LE MARTYRE
Dès le matin du 2q décembre, les conjurés lancèrent au nom du Roi des ordres pour réunir une assez forte troupe, composée de tous les détachements que les châteaux de la contrée purent distraire de leurs garnisons (i) ; celle de Saltwood fut mise en mouvement tout entière, à l'exception de deux hommes. A Cantorbéry même, les officiers du Roi convoquèrent la milice, mais ils se heurtèrent à un refus absolu ; alors on fit publier une ordonnance qui défendait aux gens de la ville de prendre les armes, quoi qu'ils pussent voir ou entendre ; les ordres de ce genre étant toujours mieux exécutés, les chevaliers ne s'inquiétèrent plus des miliciens. Avec les renforts assemblés de tous côtés les quatre conjurés avaient assez de monde pour forcer un palais ouvert à tout venant. Vers midi on les vit arriver à la tète de leurs
I. Nous suivons simultanément pour ce chapitre les récits des trois témoins oculaires, Grim, Fitzstephen et Guillaume de Cantorbéry ; leurs narrations concordent sur les points principaux et dans un grand nombre de détails ; elles se complètent mutuellement ; et là où il y a quelques points obscurs, le récit de Garnier nous donne des explications qui éclairent singulièrement ces questions, d'ailleurs peu importantes, mais pourtant intéressantes. — Le Ouadrilogiie donne ici une grande place au récit du moine Bénédict, témoin oculaire lui aussi ; sa version concorde avec celles de nos trois auteurs ; quelques détails particuliers s'y rencontrent, et nous les insérerons.
compagnies à l'abbaye de Saint-Augustin, où Clérambaud, leur allié naturel, ne pouvait manquer de les bien recevoir. Il y demeurèrent quelques heures, tandis que leurs hommes s'assuraient des divers points stratégiques dont la possession importerait dans le cas d'un mouvement populaire ; ainsi fut occupée la maison d'an certain Gilbert, située en face de la porte du palais primatial.
Pendant ce temps, que faisait l'Archevêque? Dès le matin, au moment même où les troupes manœuvraient pour cerner sa demeure, il descendit à la basilique pour y entendre la messe ; puis il alla, selon sa coutume, visiter tous les autels de l'église, et vénérer une fois encore les reliques des saints dans leurs châsses ou dans leurs tombeaux. Il demeura ainsi longtemps en prières, et ne se releva que pour entrer au chapitre afin de s'entretenir des choses de Dieu avec deux ou trois religieux ; après quoi il fit appeler un des moines, Thomas de Maidstone, pour lequel il nourrissait une grande estime, et qu'il pria d'entendre sa confession. L'heure du repas étant arrivée, il y assista comme de coutume, mais après avoir donné des ordres pour que le service fût simplifié de manière à être promptement terminé; car il connaissait parfaitement quels sinistres préparatifs se faisaient au dehors, et prévoyait l'arrivée prochaine de ses bourreaux.
Le repas achevé, il monta comme à l'ordinaire dans son appartement avec quelques familiers, clercs et moines; là se trouvaient Jean de Salisbury, Edouard Grim, nouvellement arrivé à la cour primatiale, Guillaume Fitzstephen, Robert de Merton, le vénérable prieur qui avait dirigé les premiers pas de Thomas dans la vie ; mais Herbert et Alexandre le Gallois