CHAPITRE XII
Henri II était de soustraire autant que possible son rovaunie au pouvoir coërcitif du Saint-Siège^ en remettant pleinement le pouvoir disciplinaire aux mains de l'Archevêque de Cantorbéry (i). Mais il allait de soi que ce prélat se trouvant sujet du Roi, élu sur ses indications tout au moins, et ne pouvant d'ailleurs se réclamer d'aucune investiture divinement conférée, le souverain demeurait maître du primat, en fait et en droit, et par là devenait chef de toute l'Église d'Angleterre. Inaugurer la réalisation d'un tel plan par le choix d'un Archevêque tel que Thomas Becket, c'était en assurer le succès, pensait Henri. Le titre de Chancelier, ajouté à celui d'Archevêque, serait la proclamation officielle de la suprématie royale. Que pouvaient donc, maintenant, valoir aux yeux du prince les récriminations des seigneurs, gens à courte vue, contre l'austérité qu'affectait Thomas dans sa vie privée comme dans ses actes publics? Plus l'Archevêque de Cantorbéry gagnerait en renom de sainteté, plus il se montrerait ferme sur ses droits à l'égard de son peuple, mieux il servirait les desseins du Roi. Aussi le prince l'autorisait-il explicitement à poursuivre la revendication des biens de l'Église primatiale indûment aliénés.
Tout cela, encore une fois, c'est un contemporain qui l'affirme ; c'est un anglais qui a vu se dérouler le
I. IbiJ. .( Praesertim enim detestans et dcclinare volens Romanas curiae supercilium et ambitionem, archiepiscopo soli suos ad judicium subditos fieri nitebatur. » Ceux qui ont prétendu trouver dans Tinforme pamphlet Mttltiplicem et diffiisam la révélation de la vraie conduite de saint Thomas ne récuseront sans doute pas le témoignante contemporain de Tanonyme de Lambeth ; celui-ci, du moins, cadre pleinement avec l'histoire ; il a été accepté sans réserve par M, Edw. Freeman, dont on peut contester parfois les conclusions, mais non pas le talent, Texactitude ni le savoir, lorsqu'il s'agit des xi'= et xii" siècles. (V. Contemporary Review^ sept. 1878, page 216, note 3).
drame en spectateur intelligent et attentif. Il est bon de le redire, car l'accusation est terrible, chacun le voit assez. Tous les principes de Henri VIII sont consignés là (i); et disons-le aussi, hélas, le terrain était préparé pour une entreprise aussi monstrueuse. Il nous est donc aisé de comprendre pourquoi Henri Plantagenet se refusait à adopter une attitude hostile à l'Archevêque ; chaque jour en s'écoulant avançait la réalisation de ses plans. Mais la droiture du juste devait rompre les mailles du filet, briser la trame dans laquelle on voulait l'enlacer, et avec lui l'Église d'Angleterre. Peu de temps s'était écoulé depuis le sacre de l'Archevêque, lorsque la cour, alors en Normandie, vit arriver maître Ernulf, chancelier du primat. Thomas le chargeait de remettre le grand sceau d'Angleterre entre les mains du Roi.
— Pur les oil^ Deu (2) ! s'écria Henri ; quoi ! Ne « voudrait-il plus garder le sceau? Mais j'ai par devers « moi lettres et diplômes qui l'autorisent à être Arche- « vêque et Chancelier à la fois.
— Mon maître ne peut suffire à deux charges si « lourdes, répondit Ernulf; il vous rend aujourd'hui « le sceau, ayant déjà trop à faire en qualité d'Ar- « chevêque.
1. Ici encore nous sommes d'accord avec M. Freeman qui fait honneur à Henri II d'avoir tenté l'œuvre néfaste accomplie par Henri VIII : « It must always be remembered that, as far as dealings with the court « of Rome went, what Henry the Eight did Henry the Second had « tried to do. We honour him for the attempt ; but we see also that « the attempt was prématuré. » Sur ce dernier point, nous dirons aussi que la tentative était prématurée, mais uniquement parce que saint Thomas se trouva en face du Roi, car autour de lui tout semblait prêt à subir le schisme. Thomas Becket lutta et porta un coup si terrible que l'écho, prolongé à travers trois siècles et plus, retarda d'autant la catastrophe.
2. « Par les yeux de Dieu ! » Imprécation blasphématoire trop fami-
lière à Henri Plantagenet.