lutte s'engage dans l'âme de notre saint. L'humilité veut que Thomas pousse jusqu'au bout le rôle modeste d'un disciple qui apprend ; la charité réclame qu'il vienne en aide à un Frère animé des intentions les plus droites. Dans ce conflit d'un genre nouveau, la charité finit par triompher, et saint Thomas demande à son interlocuteur la permission de lui dire ce qu'il croit avoir compris. Il le fait d'une façon magistrale, éclaircit le passage obscur, en tire des déductions, et montre dans son raisonnement une lucidité si parfaite, que l'étudiant, saisi d'admiration, demande à son tour que Fr. Thomas veuille dorénavant lui servir à lui-même de répétiteur.

Le saint, confus de cette prière qui choquait sa modestie, s'en défend de son mieux ; il finit par consentir, mais à la condition expresse que personne n'en saura rien.

Le secret fut gardé parle trop consciencieux novice, bien qu'à certains moments il eût scrupule de tenir cachée aux supérieurs sa précieuse découverte. Un jour néanmoins il s'en ouvrit au maître des étudiants, lequel s'étant placé, sans être vu, près du lieu où se donnait la répétition, put se

convaincre par lui-même de la réalité. Mais Dieu, qui se plaît à exalter les humbles, ménageait une manifestation plus éclatante de ce génie avide d'obscurité.

Une feuille de papier, recueillie par un condisciple devant la cellule de Fr. Thomas, fut lue avec surprise et portée au régent des études. Sur cette feuille était résumée une des questions les plus ardues des Noms divins, avec une série d'arguments relatifs à l'interprétation donnée en classe, et enfin la solution complète des objections proposées. Le tout était présenté d'une manière si relevée et si savante, qu'on eût dit que saint Denys lui-même y avait expliqué sa pensée.

Albert demeura stupéfait de la science profonde que révélait cet écrit. Voulant par une épreuve décisive arriver à une certitude absolue, il enjoignit au maître des étudiants d'avertir le jeune religieux qu'il aurait le lendemain, en séance publique, à soutenir une thèse dont le sujet était d'une difficulté majeure. Sincèrement convaincu de son incapacité, Thomas eût volontiers paré le coup ; mais contraint de céder en vertu de la sainte obéissance, il recourut à l'oraison.

Le Père des lumières, qui découvre ses plus hauts secrets aux petits et aux humbles, exauça notre saint au delà de sa demande. Le moment solennel arrive ; après avoir réfuté, l'un après l'autre, divers arguments, non moins subtils que pressants, Thomas se mit à reprendre tout ce qui

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