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CHAPITRE XVI

Egrcgius "Psalles Israël.

II Reg., XXIII, I.

Il chanta les plus belles hymnes d'IsraCl.

Après la glorieuse assurance donnée par le Christ lui-même au Docteur angélique, il demeure avéré qu'une grâce toute particulière le préparait à traiter le mystère de l'amour et à devenir le Chantre de la divine Eucharistie.

L'an 1264, à Orvieto, le pape Urbain IV immortalisait son pontificat par l'institution de la fête du très saint Sacrement.

Outre la nécessité de confondre des hérétiques dont les blasphèmes attaquaient, spécialement depuis deux siècles, la présence eucharistique du Sauveur, trois causes influèrent sur la détermination du Vicaire de Jésus-Christ.

La première fut l'occurrence de plusieurs miracles relatifs à la sainte Eucharistie.

En 1239, époque où les Maures désolaient le royaume de Valence, six officiers de l'armée chrétienne voulurent, avant de livrer bataille, recevoir le Pain des forts. Pendant qu'ils entendaient dévotement la messe, les trompettes sonnèrent l'alarme, et nos braves capitaines de sortir en toute hâte pour se mettre à la tête de leurs troupes. Quelques heures après ils revinrent, en possession de la victoire, et le prêtre, pour satisfaire leur piété, déploya le corporal dans lequel il avait mis en réserve les saintes espèces. Grande fut sa surprise de les trouver ensanglantées et tellement adhérentes au corporal qu'il ne put les détacher. Le camp était à égale distance de plusieurs églises. Comme on ne savait dans laquelle conserver le linge miraculeux, après l'avoir précieusement enfermé, on le plaça sur une mule, qu'on laissa aller suivant son instinct dirigé par la Providence. La mule s'en vint droit à Daroca, et entrant dans la cour de l'hôpital, fléchit les genoux et expira, comme incapable désormais de servir à un usage profane.

La Sainte-Chapelle, à Paris, fut le théâtre d'un miracle plus célèbre.

Un jour de l'année 1258, à l'Elévation de la messe, on aperçut entre les mains du prêtre un petit enfant d'une grâce divine et d'un éclat merveilleux. Pénétré d'une indicible émotion, le célébrant n'osait baisser les mains, de crainte de voir

l'apparition s'évanouir. On lui soutint les bras, afin que le roi saint Louis, dont le palais était , proche, pût venir contempler le prodige. Le pieux monarque se contenta de répondre : « Que ceux qui ne croient pas à la présence réelle de Jésus- Christ au saint Sacrement aillent voir ce miracle. Par la grâce de Dieu, je n'ai pas besoin d'un tel témoignage pour affermir ma foi. »

Un troisième miracle arrivé à Bolsena, ville de l'Etat pontifical, eut plus de retentissement encore.

Un prêtre, offrant le saint sacrifice dans l'église de Sainte-Christine, eut après la consécration un doute sur la présence de Jésus-Christ. Tout à coup l'hostie commence à verser du sang : elle en répand en si grande abondance que le corporal, les nappes, la table même de l'autel en sont comme inondés. Le prêtre épouvanté prend la fuite. Il raconte le fait ; on accourt, on constate le prodige, on prévient le souverain Pontife, qui était alors tout près, à Orvieto. Le Pape envoie des prélats de sa maison pour vérifier le fait ; dans une procession solennelle, on apporte à la cathédrale d'Orvieto ce corporal ensanglanté, aujourd'hui encore objet de vénération.

L'institution de la fête du très saint Sacrement semblait déjà provoquée par ces faits merveilleux ; elle avait toutefois une raison plu^ profonde dans le cœur d'Urbain IV.

N'étant encore que l'archidiacre de Liège, il

avait connu particulièrement une religieuse hospitalière du couvent de Mont-Cornillon ; elle se nommait Julienne.

Cette sainte fille avait eu toute sa vie une dévotion singulière au Sacrement de Tautel, et dès rage de seize ans, chaque fois qu'elle se mettait en oraison, illui semblait voir la lune en son plein, avec une échancrure à son disque. Après de longs efforts pour écarter ce qu'elle croyait une illusion du tentateur, Julienne pria Dieu de lui donner le sens de cette vision. Il lui fut révélé que cette lune mystérieuse représentait l'Eglise, à laquelle il manquait une fête pour honorer le Corps du Seigneur. En même temps lui était intimé l'ordre de faire connaître au monde la volonté du Très- Haut. Vingt ans s'écoulèrent sans que l'humble vierge pût s'y résoudre. Elle s'ouvrit enfin à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin-du-Mont. C'était un prêtre fort vertueux, qui accueillit favorablement cette communication, et en conféra sans délai avec l'archidiacre et plusieurs doctes théologiens, parmi lesquels se trouvait Hugues de Saint- Cher, alors provincial des Frères Prêcheurs, et trois autres Dominicains, professeurs à Liège. Leur avis à tous fut qu'il était juste et utile de rendre de nouveaux hommages au très auguste mémorial de la Passion du Sauveur.

