PREMIÈRES VICISSITUDES (1140-II
Thomas Becket à vingt-deux ans était un beau jeune homme, à la stature élevée, au teint pâle dont la blancheur était relevée par les cheveux noirs qui encadraient le visage. Les traits fortement accentués, le nez assez fort et légèrement aquilin, dénotaient un caractère vigoureux, une volonté nette et puissante. L'œil clair et largement ouvert avait une expression de franchise et de bonté qui s'alliait avec une grande finesse. Rien n'échappait à ce regard enveloppant, qui embrassait tous les détails au premier coup d'œil. Du reste la subtilité des sens chez Thomas Becket donna lieu, pendant le cours de sa vie, à de nombreux commentaires. La conversation du jeune homme traduisait l'enjouement de son caractère comme la solidité de son esprit; et les qualités qui l'avaient déjà fait remarquer pendant les années de l'adolescence, avaient pris tout leur développement (i). A coup sûr, un homme si heureusement doué n'était pas destiné à demeurer dans l'ombre. Et néanmoins il semble que Thomas se soit d'abord trouvé désorienté au seuil de la vie, n'ayant plus sa mère pour le guider au milieu des difficultés qui s'accumulaient autour de lui.
I. Le Thomas Saga d'Islande ajoute que Thomas bégayait légèrement, et M. Magnusson remarque ce trait dans tous les documents islandais qui dépeignent notre saint. Mais aucun des biographes contemporains ne Ta mentionna. — Cfr. J. Mf)rris, T/ie Life of S. Thomas, ch. 11.
En effet, lorsqu'il revint en Angleterre, ce n'était plus le temps des joyeux divertissements, des chasses ni des quintaines. Gilbert Becket se trouvait presque ruiné à la suite de fréquents incendies qui lui avaient infligé des désastres répétés. La situation politique était plus mauvaise que jamais. Pendant l'automne de l'année 1139, presque au moment où Thomas repassait la mer, la guerre civile s'était déchaînée de toutes parts. La ruine de Gilbert en était devenue irrémédiable; et le vieillard pouvait prévoir le jour où il mourrait en laissant ses enfants dans la gêne. Tout semblait conseiller à Thomas de se créer une position; mais les obstacles se dressaient de tous côtés. Notre héros passa donc sa vingt-deuxième année tout entière au foyer paternel, sans avoir fait choix d'aucune carrière. C'était l'an 1140. Thomas paraissait pourtant songer à entrer dans la vie publique ; ses rares qualités pouvaient lui ménager un rôle brillant sur ce théâtre, et il se décida, au bout d'un an, à s'attacher aux shérifs de Londres. Un de ses parents, Osborn Huitdeniers, occupait alors ces hautes fonctions ; Thomas devint son clerc ; c'était un premier pas dans la voie qui pouvait conduire aux charges et aux dignités civiles le fils de Gilbert. Mais plusieurs événements, qui eurent lieu dans ces mêmes années, 1139 à 1143, imprimèrent à la vie de Thomas une direction décisive et toute providentielle.
Un nouvel Archevêque de Cantorbéry venait d'être élu le 24 décembre 1 138, et sacré le 8 janvier 1 139 ; il se nommait Thibaut. Naguère abbé du Bec, successeur de Lanfranc et de saint Anselme dans cette charge ainsi qu'il devait l'être sur le siège archiépiscopal, il était originaire de Thierceville, comme Gilbert Becket luimême. Tous deux renouèrent d'anciennes relations, et Thibaut était heureux de trouver un ami pour parler