Revue de l'Art chrétien, mars i8gi, étude de M. de Mély
SAINT THOMAS DE CANTORHl-RY
de son martyre prouve que l'événement n'eut point le sanctuaire pour théâtre. Enlevé de force et précipitamment de ses appartements, au point qu'il dût réclamer pour faire porter devant lui la croix primatiale, l'Archevêque n'avait pris aucune disposition spéciale; il ne songeait point à monter à l'autel ni à présider l'office ; il se trouvait revêtu comme il l'était dans le cours ordinaire de sa vie. S'il eût alors porté sur la poitrine une croix d'or, Fitzurse n'eût pas eu à demander « où était l'Archevêque » ; le métal brillant eût frappé ses yeux en dépit de l'obscurité qui commençait à se faire. Ajoutons que les caractères de la croix en question démentent les titres qu'on lui attribue. Elle a double croisillon ; elle est faite d'une sorte de filigrane assez gros, et attachée à une chaîne plate de même facture. Nulle trace de sang dans ce filigrane; et pourtant^ avec la meilleure volonté du monde, on n'eût pu les faire disparaître entièrement s'il s'en fût trouvé. De plus, la forme de croix de Lorraine n'était point encore, au xif siècle, l'insigne de la dignité archiépiscopale; et c'est \h un caractère défavorable à l'authenticité de celle qui nous occupe. Nous avons vu plusieurs croix pectorales du xi*" et même du xiv^ siècles, qui n'étaient que des reliquaires en forme de quatre-feuilles; aussi admettons-nous difficilement qu'au xii' saint Thomas pût en porter une pareille à celle du trésor de Paris, et il nous faudrait quelque document authentique pour certifier la valeur de la tradition sur ce point.
Revenons maintenant au pays de Flandre, sur lequel nous avor^s déjà jeté les yeux. Nous parlons, dans notre f volume des objets rangés par nous dans la catégorie des souvenirs, tout-àl'heure nous dirons pourquoi. Ici nous voudrions mentionner des reliques, aujourd'hui perdues hélas, qui enrichissaient diverses Églises de ces contrées.
L'abbaye de Saint-Bertin en possédait qui lui pétaient arrivées de bonne heure, à en juger par leurs caractères; elles n'en étaient que plus précieuses, mais il n'y a pas là de quoi surprendre ; nos lecteurs savent quels rapports fréquents et intimes existaient entre la grande abbaye et les monastères anglais, quels services rendus à saint Thomas lui avaient créé des titres auprès des religie.ux de Cantorbéry. Dans l'inventaire du xv^ siècle, aujourd'hui passé en Angleterre (i), on trouvait mentionnées des reliques du sang, des cheveux, des sourcils, piris du cilice et de divers vêtements du martyr. L'absence de toute mention des ossements et des habits
I. Annales du comité Flamand de Fra}ice, t. vu. années 1863-1864, page 359-
RELIQ.UES ET SOUVENIRS DE SAINT THOMAS e^49
pontificaux nous porte à croire que ces diverses reliques vinrent à Saint-Bertin avant la translation de 1220. L'abbaye en conserva plus tard une autre, dont nous ignorons la nature, mais qui avait servi à la consécration d'une chapelle à la Motte-au-Bois, près Cassel. Lorsqu'on reconstruisit ce petit édifice pour le remplacer par une église, la relique fut déposée cà Saint-Bertin.
L'abbaye de Marchiennes reçut en 1234, quatorze ans après la translation, des reliques envoyées par le prieur de Cantorbéry ; elles consistaient en quelques débris recueillis dans le sarcophage de marbre ouvert par Etienne Langton, et parmi lesquels il faut noter plusieurs petits ossements, de ces « pauca ossicula » que le primat réserva lors de la cérémonie pour les Eglises auxquelles il y aurait lieu de témoigner une considération particulière.
A l'abbaye de Liessies se trouvait une portion d'un cilice, et à Sainte-Vaudru de Mons un fragment du bras. Le collège anglais de Douai possédait une relique insigne, à savoir une haire du saint qui, parait-il, était entière. Nous rappelons ici que l'histoire en mentionne trois ; une qui accompagna le martyr dans sa tombe, et deux autres que les meurtriers trouvèrent en pillant le palais primatial. On ne peut donc s'étonner si le collège anglais pouvait être si favorisé, alors que sur plusieurs autres points nous avons vu mentionnées des reliques Je ciJicio.
Il faut maintenant aborder l'examen des traditions que nous avons rapportées dans notre i" volume (note E), relativement aux souvenirs que TArtois et la Flandre conservent de saint Thomas. Nous avions indiqué quelques réserves, mais nous sommes contraint de les accentuer et de donner nos raisons, bien que ce soit toujours pour nous un regret de contredire les traditions. Parmi celles qui nous occupent, il en est d'inégales valeurs. Nous admettons volontiers, par exemple, que l'abbaye de Blangy ait possédé un anneau provenant de saint Thomas, s'il est vrai, comme on l'a dit, que cet anneau soit celui qui d'abord avait enrichi le trésor de Térouanne (i). Cette ville d'ailleurs se trouvait sur la grande voie qui amena le primat de Wissant vers le Ponthieu par Ardres et Wisques, lorsqu'il se rendait au concile de Tours en 1168. Sur cette même voie, que saint Thomas parcourut deux fois, se trouvait l'abbaye d'Auchy-les-Moines, et nous ne saurions révoquer en doute la tradition de ce monastère quant au séjour du glorieux Archevêque. Les vêtements sacerdotaux conservés à Courtrai, et jadis à l'abbaye d'Anchin, peuvent provenir du palais primatial d'Angleterre; car nous savons par l'histoire que les