Comme toutes les œuvres divines, le projet rencontra des contradictions sans nombre, jusqu'au sein du clergé. On traita la sainte de vision-

naire et de fausse dévote ; on trouvait assez de faire mémoire de l'institution eucharistique chaque année le Jeudi Saint, et chaque jour dans l'action même du divin sacrifice. Mais l'évêque Robert de Torote en jugea tout autrement, et par décret synodal prescrivit, pour le jeudi qui suit l'octave de la Pentecôte, la célébration annuelle, dans son diocèse, d'une fête en l'honneur du Saint Sacrement, avec abstention d'œuvres serviles et jeûne préparatoire.

La mort le surprit avant que son décret fût mis à exécution ; et seuls les chanoines de Saint- Martin commencèrent, en 1247, à célébrer la fête du Corps de Jésus-Christ. L'office en avait été composé, à la prière de la bienheureuse Julienne, par un jeune religieux de son ordre, nommé Jean, d'une science assez commune, mais d'une grande vertu.

Cinq ans après, Hugues de Saint-Cher, devenu cardinal, et légat du Saint-Siège pour l'Allemagne et les Pays-Bas, fut appelé à Liège par les devoirs de sa charge. On était aux jours consacrés à honorer le Corps du Seigneur. Il voulut donner l'exemple, en célébrant avec solennité la messe du Saint Sacrement, et il y prêcha. Ensuite, il écrivit aux évêques et aux fidèles de sa légation, pour ordonner la célébration de la nouvelle fête.

Julienne n'eut pas la joie de voir la pleine extension d'une œuvre qui lui était si chère ; elle mourut abreuvée d'amertume, chassée même de

son couvent. Mais elle laissait une confidente de sa pensée, dans la personne d'une pauvre recluse, nommée Eve, connue elle aussi du pape Urbain. Les recluses, assez nombreuses au moyen âge, étaient de pieuses femmes qui, par un motif de pénitence ou de dévotion, s'enfermaient pour le reste de leurs jours dans une étroite enceinte qu'on murait ensuite, à l'exception d'une ouverture strictement suffisante pour livrer passage à la lumière et aux aliments.

Apprenant l'exaltation de l'ancien archidiacre au trône pontifical, Eve obtint, par les chanoines de Saint-Martin, que l'évêque Henri de Gueldres, successeur de Robert deTorote, sollicitât du pape l'établissement de la grande solennité dans tout le monde catholique.

La demande parvint au Vicaire de Jésus-Christ presque en même temps qu'avait lieu le miracle de Bolsena, et qu'une puissante intervention allait être, selon de graves auteurs, la cause déterminante des résolutions du Pontife. Cette intervention n'était autre que celle de saint Thomas luimême.

Voici ce que porte un vieux manuscrit : « Par ordre du pape Urbain IV, saint Thomas avait entrepris sur les Evangiles un commentaire intitulé plus tard la Chaîne d'or ; il en offrit les prémices au Pontife qui, pour récompense, lui proposa un évêché. Mais le saint déclina cet honneur, et pria seulement le pape d'instituer la Fête du Corps

de Jèsus-Christ. Urbain IV y consentit volontiers, et chargea le saint docteur de composer cet office admirable que l'on récite par toute l'Eglise. D'où l'on peut dire, en vérité, que la fête du Saint Sacrement est la fête de saint Thomas et des Frères Prêcheurs. »

Cette dernière conclusion cessera de paraître suspecte de partialité, quand on saura comment, en dehors même de l'influence du Docteur angélique, l'ordre de Saint-Dominique a su rendre cette fête particulièrement sienne. Nous avons vu plusieurs de ses docteurs approuver le pieux projet, et son premier cardinal étendre, avant tout autre, au delà des bornes d'un simple diocèse, la touchante solennité. En inscrivant à son cycle liturgique la fête du Corps du Seigneur, l'ordre de Saint-Dominique lui a donné un rang égal à celui de Noël, de Pâques et de la Pentecôte. Renchérissant même sur la liturgie romaine, qui, durant l'octave, exclut seulement les fêtes du rit semidouble ou d'un rit inférieur, la liturgie dominicaine rejette toute autre fête que celles de saint Jean-Baptiste et des bienheureux apôtres Pierre et Paul, si elles tombent dans cette octave privilégiée.

