CHAPITRE XI
traste, en représentant le nouveau primat dans l'attitude invraisemblable qui serait aujourd'hui celle d'un évêque siégeant à son trône en habits laïques, on est arrivé à le représenter comme un « singulier prélat » ; ce serait le moins qu'on pût dire, assurément, si la peinture était fidèle; mais elle ne l'est point, et Ton fait dire aux biographes ce qu'ils n'ont pas dit. Pour les moines, il s'agissait tout simplement d'obtenir enfin que leur Archevêque eût au moins l'habit, sinon la profession monastique. Tel était le seul motif pour lequel ils murmuraient et ne regardaient pas sans irritation les étoffes et les fourrures très riches, mais séculières, que portait le primat. Nous n'avons garde de les blâmer, d'ailleurs ; il y avait là un sentiment profond, et partant respectable, des glorieux privilèges de l'ordre bénédictin en Angleterre ; mais nous comprenons aussi que Thomas Becket ne s'en soit pas préoccupé beaucoup tout d'abord, ses pensées étant tournées vers des sujets d'importance plus capitale. Quant aux moines du chapitre cathédral, ils auraient pu se dispenser de faire des rapprochements entre leur nouvel Archevêque, si largement entré dans la voie des saints^ et le primat Stigand, puis un autre plus ancien encore, dont le souvenir n'était pas à beaucoup près demeuré en bénédiction. Il y avait là pour eux une véritable préoccupation, qui dura toute une année. Au bout de ce temps, certain religieux âgé de Sainte-Trinité eut un songe. Pendant son sommeil, une apparition le visita, et le chargea de dire à Thomas qu'il eût à déposer les vêtements
distinguaient pas beaucoup des laïques, sinon par la tonsure. Les laïques -eux-mêmes ne portaient l'habit court que pour monter à cheval ; le long surcot dont ils étaient revêtus à l'ordinaire descendait au moins jusqu'aux genoux, et s'allongea plus encore par la suite. D'ailleurs, les vers de Garnier de P. S" M. au sujet de l'incident qui nous occupe, si obscurs qu'ils soient, prouvent que Thomas portait un vêtement long (page 19),
séculiers pour prendre l'habit monastique, s'il voulait éprouver les effets de la protection et non de la colère divine. Un autre moine, connu et bien accueilli de l'Archevêque, se chargea de transmettre le message. Si nous en croyons Garnier, Thomas sourit en écoutant le bon religieux (i) ; très probablement il pensait que le songe, s'il venait du ciel, n'était point cependant sans mélange d'influences terrestres. D'autre part les clercs de l'Archevêque insistaient auprès de lui pour l'empêcher de céder aux remontrances des moines ; et, en réalité, rien n'obligeait absolument Thomas Becket à y faire droit. Pour en finir, il consulta le prieur de Kenilw^orth, qui lui composa un habit ecclésiastique. C'était une ample cappa noire, fermée par-devant et tombant jusqu'aux pieds, avec un large capuce en peau d'agneau, et un fin rochet de lin par-dessus la cappa ; en somme, un habit de chanoine régulier, tel que le portaient les chanoines de Kenilv/orth (2), et ceux de Merton, jadis les maîtres et depuis lors les amis de Thomas Becket. Les moines de Cantorbéry se tinrent pour satisfaits de voir leur Archevêque porter un habit religieux, de même couleur que celui des fils de saint Benoît : la paix rentra dans leurs cœurs, et ils ne réclamèrent plus.
Notons en finissant un détail caractéristique. Depuis son sacre jusqu'aux jours de l'exil, Thomas porta cons-
1. Page 20. — Guillaume de Cant. ne parle pas de l'attitude de l'Archevêque en la circonstance (page 19). Fitzstephen non plus, ni Herbert de Bosham. Roger de Pontigny (page 21), seul, dit que Thomas pleura. Son récit contredit encore, à la ligne suivante, celui de Garnier, qu'il avait pourtant sous les yeux. Il se pourrait que là non plus il ne l'eût pas compris, car Jean de Salisbury, ni Guillaume de Cantorbéry, à la suite desquels il marche, ne lui disaient rien. Au demeurant, il est le témoin le plus éloigné du fait ; nous nous en tenons donc à la versioa de Garnier.