‹ Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiquesChapitre 66 sur 85 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ZELE APOSTOLIQ.UE

J'ena 'jitx os justi.

Prov., X, H.

Les lilvrcs du juste distillent la vie.

Providentiellement amené dans le Languedoc, en 1205, pour y travailler à la conversion des Albigeois, saint Dominique, au milieu des labeurs de son ministère, eut l'inspiration de fonder un ordre de religieux spécialement appliqués à la prédication. C'est en déclarant ce but qu'il soumit son projet à l'approbation du Saint-Siège; et, par une permission de Dieu, le pape donna au nouvel ordre un nom qui est un perpétuel témoignage de sa fm.

Etienne de Salanhac raconte comme il suit cet épisode :

« Innocent III, ayant occasion d'écrire au bienheureux Dominique, appela un secrétaire, etluidit:

« Asseyez-vous et écrivez sur telles choses à Frère « Dominique et à ses compagnons ; » et s'arrêtant un peu : « N'écrivez pas ainsi, dit-il, mais en cette « manière : A Frère Dominique et à ceux qui prê- <i. chent avec lui dans le pays de Toidonse ; » « réfléchissant de nouveau, il dit : « Ecrivez de la « sorte : A Maître Dominique et aux frères prê-

« CHEURS. »

Si donc la prédication fut le but avoué du fondateur de Tordre de la vérité, il s'ensuit que l'esprit de zèle doit entrer comme élément essentiel dans les vertus d'un véritable enfant de saint Dominique. Quelle est sous ce rapport la physionomie du plus illustre fils de ce grand patriarche, la physionomie de l'angélique docteur?

A d'autres qu'à lui, sans doute, appartiennent dans son ordre les plus belles palmes de l'apostolat: cependant, bien loin de rester étranger, comme on pourrait le croire, au ministère de la parole évangélique, saint Thomas fut, dans la force du terme, Frère Prêcheur, et Dieu bénit son zèle, non seulement par des fruits merveilleux dans les âmes, mais encore, nous le raconterons plus loin, par un éclatant miracle.

Le tome XXIX® d'une édition récente des œuvres de saint Thomas nous offre un recueil de cent quarante-deux sermons pour tous les dimanches de l'année, sur l'épître et l'évangile, et de quatrevingt-trois panégyriques de saints.

Ce ne sont, il est vrai, que des canevas tracés à

l'avance par l'orateur, ou des analyses .recueillies au courant de la plume par de pieux sténographes, disciples du saint, et soumises à la correction du maître avant d'être classées parmi ses œuvres.

Quoi qu'il en soit, voilà deux cent vingt-cinq plans de sermons, avec des divisions et subdivisions simples et claires, comme tout ce qui sort de la plume du Docteur angélique, appuyées de textes de l'Ecriture ou des Pères. Quelle mine pour de jeunes prédicateurs ! mine d'autant plus précieuse qu'elle est moins exploitée ! Combien peu la connaissent, combien peu y vont puiser !

On pourra juger de la richesse du filon par une citation, prise, pour ainsi dire, au hasard :

Sermon sur l'évangile du second dimanche après Pâques : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.

« Dans ces paroles, dit saint Thomas, il y a trois choses à noter : premièrement, la grande bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ : // est le bon pasteur ; secondement, sa grande charité : // donne sa vie; troisièmement, la sainteté ou la bonté de ses élus : ils sont ses brebis.

« Sur le premier point, il faut savoir que Jésus- Christ est appelé le bon pasteur pour trois raisons. Trois devoirs sont le propre d'un bon pasteur. Le premier est de défendre ses brebis ; le second, de les tenir et de les faire paître en de gras pâturages ; le troisième, de rechercher les brebis errantes.

« Notre-Seigneur Jésus-Christ commence par défendre ses brebis des lions, c'est-à-dire des démons; des loups, c'est-à-dire des tyrans; des ours, c'est-à-dire des hérétiques. On lit dans Ezéchiel ; Mes troupeaux ont été livrés en proie, et mes brebis exposées à la dent des bêtes sauvages; plus loin : Je délivrerai mon troupeau ; en saint Jean : Mes brebis ne périront pas à jamais, personne ne les arrachera de mes mains. En second lieu, le divin pasteur fait paître ses brebis dans les prairies de l'Ecriture, de la grâce et de la gloire. Ezéchiel dit encore : Je les mènerai dans les pâturages les plus fertiles ; les hautes montagnes d'Israël fourniront leur pâture. — Il recherche avec sollicitude les brebis errantes : Quel est celui d'entre vous qui^ ayant cent brebis et venant à en perdre une, ne laisse aussitôt les quatrevingt-dix-neuf autres dans le désert, pour courir après celle qui s'est égarée , jusqu'à ce qu'il la retrouve ? Ainsi parle -t-il en saint Luc ; et dans Ezéchiel : J'irai moi-même chercher mes brebis.

