CHAPITRE XXVI
Dieu ayant dessein de ramener la France à la pleine union avec le Siège apostolique, il ne se pouvait que le martyr de la liberté et de l'unité de l'Église ne se relevât dans notre pays. Une dernière page de son histoire nous reste donc à écrire, et qu'on nous pardonne si nous ne pouvons le faire sans y mêler le nom de notre famille religieuse, car ce fut à Dom Guéranger que le saint martyr lui-même remit le soin de sa cause.
Solesmes commençait à peine à vivre lorsqu'une recioutable épreuve fondit sur la nouvelle abbaye, dont l'existence même pouvait être mise en question. Le vieux gallicanisme suscitait cette tempête qui devait être longue, et dont le premier coup atteignit le monastère le 29 décembre, en la fête de saint Thomas de Cantorbéry. Dom Guéranger ne put que voir là une coïncidence providentielle, et mit aussitôt son abbaye sous la protection du martvr dont avec ses fils il implora le secours tout spécial. Son espérance ne fut pas trompée ; aussi lorsque vint le temps de composer les offices propres de la Congrégation Bénédictine de France, l'illustre fondateur voulut-il que des prières liturgiques particulières attestassent la dévotion des enfants de Solesmes envers leur puissant protecteur. Ce sont encore aujourd'hui les plus beaux accents qui retentissent sous les voûtes d'aucune église à la louange de saint Thomas de Cantorbéry. En écrivant son Année liturgique, Dom Guéranger lui consacra des pages, bien connues aujourd'hui dans tout l'occident, et spécialement en France, où elles ont remis en une vive lumière les traits, le caractère et la mission du grand Archevêque martyr. Et d'autre part, à mesure que se prononça le mouvement aujourd'hui achevé
5l8 SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY
de retour à la liturgie romaine, qu'avaient provoqué les travaux du grand abbé de Solesmes, saint Thomas reprit la place et reçut de nouveau le culte auxquels il avait droit en vertu de la parole du Successeur de Pierre et d'une possession de sept siècles. L'œuvre perfide des écrivains jansénistes fut ainsi anéantie, et l'Église est de nouveau unanime dans l'acclamation du martyr de sa liberté.
Aujourd'hui la lutte est plus vive que jamais, et les catholiques ne doivent pas oublier qu'elle n'est pas autre que celle dont saint Thomas fut le héros. C'est toujours la discipline de l'Église qui est en jeu, c'est-à-dire le rempart de la foi ; c'est toujours la liberté de sa parole et de son ministère qui est attaquée ; ce sont les derniers débris de ses immunités que l'ennemi veut détruire ; ce sont, en un mot, toujours des églises nationales que l'on cherche à créer dans l'esclavage. Sur ces points fondamentaux aucune conciliation n'est possible et c'est à la lutte qu'il faut se résoudre. Dans ce siècle saint Thomas de Cantorbéry a trouvé des imitateurs : après les trois évêques du concile de 1811, nous avons vu Clément-Auguste de Droste-Vischering ; nous avons vu les héroïques évêques de Pologne et d'Allemagne confessant dans la prison ou dans l'exil la liberté de l'Église ; nous avons vu errant sur tous les chemins de France l'illustre et saint prélat que Genève sa mère eût voulu courber sous le joug. A l'heure oii nous écrivons, des évoques et des prêtres français sont frappés pour avoir fait entendre à leurs peuples le simple langage de la foi. Enfin, dominant cette légion de confesseurs, les Pontifes romains se succèdent dans les fers; le xix" siècle a déjà vu trois Papes captifs de César, et peut-être Léon XIII léguera-