CHAPITRE XIX
étaient bien loin, en ce moment où ils eussnt donné tout au monde pour se trouver aux côtés de leur maître. 11 était un peu plus de trois heures après midi ; assis sur le lit qui décorait sa chambre plus qu'il ne servait à son repos, l'Archevêque s'entretenait de matières spirituelles avec ses familiers, groupés autour de lui ou assis à ses pieds. A cette heure mêrrie s'ouvraient les portes de l'abbaye de Saint- Augustin, livrant passage aux quatre conjurés, qui se dirigèrent rapidement et sans bruit vers le palais primatial. suivis d'une douzaine de soldats.
Le portail était grand ouvert devant eux ; ils pénétrèrent donc sans aucune résistance dans la cour, et leurs hommes eurent promptement fait de se saisir du portier, de le remplacer par un d'entre eux qui ferma soigneusement la porte, laissant seulement le guichet ouvert pour communiquer avec ses camarades postés chez Gilbert. La ligne de retraite était-elle enfin assurée? Les chevaliers le pensèrent et se décidèrent à franchir le seuil de la grand'salle.
Ils portaient la cotte d'armes et le chaperon, mais leurs armures n'étaient pas loin. Bien connus à la cour de Cantorbéry comme familiers du Roi, ils entrèrent sans obstacle, et Guillaume Fitznigel, chevalier, sénéchal du primat, les accueillit avec un empressement singulier. La maison de l'Archevêque prenait à ce moment son repas, et selon les habitudes hospitalières du palais, on invita aussitôt les nouveaux venus à s'asseoir à cette table où tels d'entre eux avaient plus d'une fois mangé, car Fitzurse, Moreville et Tracy s'étaient liés jadis à Thomas Becket par l'hommage féodal; le premier lui devait même son entrée à la cour et la faveur du Roi. Sans vouloir s'arrêter, les conjurés traversèrent la vaste salle, et
montèrent jusqu'aux appartements du primat, toujours guidés par Fitznigel, qui pénétra seul d'abord dans la chambre où se trouvait TArchevêque. 11 annonça la présence de quatre chevaliers de la maison du Roi, qui désiraient parler à Sa Seigneurie :
« Faites les entrer », répondit Thomas, qui continua paisiblement l'entretien commencé avec un des religieux; il lui répondait quand la porte s'ouvrit de nouveau pour donner passage aux sinistres visiteurs.
Ils s'avancèrent, Renaud Fitzurse marchant le premier ; surleur passage les clercs les saluèrent, sans obtenir d'autre réponse que quelques mots grom mêlés d'un air sombre ; quant au primat, il ne changea pas d'attitude. Arrivés devant lui, les quatre chevaliers s'assirent sur le plancher, selon la coutume; un archer qui les avait accompagnés fit de même un peu plus loin ; puis il y eut un moment de silence, l'Archevêque observant ces gens qui pénétraient chez lui sans daigner même le saluer, et qui paraissaient, d'ailleurs, assez embarrassés de leur situation. Pour y mettre un terme, Thomas prit le parti d'adresser un mot de bienvenue à Guillaume de Tracy, en l'appelant par son nom : nouveau silence ; les quatre échangèrent un regard, et Fitzurse enfin répondit :
« Dieu t'aide ! »
C'était le salut qu'on accordait aux petites gens; une vive rougeur colora le visage du primat, mais il se contint. Finalement Renaud prit la parole :
— Nous apportons, dit-il, les ordres du Roi qui « est par-delà le détroit; les entendras-tu seul ou en « présence de tes gens?
— Comme il vous plaira, répondit l'Archevêque.
— Non pas, mais comme tu voudras. »
Pour en finir Thomas pria ses amis de passer