‹ Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiquesChapitre 64 sur 85 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

SCIENCE MIRACULEUSE — SANCTIFICATION DE l'ÉTUDE

Dedi tihi cor sapiens et intclligcns, in tantum ut nulliis ante te similis tui fuerit, nec post te sitrreclurns sit.

III ReG., III, 12.

Je t'ai donné un cœur plein de sagesse et d'intelligence, au point que, dans le passé, nul ne t'égale, et que, dans l'avenir, personne ne s'élève à ta hauteur.

L'office de saint Thomas, en usage dans l'ordre des Frères Prêcheurs, contient l'antienne suivante, qui est tout ensemble un hommage au Docteur angélique et l'énoncé d'une loi qui ne souffre guère d'exceptions :

La belle fleur de l'innocence, Le lis de la virginité, Préparèrent à la science Le chantre de la vérité.

Un corps assujetti au péché enchaîne l'âme et comprime son élan vers la science, aussi bien que

vers la vertu ; d'autre part, la fumée de l'orgueil obscurcit l'intelligence et aveugle le jugement.

Tout au contraire, la pureté du cœur, la mortification des passions et le dégagement des choses terrestres disposent l'esprit aux grandes et nobles conceptions ; comme aussi, là oh réside Vlmmilité, là se trouve la sagesse. Par sagesse on peut entendre la prudence consommée^ ou V ensemble des connaissances divines et humaines : double acception que donnent à ce mot les livres inspirés.

Mais s'il est rigoureusement vrai que la pureté et sa sœur l'humilité aient frayé à l'Ange de l'école la voie de la sagesse, il est également certain que sa science fut plutôt miraculeuse que naturelle, plutôt infuse qu'acquise.

Dieu, s'étant plu à réunir dans ce génie les connaissances jusqu'alors réparties entre un grand nombre d'esprits supérieurs, l'avait doué des plus riches et des plus brillantes facultés : mémoire prodigieuse, où se gravait pour toujours chaque chose lue ou entendue ; vivacité d'intelligence, qui pénétrait jusqu'au plus intime des questions ; fermeté de jugement, qui n'avait point à revenir sur une solution précédemment donnée ; présence d'esprit et fécondité de pensées telles que parfois quatre secrétaires suffisaient à peine au maître dictant sur les matières les plus opposées ; liaison si naturelle dans les idées, qu'elles formaient un

tissu admirable dans les écrits du saint ; bref, une connaissance si universelle, que rien ne manquait à son enseignement.

Mais suivons le grand docteur dans le détail de sa laborieuse journée.

Après un léger tribut payé à la nature, écrit un religieux érudit de notre temps, Thomas d'Aquin se plongeait dans ces nuits lumineuses, auxquelles on doit tant de chefs-d'œuvre, élaborés à l'aide de la prière et de la méditation. L'office de Matines interrompait pendant une heure ou deux ces doctes veilles, que le saint reprenait ensuite jusqu'à l'aube du jour. Alors, le premier des Frères, il offrait le saint sacrifice, entendait une messe d'ac-, tion de grâces, et, après avoir satisfait sa piété, montait en chaire pour enseigner la théologie. Le cours terminé, le saint docteur se mettait à écrire ou à dicter.

Au signal du repas, il quittait la cellule, mais non ses pensées. Tout en mangeant, il poursuivait l'étude des questions qui l'occupaient ; l'on pouvait placer devant lui ou retirer les assiettes, sans qu'il y prît garde, et il ne distinguait point les saveurs des mets. Thomas prenait ensuite quelques instants de récréation ; mais parfois, quand ses Frères l'invitaient à les suivre au verger, il s'oubliait et remontait involontairement à sa cellule, s'y appliquant à lire la sainte Ecriture ou les Pères jusqu'au moment du repos de l'après-midi. Ce repos, il le prenait fort court, et se remettait au tra-

vail. L'assistance aux Compiles fermait le cercle de cette journée, dont tous les instants avaient été ordonnés par rapport à Dieu, et s'étaient déroulés d'anneaux en anneaux dans la contemplation, la psalmodie chorale, l'enseignement et la composition de merveilleux ouvrages.

Ce genre de vie, notre saint docteur le conserva jusqu'à la fm, comme l'attestent divers témoins qui l'avaient connu à Naples.