« Sur le secondpoint, il faut remarquer trois dons que nous a faits Jésus-Christ, et dans lesquels apparaît sa grande charité. Il a donné d'abord son corps en nourriture : Prette:^ et mange^, ceci est mon corps; puis son sang en breuvage : Receve\ et buve\-en tous, ceci est mon sang ; enfin, son âme pour notre rançon. En cela, dit saint Jean, nous avons cojinu la charité de Dieu, c'est qu'il a donné

son âme pour nous; et ailleurs : /é? sacrifie mon âm.e pour mes brebis.

« Sur le troisième point, la bonté des élus, il faut noter trois actes de bonté. Le premier est de ne nuire à personne : Ne donnera personne aucun sujet cC offense {p.^ Ep. aux Corinthiens). — Le second, de souffrir patiemment les injures : Ne rendeT^ pas le mal pour le mal (S. Paul aux Romains). — Le troisième, de céder volontiers à tous sa personne et ses biens. Denys l'Aréopagite a dit: Le bien cherche à se communiquer ; et saint Jean : Nous aussi, nous devons exposer notre vie pour nos frères.

« Pour ces trois raisons, les brebis représentent les élus. Car, premièrement, elles ne font injure à personne ; secondement, elles souffrent les maux avec mansuétude ; troisièmement, elle abandonnent à l'usage des hommes et leur chair et leur toison. Ceux qui sont ainsi les brebis de Jésus- Christ parviendront sans aucun doute à son bercail, c'est-à-dire au royaume des cieux. Ecoutez : Il placera les brebis à sa droite, etc. ; et ensuite : Vene:^, les bénis de mon Père, possède^ le royaume qui vous a été préparé dès V origine du monde. Daigne sa grâce nous y conduire. Amen. »

Dans un autre volume, nous trouvons, parmi d'autres recueils, cinquante- cinq sermons ou conférences d'une plus grande étendue, et dont plusieurs portent des titres tels que ceux-ci :

Sermon pour le premier dimanche de l'Avent, en présence de l'université de Paris.

Sermon prêché ou couvent des Frères Prêcheurs de Bologne, devant l'université.

Sermon à .Milan, en présence du clergé et du peuple.

Enfin, un très beau sermon prononcé en plein consistoire, sur la fête du Corpus Christi — Fête- Dieu.

Et il va sans dire que nous sommes loin de posséder, même dans ces courts abrégés, le résumé des œuvres oratoires du saint docteur. Les comtemporains de saint Thomas nous apprennent qu'il prêchait en maintes circonstances, parfois même des carêmes entiers.

Mais quel était le caractère de sa prédication ?

Par l'extrait donné plus haut, on peut se convaincre que sa parole était tout apostolique, comme saint Dominique l'entendait et en laissa la tradition à sa descendance religieuse, comme l'entendait le grand Apôtre, qui ne prêchait que Jésus, et Jésus crucifié.

Au reste, l'antiquité peut encore nous instruire à cet égard :

« L'admirable docteur, constamment appliqué aux choses célestes, et animé pour le prochain d'une charité qui ne cherchait qu'à se répandre, dirigeait ses prédications de manière à plaire à Dieu, et à être utile au peuple. Il ne s'égarait point dans les périodes élégantes de la rhétorique, mais s'attachait à l'esprit et à la vertu de la parole divine, évitant ces vaines prolixités de langage qui

font le compte de la curiosité plutôt que de l'édification. 11 parlait dans l'idiome propre à son sol natal, n'ayant pu le changer à cause du continuel ravissement de son esprit, et il proposait aux fidèles ce qui leur était profitable, laissant les questions subtiles à la discussion de l'école. Aussi était-il écouté avec autant de vénération que si sa prédication fût venue du Christ lui-même. Et ce qu'il enseignait de bouche, il l'accomplissait en ses œuvres ; il n'eût pas osé dire ce que Dieu ne lui eût pas donné de pratiquer. »

L'une des années qu'il passa dans la Ville éternelle, à son retour de Paris, saint Thomas fut chargé de prêcher le carême à Saint-Pierre. Il le fit avec tant de fruit, qu'au témoignage d'un auteur, il transforma, pour ainsi dire, toute la cour romaine. Le sermon du Vendredi saint fut si pathétique, que l'auditoire fondit en larmes ; plusieurs fois l'orateur dut s'arrêter pour laisser aux fidèles la liberté de se frapper la poitrine et de produire des actes de contrition.

