‹ Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiquesChapitre 45 sur 85 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

la lumiere de l eglise militante l'ange exterminateur des Hérésies

lUuminans tu mirabilitcr a montibus cetcrnis, turbaii siiiit omnes insipientes corde. Ps. i.xxv, ) .

Des montagnes ctcrnelles vous versez des torrents de lumière, et le trouble a saisi tous les insensés.

Il arrive parfois qu'après un radieux lever, le soleil se cache tout à coup sous une épaisse brume ou de sombres nuages. Mais, en parvenant à son midi, il dissipe toute obscurité jalouse, et, brillant désormais dans un ciel sans tache, remplit jusqu'à son coucher l'univers de ses feux. Tel nous apparaît le Docteur angélique, au point où nous en sommes de son histoire. Il vient d'atteindre « la plénitude de l'âge du Christ >/ : il est dans ses trente-trois ans. Le rayonnement de son génie, voilé d'abord par son humilité, puis arrêté quelque

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temps par les ombres de la malice humaine, se dégage et prend tout son éclat. Nouveau soleil au firmament de l'Eglise, Thomas d'Aquin dissipe les vapeurs malsaines, et chasse toutes ténèbres devant lui.

Ici la métaphore n'a rien d'outré. Le soleil est en effet le symbole qu,e la postérité lui a donné, que l'iconographie place sur sa poitrine, que sanctionne la voix autorisée des souverains pontifes. La liturgie elle-même consacre ce rapprochement, et met sur nos lèvres, dans l'office propre du saint, la strophe suivante :

Joj^eux de cœurs et de visages, Chantons un triomphe si beau!

De l'erreur ont fui les nuages, Aux rayons d'un soleil nouveau.

Durant une période de vingt années, saint Thomas est, à la lettre, suivant la parole d'Albert le Grand, la Lumière de VEglise militante ; il est encore et sera toujours, au témoignage du pape Paul V, V Ange exterminateur des hérésies. C'est donc avec raison que l'art chrétien, s'emparant de cette pensée, le représente sous la figure d'un chérubin, d'une main tenant l'Eucharistie, de l'autre brandissant un glaive flamboyant, pour en frapper sans pitié les hérésies abattues.

Après le livre des Périls, le Saint-Siège eut h condamner un autre écrit, V Evangile éternel, composé par un auteur anonyme, d'après la doctrine

erronée de Tabbé Joachim, fondateur, au xii® siècle, du monastère de Fiora, en Calabre.

Ce livre partageait la durée du monde en trois époques : la première, sous l'Ancien Testament, avait été le règne du Père Eternel ; la seconde était le règne de Jésus-Christ; la troisième, la plus parfaite de toutes, devait être le règne du Saint- Esprit, sur le point de commencer.

La vie contemplative pure allait remplacer la vie active, et une Église toute spirituelle succéder à l'Église visible. La conséquence pratique de cette doctrine était l'abrogation prochaine des institutions du Sauveur, en présence d'un nouveau sacerdoce, de nouveaux sacrements, d'une nouvelle morale.

L'angélique docteur exerça son zèle contre ces fanatiques, appelés plus tard Fratricelles et Béguins. Après avoir opposé à leurs rêveries les vérités catholiques, il prouve que la Loi de grâce est l'état par excellence, établi par Jésus-Christ pour préparer la gloire de l'éternité, et qu'il n'y aura jamais d'autre Evangile.

Sur divers points de l'Europe chrétienne, et spécialement dans la haute Italie, restaient encore des traces de manichéisme. Cette hérésie remontait au iii^ siècle, et admettait deux principes éternels : l'un bon, créateur des substances invisibles ; l'autre mauvais, créateur des choses sensibles, par conséquent de la terre, des cieux, du corps humain.

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Peu d'années auparavant, un fils de saint Dominique, Pierre de Vérone, travaillant en Lombardie à l'extinction de cette erreur, était tombé sous le glaive d'un sicaire ; on avait vu le saint martyr tremper son doigt dans le sang de sa blessure, et tracer sur le sol sa profession de foi catholique : Je crois en un seul Dieii^ créateur du ciel et de la terre.

Pour venir en aide à ses Frères, qui continuaient avec plus d'ardeur que jamais la lutte contre le manichéisme, saint Thomas employa son génie à trouver des arguments capables de convaincre et d'éclairer les hérétiques.

Or, dans le temps que son esprit était absorbé par ces questions, dînant un jour à la table de saint Louis, avec le prieur de Saint-Jacques, il lui arriva tout à coup de frapper du poing, en s'écriant : Argument péremptoire contre les Manichéens ! Son supérieur, mortifié d'un tel oubli en pareille circonstance, le tira par son habit pour le faire revenir de sa distraction. L'humble religieux se confondit en excuses ; mais le pieux roi, loin de se croire offensé, loua bien haut son zèle pour l'honneur de Dieu et voulut qu'un secrétaire notât, sans tarder, un si précieux argument.

