CHAPITRE XIII
Slcinus simul.
Tenons-nous unis.
If., L., 8.
Le nom de saint Bonaventure vient de se rencontrer sous notre plume : nos jeunes lecteurs nous sauront gré de consacrer ce chapitre à la sainte amitié qui unit, de leur vivant, deux des plus grands docteurs de l'Eglise.
On peut lire au chapitre vp de l'Ecclésiastique l'éloge de l'amitié, et la différence que le sage établit entre le faux ami et l'ami véritable :
Le premier est ami pour un temps ; il ne dem.eure pas au jour de la trihulation. Compagnon de la table, il se retire quand vient Vépreuve, change alors ses sentiments en inimitié, met à nu ses rancunes et se répand en invectives.
Bien autre est Vami fidèle. Ni Vor ni V argent ne peuvent lui être comparés ; il est une protec-
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tioii puissante, un gage de vie et (ï immortalité : qui Va rencontré a découvert un trésor.
Le Saint-Esprit ajoute que la possession d'un tel ami est le partage de ceux qui craignent Dieu.
C'est assez dire qu'il n'y a pas d'amitié, digne de ce nom, en dehors de la vertu. Tout païen qu'il était, Cicéron avait trouvé, par les seules lumières naturelles, la même notion de l'amitié.
Mais si l'amitié suppose de telles assises, elle ne requiert pas moins, pour être parfaite, des similitudes de talents, de goûts, de mœurs, de condition sociale, et même, s'il se peut, l'égalité d'âge. Aussi le Créateur, qui répartit, selon la libre disposition de sa providence, les dons de nature et de grâce, apanage de chacun, peut-il seul préparer en deux êtres privilégiés l'idéal de l'amitié.
Le Docteur angélique et le Docteur séraphique offrent dans leurs personnes ces qualités multiples, cette ressemblance parfaite, principe d'une liaison aussi pure qu'inaltérable.
L'un et l'autre ont la même patrie terrestre. Thomas vient à la lumière sous le ciel enchanteur du pays napolitain ; Bonaventure, plus âgé de trois ans, voit le jour à Bagnorea, en cette belle province de Toscane qu'un historien appelle la Jleur de V Italie. Son père, Jean de Fidenza, et sa mère, Marie de Ritelli, sont tous deux de noble race, comme les parents de Thomas d'Aquin.
A quatre ans, il est préservé du trépas par la bé-
nédiction de François d'Assise, auquel sa mère est venue le présenter, en demandant un miracle. Cette femme reconnaissante promet de consacrer son fils à Dieu, dans l'ordre des Frères Mineurs, et le saint patriarche, entrevoyant dans une extase prophétique la future destinée de cet enfant, s'écrie : O buona ventiira, O bonne aventure ! Dès lors Boîiaventure devient son nom, en s'ajoutant à Jean, celui de son baptême.
L'enfant grandit sous l'œil de sa pieuse mère. Ainsi que son émule de Naples, il prime dans les écoles ; par une attention spéciale de la Reine des anges, son adolescence immaculée, comme celle de saint Thomas, ne connaît point les luttes qui affermissent la vertu du jeune seigneur d'Aquin.
Parvenu à sa vingt-deuxième année, n'ayant pas oublié le vœu fait par sa mère à la suite de sa miraculeuse guérison, il vient demander à Frère Haymon, Général des Mineurs, la robe de bure et le cordon de saint François. Après sa profession solennelle, il est envoyé terminer ses études théologiques dans cette ville de Paris, alors en si grand renom à cause de son université.
Pendant trois ans. Frère Bonaventure recueille les leçons d'Alexandre de Halès, religieux de son ordre, homme de science et de vertu, surnommé le Docteur irréfragable. Les regards du maître s'arrêtent avec complaisance sur le disciple, dont l'air de candeur lui arrache cet éloge, si enviable
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pour tout jeune homme chrétien : Il semble tC avoir point péché en Adam !
Son amour des saintes Ecritures le porte à copier deux fois la Bible tout entière, et, sous le titre de Carquois, il compose, avec d'innombrables extraits des Pères, un livre dont chaque ligne est, au dire de Tun de ses traducteurs, une flèche meurtrière pour Terreur, le vice ou l'hérésie.
