PREMIÈRES HOSTILITÉS
Henri II et l'Archevêque se trouvaient donc désormais en face l'un de l'autre ; leurs rapports mutuels étaient ceux qu'affecte la diplomatie entre deux puissances qui continuent à entretenir d'amicales relations, tout en se préparant à une guerre inévitable. Thomas Becket faisait pour sa part preuve de la plus grande condescendance, et nous ne saurions trop faire remarquer ses ménagements, si différents des emportements fougueux que lui reprochent les esprits prévenus. Telle fut la démarche qui marqua le début de l'an 1163.
Le Pape Alexandre était passé en France, où Louis le Jeune donnait asile à la cour pontificale, condamnée à l'exil par l'Empereur et ses alliés italiens ou romains. Le Souverain Pontife, au commencement de l'année, décréta la tenue d'un concile à Tours ; tous les prélats des pays en deçà des Alpes y étaient convoqués, et devaient s'y trouver réunis le 19 mai suivant, octave de la Pentecôte. L'Archevêque de Cantorbéry se rappelait certainement le concile de Reims, et n'avait pas oublié en quelle manière, au travers de quels dangers, il était pai"venu alors jusqu'aux pieds du bienheureux Eugène III, malgré les prohibitions du roi Etienne. 11 n'était certainement pas moins disposé à obéir au
nouvel appel du Pape, en dépit de tous les obstacles ; néanmoins, il voulut ménager le Roi et sollicita de lui pour les prélats d'Angleterre l'autorisation collective de se rendre à Tours en temps convenable. Il fallut, paraît-il, en délibérer dans un parlement (i). Henri II accorda enfin son consentement, mais il paraît bien que ce fut sous une condition, et la réponse du Pape va nous la faire connaître. Alexandre III remercia en effet le Roi, et ajouta ces paroles qu'il nous faut remarquer :
« Afin que la mesure prise par vous, en raison de « votre zèle dévoué, ne porte dans l'avenir aucun pré- « judice ni à vous ni à votre royaume, et afin d'honorer « la dignité de votre couronne comme vous honorez « la sainte Église romaine. Nous décrétons qu'il ne « doit résulter de votre consentement aucun détriment « pour vous ni pour vos héritiers; que ce fait ne peut « servir de précédent à l'introduction d'aucune cou- « tume nouvelle dans votre royaume, dont la dignité « ne doit recevoir de ceci nulle atteinte. »
Sans doute, en signant une telle déclaration, le Pape croyait ne pas s'avancer beaucoup; car enfin, aux yeux d'un chrétien fidèle à l'Église, l'obéissance au Vicaire de Jésus-Christ ne saurait jamais préjudicier aux droits des souverains temporels. Mais, malheureusement, Alexandre III ne parlait pas le même langage que Henri Plantagenet, dont il n'entendait pas la phraséologie particulière. Pendant dix ans on allait parlementer
I. Materials, t. v, page t^t,. Lettre d'Alexandre III au Roi et aux évêques d'Angleterre, « Illum devotse. » — Nous traduisons ici par le terme de Parlement ce que le Pape nomme « concilium archiepiscoporura « et episcoporum et comitum quoque et baronum regni. » C'était, en réalité, la réunion des deux ordres du royaume et la première forme des Parlements anglais. Nous adopterons ce terme, plus juste que celui de Concile, pour la suite de notre récit où il reviendra souvent.