CHAPITRE XII
GILBERT FOLIOT (1162)
Thomas Becket avait été sacré le 3 juin 1162. Quelques mois se passèrent pour lui dans un calme apparent, qui ne le trompait pas du reste. Le Roi était toujours sur le continent, et autour de Henri s'agitaient déjà bien des colères sourdes, que la prudence empêchait seule d'éclater. On savait à la cour que le primat conserv^ait les bonnes grâces du Roi ; aussi n'osait-on l'attaquer ouvertement ; d'ailleurs il était toujours Chancelier du royaume. Mais la jalousie, la rancune, l'ambition, s'alliaient pour dénigrer l'Archevêque autant que possible sans s'exposer à choquer le prince. On se contentait de faire résonner à ses oreilles comme un murmure continuel de critiques, de réclamations, qui allait toujours croissant, quoique le Roi parût n'y point prendre garde ; on pensait bien que peu à peu son esprit serait influencé par tant de délations et de récriminations. Comme il arrive toujours dans la lutte du bien contre le mal, on vit les plus étranges alliances cimentées par la haine. Les seigneurs qui avaient éprouvé les rigueurs du Chancelier, aux jours où Henri II avait aboli leurs abus et mis un terme à leurs usurpations, attendaient l'heure de la revanche. Mais quelle surprise de voir se poser dans leur main celle des légistes régaliens, leurs véritables ennemis, devenus
leurs alliés pour la circonstance ! Les premiers redoutaient la vigueur du nouvel Archevêque, et leurs rangs se grossissaient des gens évincés par le primat des biens qu'ils avaient indûment détenus, au détriment de l'Église métropolitaine ; les seconds voyaient dans le prélat, à raison même de son intégrité comme juge, le futur champion des immunités ecclésiastiques, à rencontre desquelles ils avaient inauguré une guerre dans toutes les règles. Et ainsi s'alliaient des hommes qui n'eussent pu vivre en paix les uns avec les autres s'il leur eût manqué un ennemi commun.
Quant au Roi, avons-nous dit, le bourdonnement dont l'étourdissaient les mécontents ne paraissait pas l'impressionner. Il avait en vue l'exécution d'un vaste plan qu'il entendait poursuivre. Quel était ce plan? On nous accuserait peut-être de l'inventer, si nous ne pouvions dire que toute la suite de l'histoire en démontre l'existence. Mais il y a plus ; un contemporain s'est chargé de formuler en quelques lignes les intentions du Roi (i). Henri Plantagenet tenait avant tout à conserver les prérogatives dont avaient joui ses prédécesseurs. Qu'elles fussent légitimes, il n'en doutait pas un instant, attendu qu'elles n'allaient, lui disaiton, ni contre l'Évangile ni contre l'Écriture en général; et, d'ailleurs, aux temps mêmes où elles avaient été en vigueur, la sainteté avait fleuri en Angleterre. Que pouvait-on donc arguer contre les prérogatives en question? Celles-ci se résumaient à peu près toutes dans la sujétion de l'Église d'Angleterre au Roi et non au Pape, lequel n'avait jamais exercé bien efficacement sa juridiction dans la Grande-Bretagne depuis la bataille de Hastings. Avant tout, donc, le but de