Dans la foule des étudiants qui remplissent les écoles, le jeune Frère Mineur a distingué un jeune Prêcheur, vers lequel son âme se sent portée, comme autrefois l'âme de David était attirée vers l'âme de Jonathas. Le Docteur angélique et le Docteur séraphique se sont rencontrés : le baiser de saint Dominique etde saint François se retrouve sur leurs lèvres, et leur indissoluble amitié rappellera l'union toute sainte de Basile de Césarée et de Grégoire de Nazianze à l'école d'Athènes.
Les destinées de ces deux hommes semblent désormais s'unir, sans toutefois se confondre. Dans les similitudes de leur existence, et jusqu'en ses contrastes, le même souffle les anime, le même esprit les meut : le souffle du génie et l'esprit de sainteté.
On dirait deux fleuves majestueux roulant, dans des lits parallèles, vers le même océan, leurs eaux limpides et fécondes.
Elevés à la même époque au grade de bachelier, ils reçoivent des supérieurs de leurs ordres la mission d'enseigner leurs Frères ; ils le font avec un
égal succès. Même élévation de pensées, même abondance de doctrine, même distinction de langage. L'université revendique l'honneur de les voir monter dans ses chaires, et, à raison de leur mérite, elles consent à devancer l'âge fixé par ses règlements. Les mêmes vexations retardent leur triomphe, les mêmes interventions leur obtiennent justice. Ils reçoivent ensemble le bonnet de docteur, et cette circonstance fait naître un rare conflit d'humilité. C'est à qui des deux s'effacera pour laisser à son ami la primauté de réception. Ici encore se réalise la parole des saints Livres : Uaîné servira le plus jeiine. A force d'instances, Bonaventure obtient de céder le pas : il ne prend place qu'après Thomas d'Aquin.
Dans les luttes pour la liberté de l'enseignement théologique, et la liberté des ordres mendiants, les deux saints sont des premiers sur la brèche, et le traité du Docteur séraphique Sur la pauvreté de Jésus-Christ forme un digne pendant à celui du Docteur angélique Contre les adversaires de la vie religieuse.
Les productions de leur génie sont d'une fécondité qui dépasse les forces naturelles de l'esprit humain; on ne tarde pas à en pénétrer le mystère. Tandis qu'on entend des esprits célestes conférer avec Thomas d'Aquin touchant les plus hautes vérités, Bonaventure, interrogé sur la source où il puise sa prodigieuse science, répond en montrant son crucifix : « Voilà le livre qui m'instruit. »
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Aussi a-t-il un talent merveilleux pour toucher les âmes. « Saint Bonaventure, dit la bulle qui le déclare docteur de l'Eglise, émeut le lecteur, en l'instruisant ; pénètre jusqu'aux plus intimes replis de son âme ; traverse son cœur de ses aiguillons séraphiques, et y répand l'admirable douceur de sa dévotion. »
C'est ici peut-être que l'on trouverait la distinction spécifique entre les œuvres de nos saints docteurs. Les écrits de saint Thomas sont avant tout rayons de lumière, éclairant les intelligences; ceux de saint Bonaventure sont plutôt rayons de chaleur, embrasant les âmes ; les uns et les autres recueillis au même foyer : Dieu, qui est tout ensemble Vérité et Amour.
Que dire de leurs communes vertus ?
Mêmes élans de charité, mêmes eftusions de larmes dans la contemplation de Jésus crucifié et de Jésus-Eucharistie; mêmes divines caresses de la part du Sauveur.
On les surprend l'un et l'autre soulevés de terre au temps de leurs extases. Du tabernacle sort une voix qui rend témoignage à Thomas d'Aquin sur l'exactitude de .sa doctrine ; l'hostie sainte disparaît de l'autel, et, portée par un ange, est déposée sur les lèvres de Bonaventure.
Même piété filiale envers la Vierge Marie. La dévotion précoce de saint Thomas pour VAvr Maria nous est|connue; la dévotion de saint Bonaventure pour la même prière lui inspire, lors-
qu'il est devenu Général des Franciscains, d'instituer dans tous ses couvents VAiîgehis du soir.
A regard des fondateurs de leurs ordres, saint Dominique et saint François — sur les tombeaux desquels, selon la délicieuse pensée du Père Lacordaire, fleurirent ensemble nos deux grands docteurs — leur dévotion fut celle de fils très aimants. Saint Thomas ne passait aucun jour sans étudier les actions de saint Dominique, et saint Bonaventure a laissé couler toute son âme dans la Vie qu'il a écrite de son séraphique Père saint François.
