‹ Saint Thomas d'Aquin, patron des écoles catholiquesChapitre 70 sur 85 · FIN PROCHAINE · texte numérisé non relu

FIN PROCHAINE

Certus qi'.odvelox est depositio tabernaculi mci. II PiiTR., I, 14

J'en ai la certitude, bientôt je laisserai mon enveloppe mortelle.

^^ lEU, toujours rempli de prévenances à ^^1 ^'^g^^^ <^® ses saints, leur fait assez :^yM ordinairement connaître, par certains

signes avant-coureurs , le terme de leur exil sur la terre. C'est un secret pressentiment d'une fm prochaine ; un dégoût indéfinissable des choses .humaines ; un ravissement plus fréquent de leur esprit en Dieu ; un désir croissant de voir

arriver la dissolution de leur corps pour être avec Jésus-Christ ; parfois même c'est une lumière très claire et très distincte, qui leur révèle et leur fait prédire avec une étonnante précision le jour et l'heure de leur mort.

A partir de l'instant où l'Ange de l'école répondant à Jésus, qui lui demandait quel prix il voulait de 'ses travaux, s'écria : « Pas d'autre que vousmême, Seigneur, » il entra dans cette phase suprême qui présage le trépas.

Le 0 décembre 1273, fête de saint Nicolas, célébrant la messe dans la chapelle dédiée à ce saint au couvent de Naples, il eut une révélation qui le changea tellement, que dès lors il ne lui fut plus possible ni d'écrire, ni de dicter. « Ou plutôt, dit l'auteur ancien que désormais nous ne ferons guère que traduire, le docteur brisa sa plume, étant à la troisième partie de sa Somme, dans le traité de la Pénitence. »

Frère Réginald, voyant que Fr. Thomas avait cessé d'écrire, lui dit: «Père, comment laissezvous inachevée une œuvre si grande que vous avez entreprise pour la gloire de Dieu, et l'illumination du monde ? — Je ne peux continuer, » répondit le saint. Réginald, qui craignait que l'excès du travail n'eût émoussé l'intelligence du grand docteur , insistait toujours pour qu'il continuât d'écrire, et Thomas lui répondait: « Réginald, en vérité, je ne puis pas ; tout ce que j'ai écrit me paraît un brin de paille. »

Sur le conseil de ses supérieurs, qui pensèrent qu'une absence de Naples le reposerait, Thomas se rendit chez la comtesse de San-Severino, sa sœur, pour laquelle il avait une vive affection. Il n'y arriva qu'avec une extrême difficulté, et lorsque la comtesse vint à sa rencontre, c'est à peine s'il lui parla. Elle en fut effrayée, et dit à Fr. Réginald : € Qu'est-il donc arrivé à mon frère, qu'il soit comme étranger à tout, et qu'il ne m'ait presque rien dit? — Depuis la fête de saint Nicolas, répondit Réginald, il est fréquemment dans des abstractions de ce genre, et il n'a plus écrit. Cependant je ne l'avais pas vu encore si complètement absorbé. » Et, après une ou deux heures, s'approchant du maître, il le tira vivement par sa chape, pour le faire revenir à lui. Thomas poussa un soupir, comme un homme arraché aux douceurs d'un profond sommeil, et dit : « Réginald, mon fils, je vais vous apprendre un secret ; mais je vous adjure, au nom du Dieu tout-puissant, par votre attachement à notre ordre et l'affection que vous me portez, de ne le révéler à personne tant que je vivrai. Le terme de mes travaux est venu ; tout ce que j'ai écrit et enseigné me semble un brin de paille auprès de ce que j'ai vu et de ce qui m'a été dévoilé. Désormais j'espère de la bonté de mon Dieu que la fm de ma vie suivra de près la fm de mes travaux. »

Le saint docteur ne tarda pas à revenir à Naples, laissant sa sœur plongée dans la désolation.

Un jour qu'il était retenu au lit par la fièvre Frère Buonfiglio de Naples, qui le servait, étant absent, un jeune homme, son frère, nommé Jean Copa, fut chargé de veiller près de la chambre du malade. Tout à coup il aperçut une étoile brillante entrer par la fenêtre de la cellule, venir se reposer quelque temps sur la tête du saint, et sortir ensuite par la même ouverture.

Quarante-cinq ans après, Jean Copa, devenu vieillard, rapportait ce prodige, sous la foi du serment, aux commissaires chargés de l'enquête pour la canonisation de Thomas d'Aquin.