Ce fut au mois d'août 1264 que le Saint-Père signa la bulle Transitiirus ; pour exciter la piété des fidèles, il ouvrit le trésor des indulgences en faveur de ceux qui assisteraient dévotement à la messe et aux différentes Heures canoniales de la

fête et de son octave. 11 n'est point question de la procession, qui ne s'établit, en effet, qu'au siècle suivant.

Le pape envoya sa bulle à Eve nommément, et, le 8 septembre, écrivit de sa propre main à la pieuse recluse une lettre, dans laquelle on lisait ces mots : « Nous vous envoyons le cahier qui contient l'office de la fête, et nous voulons que vous en laissiez prendre copie à toutes les personnes qui le désireront. »

Les auteurs ecclésiastiques remarquent que l'Eglise de Liège abandonna aussitôt les formules liturgiques dont elle se servait, et rivalisa dès lors avec toutes les églises du monde pour ne chanter que le nouvel office composé par saint Thomas. « Il était juste, dit Antoine de Warthe, historien de l'ordre de Cîteaux, que ce fût le Docteur angélique qui nous apprît les merveilles et nous expliquât la vertu divine du Pain des anges. »

Denys le Chartreux et quelques historiens après lui avancent que Urbain IV avait donné commission séparément à saint Thomas et à saint Bonaventure de travailler sur le même sujet, et qu'à la lecture du manuscrit de notre saint, le Docteur séraphique, tout inondé de larmes, déchira une à une les pages de son cahier.

Ce récit, dont la première trace n'apparaît qu'un siècle et demi après l'événement, n'est peut être qu'une légende, dont, à coup sûr, la gloire de saint Thomas n'a nul besoin. Du moins, cet hom-

mage que Bonaventure aurait rendu par ses larmes au chef-d'œuvre de son illustre ami, répond parfaitement au caractère du Docteur séraphique, dont l'âme toute suave se liquéfiait au feu de l'amour divin.

L'admiration qui accueillit le monument élevé par notre docteur à la divine Eucharistie n'a pas cessé de grandir : un simple coup d'œil sur la contexture de ses parties y révèle l'empreinte du génie inspiré par la piété la plus tendre, et initié aux secrets de la plus noble poésie.

Les Antiennes sont une appropriation d'un verset des psaumes à l'auguste Sacrement, sauf la dernière de toutes, VO Sacrum Convivitim, «cri prolongé de reconnaissance pour le banquet sacré, mémorial des souffrances du Sauveur, où l'homme est rempli de grâce en son âme, et reçoit dans son corps même le gage de la gloire future. »

Les Répons offrent un parallélisme achevé entre l'Ancien et le Nouveau Testament, entre l'oracle des prophètes et la parole du Christ, promettant ou donnant le pain qui est son Corps, et le vin qui est son Sang. En regard de l'agneau figuratif des Hébreux, le Docteur angélique met le Christ immolé, notre véritable Pâques ; à la manne du désert il oppose l'aliment céleste qui donne la vie au monde ; au pain qui réconforte le prophète Elie dans sa marche vers Horeb,le Pain des anges, devenu nourriture de l'homme voyageur.

Les Hymnes, «presque divines », au jugement

d'un pape, sont à peu près les seules auxquelles Urbain VIII, dans sa réforme liturgique, défendit de toucher, à cause de leur perfection et du respect dû à leur auteur. Le Pange lingiia résume le mystère de la foi dans une doctrine profonde et concise. C'est l'hymne que l'Eglise choisit de préférence pour chanter le divin Sacrement. Dans le Sacris Solemniis se déroule, avec des accents vraiment lyriques, le récit de la dernière Cène, et l'énoncé des grands biens conférés à la terre en cette nuit précieuse. L'hymne des Laudes est célèbre par l'admirable strophe quatrième, qui résume si complètement dans sa brièveté gracieuse le mystère du Christ-Jésus, compagnon, nourriture, rançon et récompense de l'homme. Le poète du bréviaire parisien, Santeul, en témoignait tant d'admiration, qu'il aurait, disait-il, donné volontiers pour elles toutes ses compositions liturgiques.

Que dire enfin de la prose ou séquence Lauda S ion ?

