Annales du i-oinitc Flamand, sup. cit. pag
SAINT THOMAS DK CA\TORBI-RV
meurtriers, en le mettant au pillage, firent main basse sur les étoffes destinées au service de l'église ; et parmi celles-ci figurait une pièce de Siiniit de couleur verte, qu'un cardinal avait récemment envoyée de Bénévent ^ l'exilé : la correspondance de saint Thomas en fait foi. Or les vêtements conservés à Anchin étaient précisément de couleur verte; et au témoignage de M. de Linas, les ornements sacerdotaux attribués à saint Thomas ont tous été, sauf ceux de Sens, confectionnés sur le continent. Si ce ne sont pas là des preuves sans réplique, du moins la tradition en est-elle fortifiée, loin d'en être ébranlée ; car il est fort possible, sinon probable, que les assassins aient renoncé à leur butin et l'aient distribuée à diverses Églises : ce que nous avons dit à leur sujet dans la note précédente rend cette supposition très plausible. Par la même voie ont pu être dispersés en Angleterre et en Flandre beaucoup d'objets tels que le couteau dont parle le chroniqueur, tels que le calice d'or de saint Thomas, qui pourrait n'avoir été autre que celui dont fut enrichie jusqu'à la révolution l'abbaye de Bourbourg ou celui que posséda Saint- Vaast.
Mais il y a des souvenirs qu'on ne peut authentiquer de la même sorte ; ainsi les traditions qui font paraître saint Thomas Becket dans une foule d'endroits, non seulement en Flandre, mais en France et en Italie. Dans ce dernier pays, on nous montre, par exemple à Anagni, l'autel où il célébra la messe en 1169; on nous dit où il demeura pendant son séjour à la cour pontificale ; ailleurs on montre une fontaine qu'il fit jaillir. Tout cela ne soutient pas l'examen. Non seulement on n'a aucune trace de ce voyage dans la correspondance très détaillée de saint Thomas : mais même on y trouve la preuve écrite qu'il ne voulait pas l'entreprendre, connaissant d'avance les pièges que lui tendrait le Roi d'Angleterre, et nous en avons parlé dans notre récit (ci-dessus page 158). D'ailleurs nous avons tracé sa biographie avec trop de détail pour que le lecteur ne voie pas de lui-même l'impossibilité d'y trouver place pour un aussi long voyage. Nous sommes très portés à croire que la tradition italienne a, comme celle de Lisieux, confondu Thomas le Martyr avec saint Thomas de Canteloup, qui alla, lui, à la cour pontificale pendant son exil, et qui mourut même en Italie.
Il en faut dire autant de la tradition qui amène le primat de Cantorbéry à Saint-Lô : jamais il ne pénétra en Normandie depuis les événements de Northampton jusqu'à la paix de Frèteval; et alors il se dirigea tout droit de Paris sur Rouen, et de là sur le nord pour s'embarquer.
Les voyages que lui prêtent les traditions flamandes ne sont pas plus explicables, et c'est lui-même qui nous le dit, ce sont ses biographes qui nous en assurent, c'est la trame de son histoire qui ne peut se prêter à comprendre ces pérégrinations. Combien de fois l'exilé a-t-il écrit pour reprocher à des amis les voyages qu'on lui imposait afin de le mettre en rapports avec des cardinaux légats ou a\'ec le Roi d'Angleterre? Combien de fois a-t-il rappelé qu'il n'avait ni argent ni chevaux pour subvenir aux frais de tels déplacements? Avec quel soin n'évitait-il pas, à l'égard du comte de Flandre aussi bien que du Roi de France, toutes les démarches qui auraient pu mêler à ses affaires, déjà trop difficiles, quelque alliage de questions politiques ?
