CHAPITRE III
JEAN d'oxford (l 166-I167)
L'Archevêque de Cantorbéry avait songé à la ville de Sens parce qu'il la connaissait déjà pour y avoir séjourné un mois environ, lorsqu'il était venu, au péril de sa vie, plaider sa cause par-devant le Pape. L'urbanité des habitants, la sympathie cordiale du clergé l'avaient frappé, au sortir des scènes tragiques de Clarendon et de Northampton, derniers souvenirs que lui eût laissés sa patrie. Dans les premiers jours de novembre 11 6b il fallut enfin dire adieu au cloître paisible, au vallon solitaire, aux bons religieux de Pontigny. Ce fut une scène touchante que celle du départ. L'abbé voulait accompagner jusqu'à Sens la petite caravane des exilés ; mais les moines ne laissaient pas sans chagrin partir l'hôte qu'ils avaient appris à vénérer. Les voyant tous réunis autour de lui, Thomas les remerciait, leur promettait qu'un de ses successeurs acquitterait un jour la dette qu'il ne pouvait solder à cette heure ; et la prophétie se réalisa en effet (i). Mais les bons religieux n'écoutaient guère ;
I. Successivement deux archevêques de Cantorbéry, bannis d'Angleterre, vinrent dans le courant duxiii^ siècle chercher asile dans le cloître qui avait accueilli saint Thomas Becket : ce furent Etienne Langton, exilé par Jean-Sans-Terre, puis saint Edmond, confesseur à son tour de la liberté ecclésiastique. Celui-ci mourut à Pontigny, et son corps y a reposé glorieux jusqu'à nos jours. N'était-ce pas là payer magnifiquement
ils se pressaient tout en larmes autour de l'Archevêque qui les bénissait; puis quand le modeste cortège se mit en marche, tous se prirent à le suivre. On se pressait autour du cheval de l'exilé ; on s'agenouillait pour recevoir encore une bénédiction ; sans y prendre garde on dépassait la porte de la cour, et jusque sur la route les moines accompagnaient leur saint ami dont ils ne pouvaient se séparer ; c'était à qui lui donnerait le dernier quelque marque d'affectueuse vénération. Pour mettre un terme à ces tristes adieux le Père abbé grondait, mais on ne l'entendait pas ; la cloche du monastère sonnait, mais on ne comprenait pas ; et l'on était déjà lom quand peu à peu les moines commencèrent à s'arrêter, suivant encore des yeux et du cœur la petite troupe qui continuait sa route et se perdait dans le lointain des bois.
Thomas marchait en tête ; mais comme au sortir du château de Clarendon, il allait seul, pensif et silencieux. Guarin respecta quelque temps son mutisme insolite ; il fmit pourtant par se rapprocher du primat, et lui demanda la cause de ses préoccupations, mais Thomas évita d'abord de répondre. Enfin, pressé par les instances du bon abbé, qui craignait peut-être d'avoir involontairement froissé son hôte, l'Archevêque lui dit :
— « Seigneur abbé, j'ai bien sujet de paraître af- « fligé ; mais malgré l'intimité dans laquelle nous avons « accoutumé de vivre l'un avec l'autre, je ne puis
les bienfaits reçus des moines par les grands archevêques de Cantorbéry ? Et nous ne parlons pas ici des miracles que fit saint Thomas en faveur des religieux, ni des bienfaits matériels conférés au monastère par les primats d'Angleterre (V. John Morris, The Life of S. Thomas, page 243, qui renvoie à Dom Martène, Thcsaur. Nov. Anecdot.^ t. m, pages 1247, 1254, 1824, 1853, 1873, iq04, et au BuUar. Rom. (Lyon),ann. 1247, II janvier, bulle de canonisation de saint Kdmond).