FUNERAILLES TRIOMPHALES — NOUVELLES DE LA MORT
In morte mirabilia operatus est.
EccL., XLviii, 15.
Apres sa mort il opéra des merveilles.
La dépouille mortelle du Docteur angélique n'était pas encore refroidie, que le nouvel habitant des cieux accomplissait sa promesse à l'égard des religieux de Fossa-Nuova, en payant leurs services par des bienfaits.
« Frère Jean de Ferentino, sous-prieur du monastère, était depuis quelque temps atteint de cécité. Conduit par la main auprès du saint cadavre, il baise pieusement les pieds de Frère Thomas, rendant ainsi hommage, de même que les autres moines, à la sainteté de sa vie. Outre l'évêque de Terracine et Frère Réginald, ily avait dans la chambre quatre ou cinq Frères Mineurs, desFrè-
res Prêcheurs en plus grand nombre, enfin des pères et des convers de l'abbaye, une centaine de personnes environ. Quelqu'un dit au sous-prieur: «Penchez-vous sur le visage du défunt, et approchez vos yeux des siens. » Frère Jean se penche avec dévotion, approche ses yeux des yeux du cadavre, en priant Dieu de lui rendre la vue parles mérites du bienheureux docteur. A l'instant même, il voit la lumière, et, se sentant parfaitement guéri : « Béni soit Dieu, s'écrie-t-il, de m'avoir fait recouvrer la vue parles mérites de Frère Thomas ! »
Témoins de cette nouvelle preuve de la sainteté du défunt, l'abbé de Fossa-Nuova et ses moines, tout en déplorant la perte que faisait l'Eglise, se réjouissaient d'avoir désormais près de Dieu un puissant protecteur. Ils lavèrent le corps avec respect, l'exposèrent sur un lit funèbre et préparèrent des funérailles solennelles.
La nouvelle de la mort du grand docteur s'était répandue dans toute la Campanie, et l'on vit affluer au monastère un nombre considérable de religieux et de nobles personnes, dont plusieurs étaient unies à Thomas par les liens du sang ; beaucoup d'autres étaient attirées par l'affection, la renommée de sa science, le bruit de ses miracles et les exemples de ses vertus. On se mit à couper des morceaux de ses habits, à s'emparer de quelque objet qui eût été à son usage. Les religieux durent faire la garde, pour empêcher de
pieuses déprédations. Prenant alors des rameaux d'olivier, la foule les fit toucher au saint corps, afin de les conserver comme des reliques. Au milieu de cette affluence, le cercueil fut porté à l'église, avec grand honneur et au chant des Psaumes. L'évêque diocésain, le révérendissime seigneur François, des Frères Mineurs, présidait la cérémonie, qui était plutôt triomphale que funèbre.
La comtesse de Ceccano, ne pouvant entrer dans le monastère, avait demandé par grâce que le cercueil de son oncle vénéré lui fût présenté à la porte extérieure. En le voyant, elle et les deux parentes qui l'entouraient éclatèrent en sanglots. Tandis que les cloîtres retentissaient de cris déchirants, un spectacle tout à fait inattendu acheva de porter à son comble l'émotion universelle. Lamule qui servait de monture au saint docteur, depuis que l'enflure de ses jambes ne lui permettait pas de faire ses voyages à pied, ayant brisé son licol, s'échappa de l'étable, se dirigea vers la bière, et là, fléchissant les genoux, s'affaissa sans vie.
