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CHAPITRE XIV

Quis consurget adversus mcilignantes ?

Ps. XCIII, i6.

Qui se lèvera pour dissiper les complots de l'envie?

Outre les ordres religieux militaires, issus des croisades, le moyen âge vit éclore, au milieu des troubles de la catholicité, les ordres mendiants, destinés eux aussi à soutenir des luttes mémorables.

Différentes sectes d'hérétiques, appelés Cathares, Vaudois, Albigeois, Frérots, infestaient alors l'Europe, et, à la faveur d'une apparente austérité de mœurs, semaient parmi les foules des erreurs grossières. Ces faux réformateurs dénonçaient comme un scandale les revenus des églises et les richesses des monastères ; richesses qui étaient moins un gage de la piété ou de la reconnaissance des peuples pour de réels services, que le fruit de

la vie sobre des moines et de leurs travaux d'exploitation. Le faste d'un trop grand nombre de clercs, contrastant avec le détachement affecté de ces hypocrites, discréditait, d'autre part, le ministère de la parole de Dieu. Il fallait donc, tant pour convertir ces fanatiques que pour prémunir les fidèles contreleurs séductions, des hommesau cœur d'apôtre, à la vie manifestementpauvre et mortifiée. Telle fut la pensée qui conçut et enfanta les ordres mendiants.

Ne possédant point de terres, et vivant d'aumônes, les religieux de ces ordres s'adonnèrent au soin des âmes ; par l'exercice de la prédication et la confession, ils devinrent d'utiles auxiliaires pour le clergé séculier, en même temps qu'ils éclairaient l'Eglise par leur enseignement et leurs écrits.

Les plus anciens ordres mendiants : Carmes, Augustins, Frères Prêcheurs et Frères Mineurs, ne tardèrent pas à se concilier l'estime et l'affection des fidèles, témoins de leurs vertus et de leurs travaux apostoliques. Les papes leur accordèrent des faveurs spirituelles nombreuses, et les princes chrétiens une honorable protection. Saint Louis, non content de les assister de ses royales aumônes, admettait parfois à sa table quelques-uns de leurs membres et s'inspirait de leurs conseils. Enfin il plut à Dieu d'illustrer leurs berceaux par une pléiade d'hommes éminents en savoir et en sainteté.

Cette prospérité, ce renom alluma bientôt le feu de Tenvie. Des clercs séculiers, d'un mérite inférieur à celui des réguliers, ourdirent contre eux une persécution intestine, au grand scandale des fidèles, et au détriment de la justice non moins que de la charité. Ne nous étonnons point outre mesure de cette conspiration des passions humaines en des ministres des autels ; le divin Maître a pris soin de nous apprendre qu'il est nécessaire que le scandale arrive; mais malheur à Vhomme auteur du scandale.

L'opposition qui, dès I-243, avait commencé à gronder sourdement, comme les roulements d'un tonnerre lointain, devint plus retentissante à partir de 1250, sous forme de railleries, chansons injurieuses, libelles diffamatoires, et finit par éclater, avec le fracas de la foudre, en 1255, dans un livre intitulé : Les périls des derniers temps.

Ce livre avait pour auteur Guillaume de Saint- Amour, docteur de Paris. On y soutenait que les religieux mendiants, en laissant de côté le travail des mains, étaient en voie de damnation ; qu'il ne leur était point permis de vivre d'aumônes, et qu'on ne pouvait même leur en donner sans pécher mortellement ; que ni le pape ni les évoques ne pouvaient les admettre à entendre les confessions ou à prêcher sans l'agrément du clergé paroissial ; enfin qu'ils étaient positivement ces faux prophètes, précurseurs de l'Antéchrist, dont parlent les Livres saints.

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Sur dix-sept docteurs que comptait alors l'université de Paris, quatre seulement adhérèrent à ce pamphlet. C'était une minorité infime ; mais, comme, de tout temps, l'arrogance d'une poignée d'audacieux a su prévaloir sur la réserve des honnêtes gens , ce groupe hostile , cette réunion d'incendiaires, selon l'expression de Thomas de Cantimpré, déchaîna une foule d'écoliers libertins et désœuvrés, à l'effet de dénigrer les religieux , et de porter jusqu'aux nues le nouvel écrit.

Sous le couvert des ordres mendiants en général, l'ouvrage était dirigé contre les Frères Mineurs et les Frères Prêcheurs. Ces derniers surtout, sans être nommés, étaient désignés si clairement qu'on ne pouvait s'y méprendre.

