‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 154 sur 372 · INJONCTIONS DU PAPE · texte numérisé non relu

INJONCTIONS DU PAPE

Très peu de temps après le revirement inopiné qui avait déçu les promoteurs de la pacification, des Lettres apostoliques étaient arrivées en deçà des monts; et elles se succédaient depuis lors, nombreuses et pressantes, adressées au Roi d'Angleterre, au primat exilé, à divers prélats encore, mettant à néant les rapports des ambassadeurs anglais qui avaient une fois de plus trompé leur maître et la chrétienté. Il devenait très évident qu'Alexandre III comprenait mieux qu'il ne l'avait jamais fait la réelle position dans laquelle se trouvaient respectivement les deux adversaires. Si tous les nuages n'étaient pas dissipés dans son esprit, s'il était visible que le caractère prêté à Thomas par ses ennemis inspirait encore quelque inquiétude au Saint-Père, il était non moins clair qu'Alexandre voulait décidément la fin de la crise et se refusait à remettre en question les avantages acquis depuis la mission de Gratien. Se plaçant sur le terrain conquis pendant les dernières négociations, et s'armant des déclarations faites par Henri II dans le but d'endormir un ennemi devenu pressant, le Pape exigeait l'exécution de ces engagements.

Au Roi d'Angleterre il écrivait pour le féliciter des dispositions consignées par le prince dans la charte que

Jean d'Oxford avait mise en son nom sous les yeux de la cour pontificale (i). Alexandre III prenait acte des articles ainsi concédés par le Roi, et n'admettait pas que le sceau royal pût figurer sans cause valable au bas d'un acte solennel. Henri II promettait, disaitil, au primat d'Angleterre la réintégration dans tous ses droits ; il offrait de lui rendre en paix son Église et tous les biens qui en dépendaient jadis, avant la réunion du parlement de Northampton et le départ de l'Archevêque : le Pape acceptait donc et tenait ces points pour acquis. Quant au baiser de paix, gage de la sincérité de cette réconciliation, le Souverain Pontife se donnait la peine d'absoudre le Roi du serment qui s'opposait à l'accomplissement de cette formalité, du moins comme le prétendait Henri. Tout prétexte, même frivole, étant désormais enlevé, le prince ne devait plus refuser ce que tout le monde s'accordait à réclamer comme le sceau nécessaire de la pacification. Au surplus, le Pape annonçait la nomination de deux nouveaux commissaires chargés de procurer au plus tôt l'exécution de ces conventions. Le choix du Pontife romain s'était porté pour cette mission sur deux prélats qui ne devaient inspirer aucune méfiance au Roi d'Angleterre', mais dont les noms, il faut le dire, ne pouvaient au même degré rassurer l'Archevêque de Cantorbéry : c'étaient en effet Rotrou, archevêque de Rouen, et Bernard de Saint-Saulge, évêque de Nevers, précisément les deux prélats qui avaient témoigné naguère par leurs lettres qu'ils ne savaient pas discerner les pièges trop habilement tendus par le Roi. Peut-être était-ce pareil choix qui avait engagé les agents de Henri à

I. Ep. <K Dilecti fi!ii nostri » {Mciie riais, t. vu, page 204).

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chanter si tôt victoire, car la seconde partie du document apostolique conférait aux commissaires des facultés que l'on comptait sans aucun doute exploiter dans le camp du Roi. En effet, sur la question si grave des excommunications, le Pape ne faisait pas les concessions qu'avaient publiées les anglais ; mais dans le cas où les deux évêques commissionnés par le Saint-Père considéreraient la paix comme assurée, ils pourraient absoudre les excommuniés. Il y avait là certainement une réserve dont on ne peut méconnaître l'importance ; néanmoins pour qu'elle pût être efficace, il eût fallu que les deux prélats à l'appréciation desquels s'en rapportait le Pontife romain fussent aussi clairvoyants et aussi fermes que l'avait été Gratien. D'autre part, les gens du Roi faisaient un raisonnement qu'il nous est facile de saisir : la paix est assurée, se disaient-ils, puisque le Pape ne demande au Roi que ce que le Roi a offert au Pape; donc les absolutions peuvent être d'ores et déjà considérées comme accordées. Sans doute la conclusion était fausse parce que les prémisses l'étaient aussi, le Pape réclamant en réalité quelque chose de plus que les conditions proposées par Henri II ; mais on savait assez que Rotrou et Bernard de Saint-Saulge ne verraient là que des détails, et en hommes exempts de scrupules les agents du prince avaient jeté au vent les nouvelles qui avaient provoqué en France des réclamations universelles.

Alexandre III avertissait en même temps les deux prélats de la mission dont il les investissait. Chacun d'eux reçut d'abord une lettre particulière du Saint- Père ; et à comparer les termes de ces deux pièces, il semble que le Pape comptait sur l'évêque de Nevers plus que sur l'archevêque de Rouen. Mais une troi-

sième lettre, datée de Bénévent, 17 janvier 1170, fut adressée collectivement aux mandataires de Sa Sainteté ; comme elle renfermait les instructions précises qui leur étaient données, il nous importe d'en connaître exactement le texte (i). Le Pape disait :

« Par les lettres et les députés de notre très cher fils dans le Christ, Henri II, illustre Roi d'Angleterre, Nous avons connu les conditions accordées par lui à notre vénérable frère Thomas, Archevêque de Cantorbéry. Pour l'amour de Dieu, de Nous-même, et de l'Église romaine, il lui a permis de rentrer en toute sécurité dans son Église, pour en reprendre possession ainsi que des domaines qui en dépendent, dans les conditions qui existaient avant le départ de l'Archevêque, alors qu'il jouissait de la faveur royale; et le Roi a stipulé les mêmes clauses au regard des hommes qui ont quitté l'Angleterre à cause du primat. Cependant lesdits députés Nous ont exposé entre autres choses, que le Roi, se trouvant un jour gravement offensé, avait résolu de ne jamais recevoir ledit Archevêque au baiser de paix, mais qu'il consentait à voir son fils aîné le suppléer en cela, pour l'amour de Dieu et de Nous.

« D'autre part, maître Vivien, étant de retour auprès de Nous, a expliqué en détail qu'au colloque de Montmartre le Roi avait rendu à l'Archevêque sa grâce et sa faveur, avait consenti à le remettre en possession des domaines de son Église dans les meilleures conditions qui eussent jamais élé faites à ses prédécesseurs (2), et à lui compter enfin, pour ses

1. Ep. « Carissimus in Christo filius » [Materials, page iQ.'^).

2. Il y a lieu de s"étonner de trouver ici cette assertion. \'ivien avait pourtant compris, à la conférence de Montmartre, à ciuel résultat on aboutirait en acceptant pareille clause ; revenait-il sur son opinion, ou le

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