La maladie n'apportait pas ordinairement trêve à ces labeurs. On peut le conjecturer en lisant le prologue du traité sur les Substances séparées :

« Privé d'assister aux solennités des Anges, \nous ne devons pas laisser inoccupé un temps consacré à la dévotion, mais compenser par l'étude les moments qu'il nous faut dérober à l'assiduité aux divins offices. Voulant donc expliquer l'excellence de la nature angélique, nous rechercherons ce que les anciens ont écrit sur ces esprits célestes d'après les seules lumières naturelles, afin de profiter de ce que leur doctrine a de conforme à la foi. »

L'un des secrétaires de saint Thomas, Even Garwith, Breton, du diocèse de Tréguier, racontait une chose vraiment surprenante. Quelquefois, après avoir longtemps dicté, le saint, éprouvant de la fatigue, se laissait insensiblement gagner par le sommeil. Même en cet état, il continuait à dicter, poursuivant de point en point la matière commencée. 7^ Jo/'s, mais mon cœur veille, s'ccvic

l'épouse du Cantique ; ainsi pouvait parler le saint docteur. Le sommeil dominait ses sens ; quant à son âme, comme si elle eût rompu tout rapport avec la chair, elle veillait avec Dieu, dans le doux repos de la contemplation.

Pour composer sa Chaîne cVoi% Thomas dut voyager en divers monastères, afin de compulser les manuscrits que recelaient les bibliothèques. <-< Or, dit Guillaume de Tocco, il confia en grande partie à sa mémoire les textes des saints Pères, et s'en servit dans la suite comme s'il avait eu les ouvrages sous les yeux. Lui-même, conversant familièrement avec ses écoliers, leur dit, non par vaine gloire, mais à la louange de la grâce divine, qu'il n'avait jamais lu de livre sans en avoir, avec le secours de l'Esprit-Saint, pénétré toute la doctrine. »

Sur la solidité de son jugement, le même auteur donne l'appréciation suivante :

« Les œuvres de saint Thomas, grâce à une disposition secrète de Dieu, ayant été l'objet de l'examen jaloux de quelques docteurs de Paris, reçurent de cet examen un plus grand poids. Cédant à l'envie, ces docteurs cherchaient matière à critique ; oiseaux de nuit, ils voulaient juger la lumière elle-même ; mais la lumière les éblouit. Un maître es arts, Frère Gilles, de l'ordre des Ermites, lequel devint plus tard archevêque de Bourges, et qui, pendant treize ans, avait suivi les leçons de Frère Thomas, dit en se moquant de

l'insuffisance de ses détracteurs : r. Une, preuve « manifeste de la pénétration d'esprit et de la « solidité de jugement de Frère Thomas d'Aquin, « c'est que, devenu Maître, il n'eut point à revenir, « de vive voix ou par écrit, sur les opinions et les « sentiments qu'il avait soutenus n'étant que bache- « lier. Pour nous, en avançant en âge, nous som- « mes convaincus de la faiblesse de notre juge- « ment ; le moindre argument nous oblige à « changer les opinions que nous avons défendues « autrefois. D'où il résulte que ceux qui mettent « dans leurs balances les écrits de l'illustre doc- « teur, ne comprenant pas ce qu'ils jugent, cèdent « uniquement à l'envie, semblables à ces mouche- « rons qui, pour s'approcher trop de la lumière, « y brûlent leurs ailes. L'Eglise peut donc, à bon « droit, se plaindre de ces envieux et leur appli- « quer le passage du psalmiste : Des montagnes « éternelles vous verse^ des torrents de lumière, « et le tronble a saisi tous les insensés. Elle sem- « ble demander que, par un juste jugement, Dieu « aveugle ces hommes jaloux de la vérité, tandis « que resplendit la doctrine divinement inspirée « du saint docteur. »

Pour concevoir l'universalité de la science de saint Thomas, les contemporains la comparent à celle de Salomon, duquel il est écrit : Dieu lui avait donné nn esprit vaste comme Vocéan ; il discourut sur toutes choses, depuis le cèdre du Liban, jusqu'à lliysope qui sort du rocher. On

peut dire des livres de saint Thomas, qu'ils sont la condensation de tout ce qu'il y a de plus relevé dans la sainte Ecriture, de plus savant chez les Pères, de plus solide dans les écrits des docteurs, et de plus subtil chez tous les philosophes, tant sacrés que profanes ; ce qui a donné lieu à ce mot si juste : « Thomas rassemble tous les esprits dans le sien. » Et quand on songe à l'emploi que le saint faisait de son temps, assistant à l'office de jour et de nuit, consacrant à l'oraison de longues heures, donnant audience à ceux qui venaient le consulter, enseignant presque tous les jours, prêchant en maintes occasions, on ne conçoit pas qu'il ait pu, sans miracle, composer tant de savants ouvrages, et cela en moins de temps qu'il n'en faut à un homme, même de grand talent et de sérieuse application, pour les lire et les étudier à fond.