Au reste, un texte écrit précise l'époque à laquelle le saint aurait visité toute la Flandre, c'est celui d'Ypérius. Lorsqu'il parle du retour de Thomas Becket en Angleterre, il dit que l'Archevêque passa par les terres du comte de Flandre pour se rendre à Wissant, ce qui est vrai^ car le saint revint cette fois encore visiter Saint-Bertin et Ypérius ne pouvait se tromper sur ce point. Mais il ajoute : « Philippo Flandriie comité per Flandriara « usque in Angliam conducente et concomitante; » ce qui n'est plus aussi vrai. Poursuivons maintenant la lecture du texte : « In « quo transita ipse beatus archiprœsul capellam in Maie hospitio « Flandri:e comitis consecravit. » Où était ce château de Maie? Aux portes de Bruges, nous apprend Sanderus [Flandria illiistrata, t. i, page 68; t. ii, page 197.) Le texte d'Ypérius signifie donc bien que le comte a emmené l'Archevêque de Cantorbéry jusqu'à Bruges, et que par conséquent saint Thomas a réellement parcouru la Flandre. Mais c'est le cas de le redire, pareil texte prouve trop. Ypérius nous donne la tradition telle qu'elle existait à Ypres au milieu du xiv° siècle; c'est déjà un peu loin du xii^. Du silence de l'abbé de Saint-Bertin quant aux traditions d'Arras, de Lille, d'Anchin, concluerons-nous qu'elles sont nées plus tard encore ? Ce serait abuser de l'argument négatif ; nous aimons mieux montrer par des arguments que la tradition du château de Maie est erronée, précisément à raison de l'éloignement de ce château. En effet voici ce que nous apprennent les documents contemporains de saint Thomas et ses lettres elles-mêmes :
Parti de Sens le i""" novembre, l'Archevêque prend la mer à "Wissant le 1" décembre ; c'est donc un mois, dont nous connaissons d'ailleurs l'emploi presque jour par jour. Thomas Becket se rend à Paris, visite le Roi, l'évêque et les chanoines de Saint- Victor ; nous voici pour le moins au 3 novembre. De Paris le primat se rend à Rouen ; nous sommes au 6, Il attend plusieurs jours dans
SAINT THOMAS DE CANTORBliRY
cette ville, car le Roi Henri lui a donné là rendez-vous et il s'agit de recevoir une somme d'argent pour payer les créanciers qui ont suivi le prélat (où sont les riches présents qu'il destine à tant d'Églises?). C'est donc au plus tôt le lo novembre que l'Archevêque prend la route du Ponthieu pour gagner Wissant ; c'est un voyage de soixante-dix lieues au moins, et nous pouvons bien lui donner une semaine pour l'accomplir, car en se rendant jadis au concile de Tours, il a mis quinze jours à faire la même route ; cela nous mène donc au iS ou au 20 novembre. Il va par conséquent rester dix jours tout au plus pour faire à petites journées un voyage circulaire par Arras^ Anchin, Marchiennes, Bruges, Dixmude, Courtrai, Tournai, Lille, Beaucamps-en-Weppe et Saint- Bertin ! Et il faut compter une journée pour la dédicace de la chapelle au château de Maie ; il faut compter les arrêts qu'indiquent les traditions, ici pour faire jaillir une fontaine, là pour célébrer la messe dans deux églises successivement ; il faut enfin trouver plusieurs jours passés à Wissant même, car l'histoire authentique nous dit qu'en effet le primat dut attendre un vent favorable ; nous avons ajouté qu'il attendait aussi des lettres apostoliques, même après que la traversée fut devenue possible; ainsi le tour de Flandre aurait dû avoir lieu en quatre ou cinq jours au plus ! Et quelques écrivains se demandent si le comte Philippe a fait visiter à l'Archevêque ses villes de la Flandre maritime ! Non, non, Thomas était pressé d'arriver à Cantorbéry, notre récit dit pourquoi. En passant à un kilomètre de l'abbaye d'Andres il s'excusa de n'y pouvoir entrer même pour une heure ; bien moins encore s'est-il laissé entraîner jusqu'à Marchiennes et jusqu'à Bruges. Le texte d'Ypérius ne saurait prévaloir contre les dates fixées par les contemporains, dont pas un, d'ailleurs, ne note d'autre visite du saint en Flandre que celles qu'il fit sur sa route à Saint-Bertin et au comte de Guines. Un détour aussi long que celui de Saint-Omer à Bruges n'aurait cependant pas pu leur échapper.
D'autre part il faut observer que le voyage dans les diverses villes de Flandre n'a pu avoir lieu à aucune autre époque. L'Archevêque de Cantorbéry n'a traversé ce pays, ou mieux ne l'a côtoyé, que dans trois circonstances : lorsque il se rendit au concile de Tours, lorsqu'il s'échappa d'Angleterre, et lorsque il y rentra. De cette dernière on voit ce qu'il faut penser. Lors de son évasion, il est absolument certain que le prélat fugitif se rendit des environs de Gravelines aux bords de l'Aa, et de là par la rivière à Clairmarais, puis à Saint-Bertin, et enfin en toute hâte à Térouanne et à Soissons. Quant au voyage de 1163, Herbert
nous dit positivement que de Gravelines son maître se rendit à Tours par la Normandie et le Maine, en demeurant sur les terres de la couronne d'Angleterre, in omni illnstris rcgis Anglonim ditione ; c'est nous dire que l'Archevêque allait sans s'éloigner du littoral, et parcourait la route qu'il suivit en sens inverse au mois de novembre 1170.