Le premier de nos liturgistes modernes, Dom Guéranger, en fait l'éloge suivant : « C'est là que la haute puissance de la scolastique, non décharnée et tronquée, mais complète, comme au moyen âge, a su plier sans effort au rythme et aux allures de la langue latine, l'exposé fidèle, précis, d'un dogme aussi abstrait pour le théologien que doux et ravissant au cœur du fidèle. Quelle majesté dans l'ouverture de ce poème sublime ! Quelle préci-

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sion délicate dans l'exposé de la foi de l'Eglise ! Et avec quelle grâce, quel naturel sont rappelées dans la conclusion les figures de l'ancienne loi qui annonçaient le pain des anges : l'agneau pascal et la manne ! Enfin, quelle ineffable conclusion dans cette prière majestueuse et tendre au divin Pasteur qui nourrit ses brebis de sa propre chair, et dont nous sommes ici les commensaux, en attendant le jour éternel où nous deviendrons ses cohéritiers ! Là se vérifie ce que nous avons dit, que tout sentiment d'ordre se résout nécessairement en harmonie. Saint Thomas, le plus parfait des scolastiques du xiii^ siècle s'en est trouvé par là même le poète le plus sublime. »

Quant au chant lui-même, il mérite pareillement attention. Certains y voient une réminiscence de pas redoublé du style antique, en usage pour les triomphateurs de Rome païenne et heureusement appliqué au triomphe de Jésus-Hostie. Sans discuter la valeur de cette assertion, on doit reconnaître que ce chant possède une ampleur, une majesté qui remue jusqu'au plus intime de l'âme, chaque fois qu'il retentit sous les voûtes sacrées. Tel est l'office dont l'Ange de l'école a enrichi la sainte liturgie. Avant de le présenter au pape, il le déposa au pied du Tabernacle, et le Christ, renouvelant le miracle fait à Paris au sujet de l'opuscule sur les Accidents eucharistiques, rendit uiie seconde fois témoignage à son docteur. On conserve dans l'église des Dominicains d'Orvieto,

le crucifix qui prit la parole en cette circonstance mémorable. Il est connu sous le nom de Crucifix de saint Thomas.

Une remarque trouve ici sa place.

Ces hymnes, ces antiennes, ces répons ne prêtent pas seulement leur concours à la solennité des offices dans le temple chrétien ; ils fournissent encore aux fidèles, pour l'adoration silencieuse de la sainte Eucharistie, « le meilleur thème de contemplation qui puisse éclairer leurs intelligences et embraser leurs cœurs. »

Aussi adressons-nous à nos pieux lecteurs l'invi tation que fait le continuateur de V Année liturgique, par rapport à la visite au Saint Sacrement : « Durant les heures fortunées qu'un industrieux amour saura dérober aux occupations ordinaires, qu'ils choisissent donc de préférence l'expression de leurs sentiments dans les formules consacrées par l'Eglise elle-même, — sous l'inspiration de saint Thomas, — à chanter l'Epoux en son divin banquet : non seulement ils y trouveront la poésie, la doctrine et la grâce, habituelle parure de l'Epouse en présence du Bien- Aimé ; mais ils auront fait vite aussi l'heureuse expérience que, comme le mets céleste lui-même, ces formules sanctifiées se prêtent à toutes les âmes, et deviennent en chaque bouche l'expression la plus opportune et la plus vive des besoins et désirs de tous. »

Sublime destinée faite par la Providence à l'œuvre de Thomas d'Aquin ! Ce n'est pas assez

que chaque année, au retour de la fête du Corps de Jésus-Christ, populairement la Fête-Dieu, ses hymnes incomparables retentissent dans nos cathédrales , comme dans nos églises de hameaux. Ce n'est pas assez que leur chant triomphal, associé à une pluie de roses et à des nuages d'encens, marque, à travers les rues de la grande cité, et sur les chemins ombragés de l'humble village, le cortège pacifique du Roi des rois ; chaque semaine, pour mieux dire, chaque jour, quand l'Hostie sainte sort du tabernacle pour recevoir les adorations de la foule et pour la bénir, elle est saluée par deux des plus magnifiques strophes du Docteur angélique. Ainsi en sera-t-il toujours.

Aussi longtemps que durera le monde, jusqu'à l'heure solennelle où le dernier prêtre, quittant la terre, emportera dans sa poitrine la dernière hostie, saint Thomas d'Aquin, nouveau David, illustre chantre d'Israël, restera, au sein de l'Eglise catholique, le Chantre immortel de la divine Eucharistie !

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