Cependant le Saint-Siège était occupé par un homme que ses rares qualités et ses grandes vertus ont fait placer sur les autels : il s'appelait Grégoire X. La nouvelle de son élection, qui mettait fm à une vacance de près de trois années, l'avait surpris en Palestine, où il travaillait à remédier aux maux des chrétiens.

Un des premiers soucis du nouveau pontife avait été de s'occuper de la Terre Sainte, et d'y envoyer, avec le titre de patriarche de Jérusalem, Fr. Agni de Lentino, alors archevêque de Cosenza, lui recommandant avec instances la réforme des mœurs parmi les chrétiens d'Orient, à la corruption desquels il attribuait l'insuccès des croisades, juste châtiment du ciel.

En même temps, il adressait à tous les évêques et prélats du monde chrétien, une bulle de convo-

cation à un concile général, dans la ville de Lyon, pour le l'^^'mai 1274.

Un des points principaux qui devaient se traiter dans ce concile concernait la réunion de l'Eglise grecque à l'Eglise latine ; les ambassadeurs de l'empereur Michel Paléologue y étaient attendus avec plusieurs prélats orientaux. Grégoire X voulant s'entourer de toutes les lumières qui brillaient alors dans la catholicité, comptant de plus sur l'influence qu'exercerait au sein de l'auguste assemblée un homme tel que Thomas d'Aquin, lui adressa un bref spécial, pour lui enjoindre de se rendre au concile, et d'y apporter son Traité contre les erreurs des Grecs.

Quoique souffrant, le saint docteur n'hésita pas à obéir au Vicaire de Jésus-Christ, et par déférence pour le chef de la chrétienté, personne n'osa s'opposer à son départ.

Avant de quitter Naples, saint Thomas alla prendre congé du roi. Dans le cours de la conversation, Charles lui demanda ce qu'il dirait au concile des affaires du royaume. « Sire, répondit l'homme de Dieu, je dirai la vérité. » Cette franchise irrita vivement le monarque, dont le gouvernement et la conduite privée, loin de ce qu'on pouvait attendre d'un frère de saint Louis, préparaient peu à peu la catastrophe sanglante des Vêpres Siciliennes. Sachant, en outre, le crédit dont jouissait Thomas d'Aquin, il voyait s'évanouir ses rêves ambitieux sur Constantinople. Aussi, quand trois

26o LIVRE III — MORT DE SAINT THOMAS

mois plus tard, on apprit la mort du grand docteur, fut-ce, au rapport d'auteurs anciens, une rumeur publique en Italie, que le saint avait été empoisonné, sinon par ordre de Charles d'Anjou, du moins par la suggestion de quelques courtisans désireux de complaire à leur maître.

D'autres attribuent pareil forfait à des Grecs opiniâtrement rivés au schisme, et qui ne pouvaient pardonner à saint Thomas ses ouvrages contre leurs erreurs.

En attendant que le jour se fasse sur cette question, il faut reconnaître que le travail incessant du Docteur angélique, joint à son austérité, était plus que suffisant pour causer une perturbation complète dans les fonctions de la vie, et déterminer la mort à courte échéance.

On était dans la plus grande rigueur de l'hiver. Accompagné de Frère Réginald, son fidèle ami, et d'un autre religieux chargé de les servir, Thomas se dirigea d'abord vers la ville d'Aquin. Là, il reçut une lettre de Bernard Ayglère , abbé du Mont-Cassin. Le supérieur de l'illustre abbaye demandait l'explication d'un texte des Morales de saint Grégoire, sur le sens duquel les Bénédictins étaient divisés. La réponse du saint ducteur s'ouvre par cette humble salutation : « Au Révérend Seigneur dans le Christ Bernard, par la grâce de Dieu Abbé vénérable du Mont-Cassin, Frère Thomas d'Aquin, son fils tout dévoué. » Au commencement de sa lettre, Thomas signale comme une

UEKNIEKE .MALADIE

Les Moines de P'ossa-Nuova prient le saint malade de leur expliquer le Cantiqiii des Cantiques... Thomas se rend à leurs désirs.

circonstance providentielle que la missive de l'abbé du Mont-Cassin lui soit parvenue au moment de son départ pour la France, et dans cette ville d'Aquin, où le bienheureux Maur, disciple et fils de saint Benoît, en route lui aussi pour la France, avait recules lettres et le viatique du saint patriarche. Il s'excuse, alléguant la longueur du jeûne et de l'office divin, de ne point monter à l'abbaye ; puis il résout, avec sa clarté et sa science ordinaires, les difficultés du texte de saint Grégoire. Suivant toute probabilité, cette lettre, trouvée il y a peu d'années au monastère du Mont-Cassin, est le dernier écrit de saint Thomas.