Au delà des Pyrénées, dans les provinces reconquises sur les Maures par les rois de Castille et d'Aragon, le savant canoniste Raymond de Pennafort s'employait avec succès à la conversion des

Musulmans et des Juifs. Convaincu de l'utilité d'un écrit opposé aux erreurs et aux superstitions des infidèles, il recourut à son Frère Thomas d'Aquin, et fit appuyer sa demande par le Maître de Tordre, Humbert de Romans.

Notre docteur répondit par la Somme philosophique ou Somme contre les Gentils^ chef-d'œuvre trop peu lu, qui, en réalité, sert d'introduction à la Somme théologique, et dont on a pu dire : « Ce que fut la bataille de Poitiers sur le terrain de la force, au temps de Charles Martel, le traité contre les Gentils le fut, au xiip siècle, sur le terrain doctrinal. »

Divisée en quatre livres, la Somme contre les Gentils est une démonstration complète du christianisme. Dieu, ses attributs et ses opérations; l'homme, sa chute, sa réparation ; l'Eglise, les destinées de l'âme et du corps, l'état définitif du monde : tout y est passé en revue, et exposé principalement avec des arguments de raison dirigés contre les erreurs orientales.

A la même époque, vivait un philosophe, nommé Averroës, fils d'un médecin arabe, chrétien à l'extérieur, pratiquement athée, A son sens, la religion chrétienne était une religion impossible, à cause du mystère de l'Eucharistie ; le judaïsme, une religion d enfants, à cause de ses observances légales, et le mahométisme, qui ne regarde que le plaisir des sens, une religion de pourceaux. On pouvait juger de ses véritables convictions par

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cette formule, qu'il répétait souvent : Ç)iie mon âme meure de la mort des philosophes.

Ce prétendu disciple d'Aristote soutenait l'opinion insensée d'une intelligence unique existant dans l'univers, et dont les âmes individuelles n'étaient, au fond, que des modifications ou des manifestations diverses. Un tel système favorisait les passions humaines et attaquait la vertu des saints, en laissant conclure qu'il n'y avait aucune différence dans les mérites. C'est ainsi que raisonnaient des gens peu éclairés, et qu'on vit à Paris un soldat condamné à mort pour ses crimes, refuser l'assistance du prêtre, en disant : « Si l'âme de saint Pierre est sauvée, la mienne le sera pareillement, car, n'ayant qu'un même esprit, nous ne devons avoir qu'une même fm. »

Contre cette doctrine perverse, l'Ange de l'école composa le traité de V Unité de V intellect, en réponse aux Averroïstes : merveilleux ouvrage, dans lequel, après avoir exposé les preuves fournies par la raison et par la foi, saint Thomas renverse le système de l'adversaire avec les paroles mêmes d'Aristote, et démontre l'individualité de l'âme et sa responsabilité morale.

Parlant de cette nouvelle victoire sur la barbarie musulmane, un auteur moderne s'exprime ainsi : « Que saint Louis se console si la croisade d'Egypte et de Tunis a échoué ! S'il a été vaincu dans le terrible duel de l'islamisme arabe, la croisade de saint Thomas a réussi. Le syllogisme de

l'école a brisé comme un bélier de fer toutes les parties de cet édifice philosophique, dont le panthéisme était la base et le couronnement. L'armure d'Averroës a volé en éclats, aux applaudissements unanimes de l'école ravie... Après des siècles, la victoire de saint Thomas s'est traduite par le triomphe de la famille chrétienne sur la famille arabe. »

Tandis que le grand docteur foudroyait une à une les erreurs de son temps, il éclairait l'Eglise par de lumineux écrits sur le dogme, la morale, le sens des Ecritures.

Il donnait de pieuses et savantes explications de VOraison dominicale, de la Salutation angélique, du Symbole des apôtres ; des expositions sur la Foi, le DécalogîLe, le Précepte de V amour de Dieu et du prochain, les Sacrements ; des traités sur divers ouvrages de Boëce, sur le livre des Noms divins ; des commentaires sur Job, les Psaumes, le Cantique des Cantiques, Isaïe, Jérém.ïe, les Evangiles de saint Matthieu et de sa'uit Jean, les Epîtres de saint Paul.

A Frère Réginald, son compagnon intime et son confesseur, il dédie, sous le titre modeste de Compendium, Résumé de théologie, un ouvrage qui ne comprend pas moins de deux cent cinquante-six chapitres; au R. P. Jean de Verceil, Maître de l'ordre, il envoie un traité sur la Forme ou les paroles de V absolution ; au même, la Ré-

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ponse à quarante-deux questions controversées ; à bon nombre de personnes, ecclésiastiques, religieuses ou séculières, parfois de très haut rang, qui lui ont proposé leurs doutes ou l'ont consulté sur les sujets les plus variés, il adresse des Opuscules, dont plusieurs offrent la matière de vingt ou trente pages in-folio. Citons les traités de la Pensée, de la Différence entre le Verbe divin et la parole hun^aine ; des Substances séparées ou de la Nature des anges ; les traités : des Sorts; du Destin; de V Astrologie judiciaire ; de V Eternité du monde ; de V Essence de la matière et de ses dimensions ; du Mélange des éléments ; des Secrets de la nature; du Mouvement du cœur; du Gouvernement des Princes ; de la Perfection de la vi'e spirituelle ; le traité Contre la doctrine pestilentielle de ceux qui veulent empêcher Ventrée en Religion, et bien d'autres, dont le dénombrement nous entraînerait trop loin.

