‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 28 sur 372 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

« VOUS expliquer la cause de ceci que vous ne m'ayez « promis le secret tant que je vivrai.

— Je vous le promets, répondit Guarin.

— « Hé bien, seigneur abbé, la nuit dernière j'ai « eu un songe qui m'a révélé quelle serait ma fm. « Je mourrai de mort violente : puisse-t-elle être « précieuse devant Dieu. Il me semblait être dans « une église ; laquelle, je n'en sais rien. Je plaidais « contre le Roi d'Angleterre la cause que je défends, « en présence du Pape et des cardinaux ; ceux-ci « tenaient pour mon adversaire, bien que le Pape « inclinât en ma faveur. Soudain survenaient quatre « chevaliers qui m'entraînaient loin du tribunal du « Souverain Pontife, et dans l'église mêmiC me tran- « chaient la tête, à cet endroit où je porte la couronne « cléricale, où l'huile sainte a coulé. Ce songe est « prophétique, je le sais, et j'en suis troublé, anxieux. « Non que la révélation d'une telle fin m'effraie : bien « plutôt j'en rends au Seigneur toutes mes actions « de grâces pour avoir daigné me faire connaître, à « moi pauvre misérable, la manière en laquelle je dois « quitter ce monde. Mais j'éprouve une peine très « vive au sujet de ceux qui m'ont suivi jusqu'ici, et « qui ont tant souffert à cause de moi. Car je le sais « également : quand le pasteur aura été frappé, le « petit troupeau sera dispersé (i). >/

Arrivés enfin à Sens, les exilés y trouvèrent un accueil aussi empressé que naguère à Pontigny. L'abbé de Sainte-Colombe leur ouvrit avec bonheur les portes de son monastère, où Thomas reprit la vie austère et

I. Herbert, qui nous rapporte ceci, ajoute que Thomas fit la même confidence peu après à l'abbé de Vauluisant, de l'ordre de Citeaux, et que le récit de ce second témoin vint plus tard confirmer celui de Guarin de Galardin.

SAINT THOMAS DE CAXTORBhRY

quasi claustrale qu'il avait menée parmi les moines cisterciens. Une cellule lui suffisait ; encore la partageait-il avec Robert de Merton, son ancien maître, devenu son chapelain et son confident le plus intime (i). Il avait pris soin pourtant de s'assurer par une promesse formelle de la discrétion de son ami; aussi ne connut-on qu'après sa mort le détail des terribles mortifications que s'était imposées aux jours de l'exil le martyr de l'Église. Une couchette monastique était mise à sa disposition, garnie de la simple paillasse et de la couverture en usage pour les religieux; mais Thomas n'y reposait guère. Lorsqu'il voyait Robert endormi, sans bruit il se levait pour se mettre en oraison ; puis quand la fatigue l'accablait, il s'étendait tout vêtu à terre et prenait ainsi quelques instants de sommeil. Après quoi il éveillait son chapelain, lui mettait en main les verges et recevait ainsi la discipline sur ses épaules nues. Trois ou quatre fois chaque nuit, davantage même en certaines circonstances, il recourait ainsi au ministère du bon Robert, qui pleurait d'avoir à sévir sur un pauvre corps ensanglanté, dont une haire de crin ne laissait point se fermer les plaies. Parfois il murmurait : ^< Misère de moi ! Pourquoi <' suis-je né ! » Et il jetait les verges au bout de la cellule. Thomas les ramassait et suppléait lui-même aux défaillances de son chapelain.

Pendant le jour, nul ne pouvait soupçonner les tourments de la nuit. Thomas vivait solitaire, partageant son temps entre son oratoire et sa cellule, priant Dieu ou copiant des manuscrits, et on ne le voyait guère qu'aux heures des repas. Dès le matin il sortait sans bruit pour aller s'enfermer avec Dieu dans

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