Le saint docteur se dirigea ensuite vers Teano, qu'il ne fit que traverser.

Au sortir de cette ville, parle chemin de Borgonuovo, il heurta de la tête contre un arbre à demi renversé sur la route, et le coup lui fit presque perdre connaissance. Aussitôt accoururent Frère Réginald, son compagnon inséparable, un certain Guillaume, doyen de Teano, plus tard évêque de cette ville, et l'abbé Roffrid, neveu de ce dernier. Réginald demanda au saint docteur s'il était meurtri. ^{. Peu, » répondit Thomas. Pour faire diversion, Réginald entama un sujet de conversation propre à l'intéresser : « Maître, lui dit-il, vous allez au concile ; il s'y fera un bien considérable pour l'Eglise universelle, pour notre ordre et le royaume de Sicile. » Frère Thomas répondit : « Fasse le Seigneur qu'il en soit ainsi. » Réginald

poursuivit : « Vous serez créé cardinal, comme Frère Bonaventure, et ainsi tous les deux vous exalterez vos ordres. » Thomas répondit à Fr. Réginald : « Dans aucune situation je ne puis être utile à notre ordre, comme dans celle où je me trouve. » Réginald reprit : « Père, je ne parle pas pour vous, mais pour le bien général. » Le saint docteur l'arrêta court en disant : « Soyez sûr que jamais je n'aurai à changer ma condition actuelle. »

Cette conversation fut entendue par l'abbé Roffrid, lequel en rendit plus tard un témoignage authentique.

Continuant leur route à travers la Campanie,nos voyageurs arrivèrent au château de Maenza, qui appartenait à la comtesse Francesca, épouse du seigneur Annibal de Ceccano, et nièce du saint docteur. Ils s'y arrêtèrent, et Thomas y perdit totalement l'appétit. Maître Jean de Guy, médecin du château, fut appelé sans retard. Après avoir épuisé divers remèdes, il demanda au saint quel aliment lui ferait plaisir. Thomas répondit, peutêtre afm de se délivrer de ses importunités, qu'il ne sentait de goût que pour une chose , des harengs, poisson qu'il avait mangé en France. Le médecin fut fort attristé de ne pouvoir satisfaire son illustre malade ; ce poisson ne se trouvait point dans le pays.

En sortant, il rencontra un homme nommé Bordonari, qui portait une corbeille de sardines arri-

vées à l'instant même. Il le pria de déposer sa corbeille, et se mit à chercher si par hasard quelque autre espèce de poisson ne serait pas mêlée aux sardines. En effet, il trouve une provision de harengs frais. Grand fut son étonnement, parce qu'on n'avait jamais vu pareil poisson dans ces parages, et que le porteur assurait à maintes reprises n'avoir acheté que des sardines.

Tout joyeux, Jean de Guy donna ordre de sendr ces poissons au maître, pensant le consoler par un mets divinement accordé à ses désirs. Réginald dit au malade : « Dieu a rempli vos vœux, vous avez ce que vous souhaitiez, on a trouvé des harengs.» Frère Thomas répondit : « D'où sont-ils venus, et qui les a apportés ? » Réginald reprit : '-< C'est Dieu qui vous les envoie. » A ces mots, Thomas, comprenant que la Providence avait fait un miracle, se sentit touché de reconnaissance ; mais il refusa de manger, et se tournant vers le médecin: « Docteur, lui dit-il, il vaut mieux que je m'abandonne à la volonté de Dieu, que de toucher à ces poissons ; je les ai désirés trop avidement. — Non, Maître, répondit le docteur, vous devez aujourd'hui faire honneur au présent du bon Dieu. » Et avec la simplicité d'un parfait obéissant, Thomas goûta des harengs miraculeux.

« Admirable disposition de la divine bonté, ajoute Guillaume de Tocco, d'accorder une légère satisfaction sensible à celui qui n'avait jamais outrepassé la mesure de la sobriété la plus stricte !

PareilUement, admirable gratitude et mortification du saint ! il refuse avec délicatesse le mets présenté par la main de Dieu, trouvant ce mets trop agréable. »

Le miracle fut divulgué dans tout le pays par Jean de Guy et les diverses personnes qui avaient pris part à cette petite fête. L'un de ces heureux convives, Fr. Pierre de Castro, moine de Fossa- Nuova, vivait encore à l'époque du procès de canonisation, et il attesta le fait avec serment.

Dieu ajouta une nouvelle grâce à celle dont nous venons de faire le récit : il rendit l'appétit à son serviteur, et Thomas songea dès lors à se remettre en route pour Rome.

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