SAINTES AFFECTIONS DE LA FAMILLE
la fange. Sans doute, des revers terribles avaient fondu sur leurs têtes, et avaient pu leur ouvrir les voies de l'expiation. L'aîné, Landolphe, banni de ses domaines et dépouillé de ses biens, était mort en exil ; le second, Raynald, avait succombé, dans sa prison, aux tortures de la faim. Tout en espérant et en priant pour eux, Thomas désirait ardemment savoir oii étaient leurs âmes, et sollicitait du ciel la faveur d'en être instruit par quelque lumière surnaturelle. Le Dieu de toute consolation l'exauça au delà de sa demande.
« Un jour que saint Thomas, à Paris, était tout absorbé dans la méditation, sa sœur, décédée abbesse du monastère de Sainte-Marie de Capoue, lui apparut. Déclarant qu'elle est en purgatoire, elle le conjure de dire et de faire dire des messes pour sa délivrance. Le saint docteur appelle aussitôt ses étudiants, et leur demande pour l'âme de sa sœur des messes et des prières. Quelq[ue temps après, comme il était à Rome, la défunte lui apparut de nouveau. Elle lui apprit qu'elle était délivrée du purgatoire, et qu'elle jouissait de la gloire céleste, grâce aux messes célébrées par ses soins. Le saint lui demanda en quel état lui-même se trouvait devant Dieu : «Mon frère, répondit l'âme « bienheureuse, vous êtes en bon état, et bientôt 'K vous viendrez nous rejoindre ; mais il vous est « réservé une plus grande gloire qu'à nous tous. « Tenez seulement ce que vous avez. » Il la ques- « tionna sur son frère Landolphe : « Il est en purga-
« toire, » répondit-elle. « Et Raynald ? — Il est en « paradis. »
La joie causée à notre saint par cette révélation s'affermit dans une autre vision non moins consolante. « Un ange lui apparut, tenant en mains un grand livre, sur lequel étaient écrits des noms d'élus en lettres d'or et d'azur. Dans les lignes d'or destinées aux martyrs, Thomas distingua le nom de son frère Raynald, dont la mort, courageusement acceptée pour la liberté de l'Eglise, avait eu devant Dieu le mérite du martyre. »
Remarquons ces dernières paroles, pour en tirer une conclusion favorable à la gloire éternelle de ces jeunes héros, qui, en mourant pour le pouvoir temporel du Saint-Siège, à Castelfidardo, à Mentana, à la porte Pia..., ont écrit, de leur sang, une des plus belles pages de l'histoire de l'Eglise au xix^ siècle.
Pour compléter la physionomie de notre saint patron, il faut au tableau de ses vertus joindre le portrait que les contemporains nous ont laissé de sa personne et de son caractère.
Saint Thomas d'Aquin était de haute stature, la tête droite, le port noble et majestueux, attitude qui correspondait parfaitement à l'élévation de son esprit. Bien proportionné dans tous ses membres, d'une complexion délicate, d'une corpulence assez notable, il jouissait d'une vigueur ordinaire.
Il avait le crâne très développé, le front large,
la tête un peu chauve, le teint brun, les yeux doux et" pénétrants , le visage assez beau: ensemble de qualités physiques en harmonie parfaite avec une intelligence supérieure et des vertus hors Ugne. Il était, en outre, fort grave dans tous ses mouvements.
La vigueur de son corps était admirablement soutenue, dans les occasions difficiles, par une énergie de volonté peu commune : de cette énergie procédait la tranquillité d'âme qui l'accompagnait partout. On en cite le trait suivant :
Comme il retournait à Paris, après la condamnation du livre des Périls des dei'niers temps, une effroyable tempête s'éleva sur la mer; les nautoniers eux-mêmes éperdus croyaient périr, et ne savaient plus à quoi se résoudre. Lui seul conserva un sang-froid imperturbable au plus fort du danger.
Entre autres fréquents malaises de nature à le rendre sombre et triste, l'angélique docteur souffrait souvent de l'estomac, soit à cause de ses abstinences et de ses jeûnes, soit à cause de sa continuelle application à l'étude. Souvent aussi, par suite du vol habituel de son esprit, il éprouvait, comme nous l'avons vu, des abstractions qui le rendaient complètement étranger à tout ce qui se faisait ou disait autour de lui. Il fallait qu'un Frère, comme une mère attentive, veillât à prévenir ou à écarter ce qui aurait pu lui être nuisible.