Les fils de saint Dominique recoururent d'abord à l'assistance divine : des prières publiques furent faites dans les églises de l'ordre. Mais, se voyant expulsés de leurs chaires d'enseignement, et plus que jamais entravés dans l'exercice de leur saint ministère, ils en appelèrent au souverain pontife. De son côté, saint Louis, récemment arrivé de Palestine, dépêcha au Vicaire de Jésus-Christ deux docteurs pour lui dénoncer le livre des Périls des derniers tetnps.

Alexandre IV reçut très paternellement les délégués du roi, et nomma pour examiner l'ouvrage une commission de quatre cardinaux. En môme temps, il chargea le Général des Frères Prêcheurs

de le soumettre à l'examen des meilleurs théologiens de son ordre.

Un Français, Humbert de Romans, gouvernait alors la famille dominicaine ; il manda près de lui Thomas d'Aquin.

Déjà saint Bonaventure et Albert le Grand avaient, sur l'injonction de leurs supérieurs et le désir du pape, répondu par quelques écrits aux attaques des adversaires ; mais, de l'aveu des contemporains, c'est à l'Ange de l'école qu'échut principalement la gloire d'être le Défenseur des ordres mendiants.

La cour pontificale se tenait à Anagni, et, selon un usage dont on comprend assez la raison, les Généraux d'ordres y avaient transféré leur résidence. Frère Thomas, âgé seulement de trente-deux ans, fut introduit dans le chapitre où siégeaient les plus graves pères de l'ordre, sous la présidence de leur Maître général. « Mon fils, dit le vénérable Humbert, vous savez dans quel livre infâme sont attaqués les religieux, et spécialement ceux de votre ordre. C'est à vous que nous confions le soin de venger l'honneur de vos Frères, et de confondre leurs ennemis. » Thomas reçut cette honorable commission avec larmes, et conjura les vénérables pères de l'assister auprès de Dieu. Lui-même se mit à prier, et parcourut ensuite le livre avec la plus minutieuse attention.

Il eut bientôt reconnu la mauvaise foi de l'auteur et démêlé les erreurs dont ces pages étaientpleines.

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Le lendemain, les religieux étant de nouveau réunis par ordre du Maître général, Frère Thomas, comme inspiré d'en haut, leur dit : « Mes Pères et mes Frères, ayez confiance au Dieu qui vous a appelés à son divin service. J'ai lu le livre accusateur : je l'ai trouvé sans aucun fondement théologique, et nullement étayé par les autorités qu'il invoque. A ce libelle je répondrai, avec le secours de l'Esprit-Saint, par un ouvrage qui démasque Terreur et dévoile le mystère d'iniquité. »

En peu de jours, Thomas d'Aquin eut conçu le plan et réuni les développements de l'opuscule publié plus tard sous ce titre : Contre les adversaires de la vie relicrieuse.

Il débute par ces versets du Psalmiste : Voici, Seigneur, que vos ennemis oitt fait grand bruit et que ceux qui vous haïssent ont levé la tête. Ils ont formé contre votre peuple un conseil plein de malice, et conspiré contre vos saints. Ils ont dit : « Vene-i, exterminons-les du milieu des nations, et qu'on ne se souvienne plus à Vavenir du nom d'Israël. »

Après 'avoir appliqué ce passage aux attaques présentes, l'auteur annonce la division de l'ouvrage en trois parties.

Dans la première, saint Thomas explique succinctement l'origine, l'essence, la perfection de la vie religieuse, et les différentes fins pour lesquelles l'Eglise peut établir ou approuver un ordre nouveau.

Dans la seconde, d'une assez grande étendue, il répond aux raisons de Guillaume de Saint-Amour et donne le vrai sens des Ecritures et des Pères, dont l'adversaire avait voulu s'appuyer.

Pour procéder avec plus de méthode, le saint auteur réduit la matière à six questions principales :

i" Est-il permis aux religieux d'enseigner?

2° Peuvent-ils entrer dans un corps de docteurs séculiers?

3° Peuvent-ils prêcher et confesser sans avoir charge d'âmes?

4" Sont-ils obligés de travailler de leurs mains?

5*^ Est-il permis aux religieux de quitter tous leurs biens sans se rien réserver, ni en particulier, ni en commun?

b'^ Peuvent-ils vivre des aumônes des fidèles?