On entre dans l'église, et , après les prières liturgiques, le corps est descendu dans la fosse creusée en face du maître-autel. « Un peu de terre, dit Guillaume de Tocco, déroba l'astre céleste, en attendant qu'il plût à Dieu de faire resplendir la sainteté de son serviteur par l'éclat des miracles. »
Au retour de la sépulture, Frère Réginald, ce-
dant à de vives instances, consentit, pour Tédification des assistants et l'allégement de la douleur commune, à payer un tribut d'hommages à la mémoire de son illustre maître. Se levant donc au milieu de l'assemblée, il dit : « Mes frères, j'ai été le témoin de la vie du saint docteur, et le confident de sa conscience ; j'ai fréquemment pénétré dans le sanctuaire de son cœur et entendu en dernier lieu sa confession générale. Je puis dire que je l'ai trouvé toujours aussi pur qu'un enfant de cinq ans. Jamais il n'a ressenti l'humiliant aiguillon de la chair, ni consenti à quelque pensée mauvaise... » Il n'en put dire davantage ; les sanglots étouffèrent sa voix, et l'assemblée lui répondit par un long gémissement. « Comment s'en étonner? continue le pieux historien, qui aurait pu comprimer sa douleur, en voyant descendre dans la tombe un docteur si sublime? Qui aurait eu la force de retenir ses larmes et d'arrêter ses plaintes au moment où se voilait la lumière de la sagesse, où s'inclinait à terre la fleur de l'innocence, où se taisait la voix de la vérité, où disparaissait le modèle de toute vertu ? La mort, douce au grand docteur, mais pour nous bien amère, tarissait cette source pleine de douceur, sans que le passage du Maître à la gloire céleste pût consoler efficacement l'âme troublée des disciples... »
Cependant Dieu voulut que la nouvelle de la
mort de saint Thomas, avec la certitude de sa félicité, fût apprise dans les couvents de l'ordre autrement que par la voix de la renommée.
A rheure où il succombait à Fossa-Nuova, un Frère Prêcheur de Naples, nommé Paul d'Aquilée, homme de grande probité et de grande réputation, vit en songe le saint docteur faisant son cours devant une foule immense d'étudiants. Tout à coup entre l'apôtre saint Paul, avec une escorte de bienheureux. Thomas s'apprête à descendre de chaire pour aller à sa rencontre ; mais l'apôtre lui fait signe de rester et de continuer sa leçon. Le docteur alors prie l'apôtre de lui dire s'il a saisi le vrai sens de ses Epîtres : « Oui, répond le Docteur des nations, autant qu'un homme vivant dans un corps mortel peut le comprendre; mais je veux que vous veniez avec moi, et je vous conduirai dans un lieu où vous aurez une plus claire intelligence de toute chose ; » et saint Paul semblait prendre Thomas par sa chape et l'entraîner hors de l'école. A ce moment, le Frère crie de toutes ses forces : « Au secours, au secours ! on nous enlève notre docteur. » Les Frères, réveillés en sursaut, courent à son lit, et lui demandent ce qui lui est arrivé. Paul d'Aquilée raconte sa vision ; on note l'heure avec soin, et le lendemain on reconnaît que le docteur Thomas a quitté cette vie au moment même où le bienheureux apôtre paraissait l'inviter à le suivre dans la gloire.
Le même jour, à Cologne, maître Albert, étant
à table avec ses Frères, se mit tout à coup à fondre en larmes. Le prieur lui demanda pourquoi il pleurait : « Je vous annonce une bien triste nouvelle, répondit-il : Frère Thomas d'Aquin, mon fils dans le Seigneur, et la lumière de l'Eglise, vient de mourir. » Les religieux notèrent cette parole, dont la douloureuse confirmation ne se fit pas longtemps attendre.
Trois jours après le décès du saint docteur, Fr. Raymond de Pise, homme très laborieux et d'une profonde humilité, qui avait été particulièrement lié avec saint Thomas, au couvent d'Anagni, eut, lui aussi, une vision. Ce Frère avait versé d'abondantes larmes par suite de la douleur que lui causait la perte d'un si grand homme, et à la pensée que tant de science avait péri avec lui. Ses gémissements firent bientôt place à un sommeil envoyé d'en haut : pendant ce sommeil, il vit Frère Thomas, revêtu des ornements sacerdotaux, sortir de la sacristie et se rendre à l'autel avec ses ministres, pour célébrer les saints mystères ; luimême était au lutrin, remplissant sa fonction de chantre. Après l'Evangile, le saint docteur se retourna, et fit au peuple une prédication solennelle. La messe achevée, quand il fut revenu à la sacristie, tout le chœur s'y rendit, et les Frères firent une inclination profonde au célébrant. En le regardant plus attentivement , Frère Raymond remarqua que saint Thomas avait l'œil droit beaucoup plus grand que le gauche, et d'une clarté
incomparablement supérieure. Comme il s'en étonnait, le docteur lui dit : « Vous êtes surpris, mon fils, de la différence d'éclat qu'offre mon œil droit avec celui de gauche. Eh bien, autant diffère la science que j'ai maintenant dans la patrie, de celle que que j'ai eue sur terre. »
Plus admirable encore est la vision dont fut favorisé Albert de Brescia , et que consacre la liturgie dominicaine dans un répons de l'office du saint.