Bien qu'il n'ait écrit qu'en latin, il est cependant certain que saint Thomas parlait avec la même facilité le français, l'allemand, l'italien. Quelques auteurs pensent qu'il n'ignorait pas le grec, langue qui n'appartenait pas alors à l'enseignement classique. Erasme est de ce sentiment, et il en donne pour raison que les versions des ouvrages d'Aristote étaient si imparfaites au xiii" siècle, qu'il serait surprenant que saint Thomas eût si bien saisi le sens de ce philosophe, s'il n'eût compris luimême le grec. Le saint docteur, du reste, en parlant des livres d'Aristote sur les Substances sépa-

récs, fait cette observation significative : « ouvrages que nous avions étudiés, avant même qu'on les eût traduits en notre langue. »

Chose digne de remarque ! cette science, qui tenait vraiment du miracle, le Père des lumières la mesurait encore, si l'on peut parler ainsi, à son serviteur, comme si un homme d'une si grande humilité eût pu éprouver les surprises de la vaine gloire, et eût besoin d'être maintenu constamment sous la dépendance du Maître des maîtres.

Tel que Moïse au désert, saint Thomas devait frapper le rocher pour faire jaillir les eaux de la Sagesse. La verge dont il se servait était l'oraison.

Nous ne voudrions pas tomber dans des redites ; toutefois, pour ne pas tronquer un texte qui va droit à notre but, qu'on nous pardonne de rappeler un témoignage déjà entendu, du moins en partie.

Après que l'astre de l'école se fut éteint à Fossa- Nuova, Frère Réginald, son compagnon, revint à Naples pour reprendre ses cours. En remontant en chaire, il dit à ses auditeurs avec beaucoup de larmes : « Mes Frères, tant qu'il vécut, mon maître me défendit de rien révéler des merveilles dont je fus le témoin. De ce nombre est cette science admirable dont il fut doué préférablement à tout autre docteur, et qu'il devait moins à la puissance de son génie qu'à l'efficacité de sa prière. Toutes les fois, en effet, qu'il voulait enseigner, écrire ou

dicter, il commençait par se retirer dans le secret de l'oraison, et il priait avec larmes, afin d'obtenir de Dieu l'intelligence de ses mystères. Il s'était approché de l'oracle divin sous le poids du doute, de l'incertitude, il en revenait avec des vues claires et certaines. »

Le même compagnon du saint docteur a révélé un prodige plus surprenant encore.

Dans le temps que Frère Thomas écrivait son Exposition sur Isaïe, il parvint à un texte sur lequel il ne rencontrait pas de sens littéral qui le satisfît. Il recourut à la prière et au jeûne, pour obtenir la lumière.

Or, à la suite d'une journée consacrée par une plus austère pénitence, son compagnon l'entendit, pendant la nuit, parler et répondre à haute voix, sans pouvoir deviner quels étaient ses interlocuteurs. L'entretien ayant pris fin, le saint l'appela : « Réginald, mon fils, levez-vous ; allumez la lampe, prenez le cahier que vous avez commencé sur Isaïe, et préparez-vous à écrire de nouveau. » Le disciple obéit, et la dictée se prolongeait ; le saint docteur proférait ses paroles avec autant de facilité que s'il avait lu dans un livre. Au bout d'une heure environ, il dit enfin : « Allez, mon fils, vous reposer, il reste quelque temps pour le sommeil. » Frère Réginald, très désireux de savoir le secret de cette conversation mystérieuse, se jeta aux pieds du maître, en disant : « Je ne me lèverai pas de cette place que vous ne m'ayez ap-

