‹ Saint Thomas de Cantorbéry (volume 2)Chapitre 276 sur 372 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

PAROLES PROPHÉTIQ^UES (1173)

Saint Thomas était glorifié pour les siècles à la face de la chrétienté entière ; mais il prouva par d'autres signes qu'il voulait un triomphe plus complet encore. Successivement nous Tavons vu atteindre et vaincre par ses bienfaits presque tous ceux qui l'avaient combattu ici-bas; néanmoins il était un cœur qu'il n'avait pu ramener encore, et que la canonisation même n'avait pas éclairé ; combien de fois, pourtant, aux jours de sa vie souffrante et militante, n'avait-il pas « demandé à Dieu l'âme de son Roi ? » Cette conquête qu'il n'avait pu achever en ce monde, il voulait la poursuivre après être entré dans la gloire ; et si le Seigneur entendit que la justice y affirmât ses droits, du moins la miséricorde y eut-elle une part encore plus considérable.

A l'époque où le primat d'Angleterre exilé résidait à l'abbaye de Pontigny, un jour il écrivit au Roi Henri une lettre dans laquelle nous a\'ons remarqué ces mots : <(. Brisez les chaînes de l'Église ; rendez « lui ses droits, pour le bien de votre royaume ; vous <c écarterez ainsi tout reproche de votre lignée royale « en assurant la paix de votre propre règne. Autre- « ment je craindrais que la guerre ne fût à perpétuité « dans votre maison ; à Dieu ne plaise ! » Un autre

jour, aussi pendant les années de l'exil, le saint eut un songe qu'il raconta lui-même à Flerbert en ces termes : -" Il me semblait être debout sur une haute f{ montagne, tandis que le Roi se trouvait dans la « plaine. Soudain je vis fondre sur lui des oiseaux de » proie ; il y en avait de toutes espèces, et ils atta- '-< quaient le prince avec fureur ; leur bec, leurs serres « lui arrachaient ses habits royaux jusqu'à le laisser « enfin demi nu. Le Roi reculait pas à pas devant « ces attaques multipliées, se rapprochant de plus en « plus d'un affreux précipice qu'il n'apercevait point. « Il était sur le bord du gouffre, lorsqu'un seigneur de « la cour, en qui le prince avait mis sa confiance et « qu'il avait élevé à de hautes dignités, leva la main « contre son bienfaiteur et son maître, essaya de « lui arracher les derniers lambeaux de la pourpre « royale, et tenta de le précipiter dans l'abîme. Il me » souvint alors de notre ancienne amitié; en un clin « d'œil je me trouvai aux côtés du Roi : comment « avais-je précisément une lance à la main, je n'en « sais rien; mais enfin je m'en servis pour disperser « les oiseaux; je remis sur les épaules du souverain fi le manteau royal, et quant au seigneur félon je lui « témoignai mon indignation : De votre part au moins, « disais-je, le Roi ne devait pas s'attendre à pareille « ingratitude (i). »

La lettre de l'Archevêque et le songe qu'il racontait ainsi résumaient bien longtemps à l'avance des événements que nous devons maintenant exposer.

Le couronnement de Henri Court-Mantel avait été, V nous le savons, l'événement le plus grave qui eût

I. Herb. pag. 548. Le saint Archevêque avait même nommé le traître, mais celui-ci étant encore vivant lorsque Herbert écrivait, le biographe n'a pas voulu articuler son nom.

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