En revanche, le jour de Pâques, le saint prédicateur réussit tellement à parler de la gloire de la résurrection, et de la joie qu'éprouva Marie du triomphe de son Fils, que, sans le respect dû à la majesté du temple, des cris d'allégresse et des acclamations eussent éclaté de toute part.

« Comme il descendait de chaire, une femme qui depuis longtemps souffrait d'une perte de sang, et avait eu vainement recours à toute sorte de re-

mèdes, s'approcha du saint docteur, toucha le bord de sa chape, et se sentit immédiatement guérie. Imitant la femme de l'Evangile, gratifiée d'un pareil miracle par l'attouchement de la robe de Jésus- Christ, elle proclama, pour la gloire de Dieu, le bienfait de sa guérison, et accompagna son libérateur jusqu'au couvent de Sainte-Sabine. Elle fit connaître le miracle dans tous ses détails à Frère Réginald, qui le rapporta en plusieurs circonstances et à plusieurs religieux. »

Un autre témoin, que nous connaissons, Jean de Biaise, familier de la princesse Marie, reine de Sicile, avait assisté, à Naples, aux prédications du carême sur VAve Maria, et il remarqua que, pendant ses sermons, le saint tenait habituellement les yeux fermés, mais la tête levée vers le ciel, où se dirigeait le regard de son esprit.

Le zèle apostolique de saint Thomas ne se déployait pas seulement dans la sphère d'un nombreux et brillant auditoire ; il s'exerçait encore auprès de ceux qui avaient besoin d'être instruits ou exhortés en secret. Avec la même charité qu'il mettait à exposer dans ses conférences publiques le dogme ou la morale évangéliques, il discutait en des entretiens privés avec quelques personnes éloignées de la foi ou de la pratique chrétienne.

« Une année, raconte Guillaume de Tocco, se trouvant au château de la Molaria, chez le cardinal Richard, notre docteur y demeura pour la fête de Noël. En même temps arrivèrent deux riches et

savants Juifs, fort considérés parmi leurs coreligionnaires ; ils avaient coutume de venir à cette époque au château. Le seigneur cardinal pria le saint docteur de traiter avec ces Juifs l'affaire de leur conversion.

« Après les avoir entretenus longuement sur la loi ancienne et leur avoir démontré par les textes des prophètes l'avènement du Sauveur, Frère Thomas fixa le lendemain pour leur parler de conversion et répondre aux objections qu'ils pourraient avoir à lui présenter. Dans l'intervalle, ce pieux docteur supplia le divin Messie, par la joie de sa Nativité, de changer les cœurs de ces deux enfants d'Israël. Or, à l'heure fixée, les Juifs susdits abordent l'homme de Dieu. A peine a-t-il ouvert la bouche que tous deux se trouvent changés, avouant qu'ils ne peuvent résister à l'esprit de sagesse qui parle en lui, et qu'ils n'ont rien à objecter à ses exhortations franches et simples. Comme on le pense, il y eut grande joie dans le château, et l'éminent cardinal célébra avec un redoublement d'allégresse la solennité de la Naissance du Sauveur. Quant au saint docteur, il avait coutume chaque année, à cette fête, de recevoir du Fils de Dieu et de la glorieuse Vierge, quelque révélation nouvelle, qui apportait la joie à son esprit, et comblait les désirs de son âme. »

L'homme apostolique achève son ministère dans le confessionnal. C'est là qu'appliquant les principes de la morale chrétienne, exposés dans la

chaire de vérité, il engendre vraiment à Jésus- Christ les âmes que sa parole a initiées à la vie de la foi. C'est là que, condescendant aux faiblesses de l'humanité et compatissant à toute douleur, il fait couler sur les plaies les plus invétérées le baume sacré du calvaire. Il eût donc été d'un grand intérêt de considérer notre sublime docteur dans l'exercice du ministère de la réconciliation ; mais le silence plane sur ce point important de sa vie sacerdotale. Toutefois, à parcourir ce qu'il a écrit sur la confession, dans le cours de ses ouvrages, notamment au traité de la Pénitence, son chant du cygne, on ne peut s'empêcher d'accorder à saint Thomas une connaissance approfondie du cœur humain. Quand on se rappelle, par ailleurs, l'empire qu'il exerça sur la jeunesse de son époque, et son zèle pour l'instruire, soit dans la chaire de théologie, soit dans la chaire évangélique, il n'est pas téméraire de croire que le saint prêtre avait souvent reçu les confidences de bien des âmes. L'amour immense dont son cœur brûlait pour Dieu débordait alors, pour communiquer cette paix de la conscience, qu'on ne retrouve pleinement qu'aux pieds du prêtre, quand on a eu le malheur de la perdre par le péché.

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