La troisième partie est une réfutation complète de toutes les accusations injurieuses lancées contre les religieux mendiants. On leur reprochait la pauvreté de leurs habits, les voyages qu'ils entreprenaient pour les besoins du saint ministère, les affaires dont ils se chargeaient quelquefois par charité, leurs observances claustrales et leurs pénitences, la résistance qu'ils opposaient à leurs adversaires, une satisfaction trop marquée pour le succès de leurs travaux, les visites qu'ils faisaient à la cour des princes. Saint Thomas met à jour la malice qui essaie de soulever les multitudes contre les nouveaux venus, en les présentant comme des

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loups rapaces, de faux prophètes, des envoyés ou des précurseurs de l'Antéchrist. Il conclut en cestermes : « Par ce que nous venons de dire, avec l'aide de la grâce, pour repousser les reproches des méchants, il demeure prouvé qu'il n'y a point de condamnation à craindre pour ceux qui ont l'esprit de Jésus-Christ, et qui vivent, non selon la chair, mais dans la pratique du bien, en portant la croix du Sauveur. Il serait aisé de faire retomber sur nos détracteurs les coups qu'ils veulent nous porter. Mais nous les réservons au jugement de Dieu, leur malice étant assez manifeste partout ce qu'elle leur a fait vomir de venin, selon cet oracle évangélique : Comment pouve^-votis proférer de bonnes paroles, mauvais que vous êtes ? Car la bouche parle de V abondance du cœur. Si quelqu'un refuse de participer à leur iniquité, il sera un vase d'honneur, sanctifié, propre au service de Dieu, et préparé pour toute sorte de bonnes œuvres. Quant à ceux qui consentent à leur dérèglement, et suivent en aveugles ces maîtres aveugles, ils tomberont avec eux dans la fosse. Afin de nous en préserver, il suffira de remarquer ce que nous avons dit, avec le secours du Seigneur, auquel soit honneur et action de grâces dans les siècles des siècles. »

Ce livre, observe un ancien biographe, semble moins une production de l'esprit humain, que l'œuvre du Saint-Esprit remise à l'angélique docteur par la droite du Très-Haut. « 11 a toujours passé, dit Fleury, pour l'apologie la plus parfaite

des ordres religieux. » Le même auteur aurait pu y découvrir flagellées d'avance les erreurs du gallicanisme.

Ajoutons une simple réflexion : que de préjugés répandus encore aujourd'hui contre la vie religieuse s'évanouiraient infailliblement, et que de haines gratuites tomberaient d'elles-mêmes, si l'on prenait soin de consulter loyalement ce traité magistral !

On entrevoit sans peine quelle fut l'issue du procès. Les arguments présentés au souverain pontife par saint Thomas et les docteurs catholiques achevèrent de porter la conviction dans son esprit. Mais, avant de rendre son arrêt, le chef de la famille chrétienne, en père équitable et en juge impartial, voulut entendre les parties. Guillaume de Saint- Amour et ses défenseurs essayèrent vainement de soutenir leurs propositions. Le libelle, déclaré inique, criminel, exécrable, fut livré aux flammes, à Anagni, sous les yeux du pape. Il eut plus tard à Paris un pareil sort devant le collège universitaire et en présence du roi saint Louis.

En même temps, Alexandre IV expédia une bulle qui ordonnait à quiconque aurait un exemplaire de l'ouvrage condamné, de le brûler dans les huit jours, et cela sous peine d'excommunication. Peu après, le même pontife adressa une lettre aux prélats français, pour assurer contre quelques récalcitrants l'exécution de son décret.

Des quatre docteurs qui s'étaient montrés les

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plus chauds partisans de Guillaume, trois se rétractèrent sincèrement. Deux d'entre eux voulurent même, en signe de repentir et comme réparation des injures dont il s'étaient rendus coupables envers les Frères Prêcheurs, avoir pour sépulture le cloître de saint-Jacques. Ils s'appelaient Chrétien de Beauvais et Laurent d'Angleterre.

Quant à l'auteur des Périls des derniers temps, source de tout le mal, il s'obstina dans son erreur et fut, par ordre du pape, dépouillé de son canonicat, dépossédé de sa chaire, et enfin banni du royaume. Use retira, croit-on, à Saint-Amour, lieu de sa naissance, en Bourgogne, et y mourut dans l'obscurité et l'oubli.

L'Ange de l'école, plus humble que jamais, après sa victoire divinement obtenue, revint en France ; sa récompense devant les hommes fut d'être admis, l'année suivante, au grade de docteur de l'université de Paris, fait que nous avons dû rapporter plus haut pour l'enchamement du récit.

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