Laissons parler l'historien du procès de canonisation :
« Albert de Brescia était spécialement attaché à la doctrine de Thomas d'Aquin, et fréquemment dans ses leçons il affirmait la sainteté du maître, comme s'il en avait eu révélation : « Mes « bien chers Frères, disait-il, je le sais, Frère « Thomas est, dans le ciel, un grand saint. » A force de l'entendre parler ainsi, ses disciples soupçonnèrent qu'il avait été gratifié de quelque vision, et deux d'entre eux, Frère Antoine de Brescia et Frère Janin, après avoir longtemps pressé leur maître, finirent par l'adjurer au nom de Dieu de leur dire comment il pouvait affirmer avec tant d'assurance féternelle félicité de Frère Thomas. Par respect pour le Seigneur, au nom duquel on l'avait adjuré, Albert répondit : « Très chers fils, « vous savez comment j'ai suivi fidèlement la doc- « trine de Frère Thomas d'Aquin, et témoigné « maintes fois mon admiration de ce que, dans
« l'espace d'une vie si courte, il ait pu parvenir à « un tel degré de science et de sainteté. Songeant « à cette merveille, je priais sans cesse Dieu, la « Vierge Marie et saint Augustin de me montrer « la gloire dont jouissait mon maître. Or, un jour « que je m'étais jeté devant l'autel de la bienheu- « reuse Vierge , et que je la suppliais avec beau- « coup de larmes, tout à coup, au milieu de ma « prière, alors que j'étais parfaitement éveillé, « m'apparurent deux personnages vénérables, en- « tourés d'une mei'veilleuse splendeur. L'un avait « la mitre en tête, l'autre était en habit de Frère « Prêcheur, le front ceint d'une couronne d'or <K enrichie de diamants. A son cou étaient suspen- « dues deux chaînes, l'une d'or, l'autre d'argent, « et sur sa poitrine brillait une escarboucle im- « mense, en forme de soleil, jetant des feux de « toutes parts. Sa chape était constellée de pierre- <?: ries, sa tunique et son capuce avaient la blan- « cheur de la neige. Stupéfait, je tombai à leurs « pieds, les priant de m'indiquer qui ils étaient. « Alors celui qui portait la mitre, répondit : Com- <K ment. Frère Albert, vous vous étonnez ! Dieu a <' exaucé vos prières. Je vous déclare en ce mo- <•' ment que je suis Augustin, docteur de l'Eglise, « envoyé pour vous faire connaître la gloire de <{. Thomas d'Aquin qui règne avec moi. Il est mon « fils, parce qu'il a suivi en tout la doctrine de '< l'Apôtre et la mienne, et illuminé de son en- « seignement l'Eglise de Dieu. Voilà ce que signi-
2So LIVRE III — MORT DE SAINT THOMAS
« fient les pierres précieuses qui lui servent de « parure. Celle qui brille sur sa poitrine marque « spécialement la droiture d'intention avec la- « quelle il a défendu et affirmé la foi ; les autres « désignent les livres nombreux et les écrits de « toute sorte qu'il a composés. Aussi est-il mon « égal dans la gloire, avec cette diftérence qu'il « me dépasse par l'auréole de la virginité. » Tel fut le récit de Fr. Albert de Brescia, après lequel il défendit à ses deux disciples d'en rien révéler de son vivant, sauf le cas d'une enquête juridique pour la canonisation du docteur Thomas d'Aquin. »