Il faut donc renoncer à appuyer les traditions locales qui nous montrent saint Thomas Becket visitant les Flandres et y semant de précieux souvenirs. Nous ne contestons, répétons-le, que l'authenticité de ces voyages, et non pas celle de toutes les reliques conservées autrefois ou même encore aujourd'hui dans l'Artois et les pays flamands. Quelques-unes sont d'une authenticité certaine, nous les avons notées. Les autres ont pu arriver après la mort de saint Thomas par diverses voies^ à raison des rapports continuels entre ces pays et l'Angleterre^ et aussi des miracles que le martyr paraît avoir multipliés en faveur des populations de ces contrées. La présence des exilés anglais, chassés par les persécutions d'Elisabeth, n'a pu manquer de donner un nouvel élan à la dévotion envers saint Thomas Becket ; plus d'une tradition locale pourrait même ne pas remonter beaucoup plus loin ; mais pour en faire le triage, pour en montrer l'origine et les transformations, il faudrait pouvoir étudier chacune d'elles en particulier, ce qui ne peut être l'oeuvre que des sociétés savantes et des archéologues fixés dans ces diverses villes. La seule qu'il nous fût possible de scruter était celle qui se rattache au pontifical aujourd'hui conservé à la bibliothèque de Douai; c'est un livre, par conséquent un objet qui porte en lui-même des caractères plus nombreux et plus faciles à appréhender que beaucoup d'oeuvres d'art.
Ce pontifical vient de l'abbaye de Marchiennes, à laquelle, d'après une « tradition constante », saint Thomas l'avait donné. Nous venons de voir ce qu'il en est du passage de l'Archevêque en ce monastère, mais il y a plus. Ce pontifical est bien d'origine anglaise ; il reproduit pour les cérémonies des ordinations l'antique pontifical d'Egbert; pour le couronnement des rois l'Ordo du sacre du Roi Ethelred; on y trouve un addinicntutu, xeXziii k la consécration des archevêques de Cantorbéry et d'York, tiré du pontifical de saint Dunstan. Les particularités les plus remarquables des pontificaux anglais de Rouen et de Jumièges s'y retrouvent de même. Toutefois ce livre n'a jamais servi à saint Thomas ni à personne, car il présente des lacunes qui le mettaient nécessairement hors d'usage. Ainsi au folio 62, une grande page blanche tronque l'ordination du portier; deux autres pages blanches viennent ensuite, et le texte ne reprend qu'au milieu de
l'exhortation adressée par le Pontife au sous-diacre; YExiiltct écrit à la fin est demeuré inachevé. Enfin, il est évident que ce pontifical n'a jamais appartenu même à l'Eglise de Cantorbéry ; on le voit par les litanies données aux f°' 22 et 23; elles ne mentionnent pas un des saints archevêques ; en revanche nous y trouvons saint Swithun et saint Adehvold, tous deux évêques de Winchester, et saint Byrin dont les reliques ont été transférées dans cette même Eglise de Winchester. Le sacre des rois y est toujours supposé fait par « l'évéque » et non par l'Archevêque, ainsi que l'eût dit nécessairement un livre à l'usage de la primatiale. Saint Thomas n'est pas nommé aux litanies, ce qui nous donne à penser que ce volume a été écrit avant son martyre, attendu la rapidité avec laquelle se répandit la dévotion au glorieux thaumaturge de Cantorbéry. A nos yeux c'est une copie, exécutée dans la seconde moitié du ynf siècle, et qui reproduit un pontifical monastique plus ancien : les bénédictions festives mentionnées pour les fêtes de saint Cuthbert, de saint Benoît, de saint Augustin de Cantorbéry, nous le persuadent, ainsi que la bénédiction des lieux réguliers et la cérémonie pour la bénédiction d'un moine, c'est-à-dire pour sa profession ; un évêque n'avait que faire de ce texte, si du moins son chapitre cathédral n'était pas composé de Bénédictins. Ces sortes de pontificaux monastiques prenaient volontiers dans les livres des différentes Eglises les rites à leur convenance ; et nous venons précisément de remarquer ce caractère dans celui que nous étudions. Nous chercherions donc son origine dans quelque monastère, peut-être dans l'abbaye de Hide, située près de Winchester; mais il nous parait certain, en tous les cas, qu'il n'a jamais appartenu à saint Thomas de Cantorbéry.
Restent les fontaines comme celle d'Arras, les puits comme ceux qui se trouvent à Lille, dans la maison de la rue d'Angleterre, et à Beaucamps-en-Weppe à côté de l'ancienne chapelle rebâtie depuis par le comte de La Grandville (i). D'après ce que nous venons de dire, on ne peut admettre que saint Thomas ait fait jaillir ces fontaines, ni même qu'il se soit désaltéré à ces puits. Cependant la tradition locale attribue à leur eau la vertu des miracles et nous n'avons garde d'y contredire ; mais ces prodiges peuvent bien être dus ù la vertu du saint sans que sa présence ait été nécessaire en ces lieux. Nous savons assez quel rôle a joué « l'eau de saint Thomas » dans l'histoire de ses miracles ; nous avons vu comment ses reliques, trempées dans une eau quelconque, lui communiquaient souvent une vertu surnaturelle. Aussi, ne pouvant amener le bien-