pris avec qui vous avez conversé si longtemps ; > et il se mit à l'en conjurer avec force, par le nom du Seigneur. Frère Thomas refusa une première, une seconde fois : « Mon fils, disait-il, quel besoin avez-vous de le savoir ? » Mais craignant de paraître mépriser le nom du Seigneur par lequel son compagnon avait osé l'adjurer, il dit enfin : « Cher fils, vous avez vu, ces jours derniers, mon affliction causée par un doute que je ne pouvais éclaircir sur un texte d'Isaïe ; vous savez avec quelles larmes j'ai supplié Dieu de m'en donner le sens. Eh bien ! cette nuit, le Seigneur a eu pitié de moi, et m'a envoyé les bienheureux apôtres Pierre et Paul, par l'intercession desquels je l'avais imploré, et ils m'ont pleinement instruit. Mais, de la part de Dieu, je vous commande de ne pas divulguer ce secret de mon vivant. »

L'historien ajoute à son récit les réflexions suivantes, qui méritent vraiment attention : « O mystère surprenant de la Providence divine, qui cache pour un temps rintelligence des Ecritures, et la dévoile dans un autre avec une admirable bonté ! Elle nous montre ainsi combien l'esprit de l'homme est infirme, impuissant par lui-même à s'élever jusqu'aux mystères divins ; elle nous excite à demander l'esprit de sagesse à Celui auquel il appartient de découvrir ses secrets ; elle nous apprend à garder sous le voile de l'humilité les diamants célestes, cherchés et trouvés avec tant de peine. Mais aussi, heureux docteur, à qui le porte-clefs

Après plusieurs jours de jeûne et de prières, saint Thomas obtient que son doute soit divinement cclairci.

du paradis daigna ouvrir les saintes Ecritures, et que l'admirable Paul introduisit au troisième ciel de la vérité ! O doctrine de saint Thomas certifiée vraie, digne de toute confiance, approuvée d'en haut, reçue par révélation divine, et suggérée par les docteurs du ciel ! »

Touchant les Commentaires du Docteur angélique sur saint Paul, un savant auteur s'exprime ainsi :

« Dans son exposition des saintes Lettres, saint Thomas est si fécond, que le champ des divines Ecritures semble avoir été ouvert jtout entier à son âme bienheureuse. »

Après tout ce que nous venons de dire sur la science vraiment miraculeuse de l'Ange de l'école, comment ne pas souscrire à la jdéclaration suivante , de Jacques de Viterbe, archevêque de Naples :

« Je crois fermement, et sur ma conscience, que notre Sauveur, pour instruire les fidèles, pour éclairer le monde et l'Eglise universelle, a envoyé d'abord saint Paul, ensuite saint Augustin, enfin, de nos jours, Thomas d'Aquin, après lequel je ne crois pas qu'il vienne de semblable [docteur jusqu'à la fin des siècles. »

Mais n'oublions pas que saint Thomas est un modèle, et que c'est à lui qu'il faut demander la manière de sanctifier l'étude : voilà pour nous le côté pratique.

L'étude , en effet, quoique très noble et très utile en elle-même, sera inévitablement préjudiciable au salut, si on la sépare de l'humilité et de la simplicité du cœur, et si l'on n'a soin de la faire précéder et de l'accompagner de la prière. Car, en supposant qu'elle ne précipite pas toujours dans des erreurs contraires à la foi, elle nourrit au moins l'orgueil, et produit cette sécheresse de cœur qui traîne à sa suite le dégoût des exercices de piété. Cette remarque s'applique à l'étude des sciences religieuses comme à celle des sciences purement profanes. L'expérience ne prouve que trop cette vérité. Quiconque veut étudier en chrétien , doit se proposer sans cesse l'exemple du Docteur angélique, c'est-à-dire qu'il doit se défier de ses propres lumières, ne se mettre au travail qu'après avoir imploré le secours d'en haut, se tenir constamment en présence de Dieu, élever de temps en temps son cœur vers lui par des aspirations enflammées, lui demander avec ferveur l'éclaircissement de ses doutes et la solution de ses difficultés. S'il est fidèle à cette pratique, il éprouvera bientôt, comme saint Thomas, qu'on apprend plus aux pieds du crucifix que dans tous les livres du monde. Alors les connaissances qu'il acquerra tourneront toutes à l'avantage de son âme ; elles deviendront pour lui un nouveau motif de reconnaître son néant, de s'attacher à Dieu, de l'aimer, de le servir.

Mais le saint va lui-même nous découvrir sa

Page 1