Un jour qu'il était absorbé dans cette douce occupation, son ami venant le visiter l'aperçoit, à travers les fentes de sa pauvre cellule, en extase et élevé de terre. Il s'arrête, sans oser frapper à la porte : « Laissons, dit-il, un saint travailler pour un autre saint. »
Faut-il rappeler la modestie, la douceur, la charité envers leurs ennemis, dont firent preuve Bonaventure et Thomas d'Aquin?
Il plaît à Dieu de manifester leur humilité par un contraste. Thomas demande assidûment la grâce de n'exercer jamais aucune charge, ni dans le cloître, ni dans l'Eglise : sa prière est exaucée. Bonaventure fuit les honneurs, et les honneurs vont à lui. Le suffrage de ses Frères en Religion le place à leur tête ; pendant dix-huit ans, il dirige l'ordre séraphique avec ce tempérament de force et de suavité dont la sagesse divine nous offre le
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mélange parfait dans le gouvernement du monde. Il a refusé l'archevêché d'York ; l'injonction formelle du souverain pontife lui confère, avec la pourpre romaine, le titre d'évêque d'Albano, l'un des sept suffragants de la ville éternelle. Les deux nonces chargés de lui porter les insignes de sa dignité, arrivent au couvent de Mugello, non loin de Florence. Ils tronivent Maître Bonaventure humblement occupé à laver la vaisselle, conformément à la règle de saint François, et ils suspendent le chapeau à une branche de cornouiller, attendant que sa modeste besogne achevée, le nouveau prince de l'Eglise, vienne recevoir les honneurs dus à son rang.
Pour achever un parallèle qui s'impose, il ne reste plus qu'à voir nos saints docteurs réalisant dans la fin de leur trop courte carrière cette parole des saintes Lettres : Aimables et belles durant la vie, leurs âmes n'ont pas été divisées même en la mort.
Le Pape Grégoire X a convoqué à Lyon un concile général, pour remédier aux maux de la chrétienté. Il a fait un appel spécial au Docteur angélique et au Docteur séraphique. Attaqué par la maladie en quittant Naples, saint Thomas succombe à l'abbaye de Fossa-Nuova. Saint Bonaventure arrive à Lyon, mais ne paraît à ce concile, dont il est l'âme, que pour laisser à tous un plus vif regret de sa perte.
Pris d'une défaillance après la quatrième session,
et mis dans Timpuissance de communier en viatique, par suite de vomissements continuels, il demande la consolation d'adorer la sainte Eucharistie. L'hostie consacrée est placée sur son cœur : par un prodige inouï de la toute puissance divine, elle pénètre dans sa poitrine. Il reçoit l'Extrême- Onction des mains mêmes du pape, et rend sa belle âme à Dieu, le 14 juillet 1274, quatre mois seulement après son saint ami.
En apprenant cette mort, Grégoire X ne peut retenir ce cri : ^^. Une colonne de la chrétienté est tombée ; Frère Bonaventure n'est plus ! » Aux obsèques, un Prêcheur, le Vén. Pierre de Tarentaise, tire des larmes de tous les yeux, en commentant du haut de la chaire ces paroles de l'Ecriture : Je pleure sur toi, Jonathas, mon frère. Les restes mortels du cardinal d'Albano sont déposés dans l'église des Cordeliers ; des miracles illustrent sa tombe et la cité lyonnaise le choisit pour patron. Bientôt mille voix s'élèvent, sollicitant pour le serviteur de Dieu l'honneur des autels. Après un procès juridique. Sixte IV, de l'ordre des Mineurs, l'inscrit au catalogue des saints. Le 14 mai 1587, un autre fils de saint François, Sixte-Quint, le couronne de l'auréole des Docteurs, vingt ans après qu'un pape de la famille dominicaine, saint Pie V, a décerné la même gloire à saint Thomas.
Tels furent, dans les nœuds de la plus sainte affection, les rapports du Docteur angélique avec le 'Docteur séraphique, bien dignes l'un et l'autre
d'être proposés en exemple à la jeunesse studieuse et de servir de modèles à ces touchantes amitiés de collège, que le temps n'efface pas, mais qui réclament indispensablement la vertu pour base, et la divine charité pour ciment.