Par ordre du pape Urbain IV, et en vue de préparer la réunion de l'Eglise grecque à l'Eglise latine, saint Thomas composa le traité Contre les erreurs des Grecs.

Dans cet ouvrage, il se montre semblable à un habile capitaine, qui, méditant un plan d'attaque, considère les moyens de défense de son ennemi, pour le combattre avec la même tactique et des armes pareilles. Notre intrépide athlète de la vérité oppose à ses adversaires l'autorité même de leurs anciens docteurs, et les convainc de schisme et

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d'hérésie par les témoignages des Athanase, des Basile, des Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse, des Cyrille, des Ephrem et des Chrysostome. On comprend quelle impression dut produire un e'crit de cette nature, et comment il devint un arsenal pour les docteurs catholiques dans leurs disputes avec les orientaux, aux conciles de Lyon et de Florence, et jusqu'au sein de Constantinople, où, dans deux discussions publiques, le savant dominicain Barthélémy de Florence confondit Marc d'Ephèse, lequel en mourut de honte et de chagrin.

Saint Thomas couronna son œuvre de polémique, en écrivant , à la prière du chantre de l'Eglise d'Antioche, un nouveau traité Contre les Grecs, les Arméniens et les Sarrasins.

Tandis qu'il enseignait à Paris, surgit dans les écoles une controverse restée célèbre au sujet des accidents eucharistiques, c'est-à-dire des espèces du pain et du vin après la consécration. Ces accidents demeurent-ils réellement sans substance pour les supporter, ou n'y a-t-il qu'illusion des sens?

Sur cette question, les docteurs parisiens étaient fort divisés. Après bien des discussions et des conférences, où toutes les subtilités scolastiques avaient été épuisées sans résultat, ils convinrent de consulter Maître Thomas, et de s'en tenir à sa décision. Ils avaient remarqué qu'en d'autres questions épineuses, le savant professeur atteignait la

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vérité plus sûrement et l'exposait avec plus de clarté qu'aucun autre.

Ce choix révélait une distinction bien flatteuse ; mais notre religieux avait une humilité trop profonde pour s'arrêter à cette pensée.

Il chercha dans la prière et le jeûne les lumières dont il avait besoin pour ne rien avancer qui ne fût entièrement conforme à la foi. Puis, ayant pris connaissance de ce qui avait été écrit sur la matière, et s'étant recueilli en lui-même, il se mit à formuler son propre sentiment.

D'abord il distingue entre Vêtre naturel du corps de Jésus-Christ et Vêtre sacramentel de ce même corps, présent partout où se trouvent les espèces consacrées. Il conclut à la réalité des apparences ou accidents eucharistiques, c'est-à-dire de la quantité, de la forme, de la couleur, de la saveur du pain et du vin, bien que toute la substance du pain et du vin ait été changée en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ. C'est là le grand miracle que l'Eglise appelle transsubstantiation.

Toutefois, notre saint docteur ne voulut pas proposer sa doctrine comme règle d'enseignement dans l'école, sans avoir consulté Celui qui était l'objet même de la question. Il s'approche de l'autel, y dépose son cahier, comme un disciple présente son travail à son maître, et, les mains élevées vers le crucifix, il fait cette prière : « Seigneur Jésus, véritablement présent dans ce Sacrement admirable, et auteur des merveilles qui y

ACCIDENTS EUCHAUISTIdLÎES

Oui, Thomas, tu as bien écrit du sacrement de mon corps et de mon sang

sont renfermées, de vous seul j'attends la connaissance de la vérité que je dois enseigner aux autres. C'est pourquoi, je vous en supplie très humblement, si mes sentiments contenus en ces feuilles sont l'expression de la vérité, accordez-moi de les faire clairement entendre. Si, au contraire, j'ai écrit quelque chose qui soit en opposition avec la foi et la réalité de cet adorable mystère, ne me laissez pas aller plus avant, et dire rien de préjudiciable à la doctrine catholique. »

Pendant que saint Thomas priait ainsi, son compagnon et plusieurs Frères qui l'observaient virent tout à coup Jésus-Christ se placer sur le cahier, en face du saint docteur, et lui adresser cette parole : <K Oui, Thomas, tu as bien écrit du Sacrement de mon corps et de mon sang ; tu as résolu et traité cette question, autant qu'elle peut être comprise en cette vie par une intelligence humaine. » La vision disparut ; mais le saint, poursuivant son oraison, entra dans un ravissement, durant lequel il fut soulevé de terre à la hauteur d'une coudée.

A l'annonce de ce prodige, le prieur du couvent et d'autres religieux accoururent ; de leurs propres yeux ils constatèrent le miracle et purent en rendre témoignage.

Ne doutant plus de l'exactitude de ses conclusions, Thomas d'Aquin les proposa en présence des maîtres de l'université, qui les accueillirent avec pleine déférence et entière satisfaction.

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