Malgré cet état de souffrance et ces habitudes de
contemplation, le caractère de notre saint n'offrait rien de mélancolique et de concentré, mais se prêtait à l'ouverture simple et naïve, voire même à d'agréables saillies.
On lui demanda, un jour, pourquoi à Cologne il était resté si longtemps sans dire mot sous maître Albert.
« C'est, répondit-il, que je n'avais pas encore appris à parler devant un homme tel que maître Albert. »
Comme, un autre jour, on voulut lui remettre quelques deniers, il refusa et dit en souriant : « Je n'ai point à garder la bourse de Judas. »
« Maître, demanda quelqu'un, auriez-vous jamais pensé qu'un poisson fût capable de nicher sur un arbre ? » Saint Thomas, fixant son interlocuteur avec un regard plein de finesse : « Je le croirais plus volontiers, répondit-il, que l'irréflexion d'un religieux capable de mentir. »
Sa récréation habituelle était de se promener solitaire sous le cloître du couvent, la tête dirigée vers le ciel. Une seule fois, à Naples, Barthélémy de Capoue le vit sortir à la campagne, sur le soir ; une autre fois, il le rencontra à travers les rues de Capoue, dans un temps où le roi tenait sa cour dans cette ville. Thomas était venu pour arranger une affaire malheureuse arrivée à son neveu, le comte de Fondi. En cette circonstance, on le voit, le saint n'avait pas hésité à sacrifier ses goûts personnels pour répondre à un appel de la charité.
Terminons par deux témoignages sur l'aménité de saint Thomas d'Aquin.
« Son seul aspect, écrit Guillaume de Tocco, révélait la bonté de son âme, et personne ne pouvait le regarder, ni lui parler, sans ressentir une consolation particulière. Aussi Frère Eufranon de Salerne, qui jouit dans tout l'ordre d'une grande réputation, répétait-il souvent que chaque fois qu'il considérait ou entretenait le saint docteur, il retirait de sa vue et de sa conversation une grâce de joie toute spirituelle, attestant la présence de l'Esprit-Saint en lui. »
Barthélémy de Capoue dit de son côté : « C'était une opinion commune et accréditée parmi les plus graves religieux, que l'âme de Fr. Thomas était le radieux tabernacle du Saint-Esprit, parce qu'on voyait toujours resplendir sur ses traits la joie, la douceur, la suavité. »
Ce résumé rapide des Vertus de saint Thomas cVAqiiin contribuera, nous n'en doutons point, à l'édification de nos lecteurs, et inspirera aux étudiants le désir de marcher sur les traces de leur glorieux patron.
Pour peu qu'on y réfléchisse, en écartant toutefois la partie miraculeuse de son histoire, on reconnaîtra qu'en notre saint les actes des vertus se déroulent dans les conditions ordinaires. L'imitation est donc à la portée de tous.
Tous, comme Thomas d'Aquin, peuvent pra-
tiquer riiumilité et l'obéissance, la charité et la douceur ; tous peuvent s'attacher aux pas de cet ange de pureté, et chercher un refuge, comme lui, au pied des autels et sous le manteau de la Vierge Immaculée ; tous peuvent compatir aux misères des pauvres et les assister avec le même zèle ; tous peuvent sanctifier l'étude, à son exemple, et se rendre capables des luttes de l'apostolat, apostolat par la parole ou par l'action. Saines connaissances et action éclairée: tels sont, en effet, les fruits qui doivent résulter d'une éducation vraiment sérieuse et profondément chrétienne.
Le i'^'" mai 1887, à l'ouverture du Congrès de l'Association de la jeunesse catholique, MgrFreppel faisait devant un nombreux et sympathique auditoire la constatation suivante :
« On comprend de mieux en mieux que, pour servir efficacement les intérêts du pays, il nous faut des hommes d'étude et des hommes d'action. Et je suis plus touché que je ne saurais le dire de voir dans chaque ville nos jeunes gens catholiques, ici organisant des conférences scientifiques et littéraires ; là se faisant les catéchistes des petits enfants ; plus loin visitant et assistant les pauvres, prêtant partout leur concours aux cercles d'ouvriers, aux associations professionnelles, et préparant ainsi à toutes nos œuvres des membres actifs et des serviteurs dévoués... »
Mettons fin par ces paroles du grand évoque
d'Angers aux enseignements recueillis dans les chapitres qui précèdent ; et ouvrons le Livre troisième, consacré à la glorification du Docteur angélique. Nous verrons comment se vérifie dès icibas l'oracle du Roi des humbles : QtLiconqiie s'abaisse sera élevé.