CHAPITRE II 2'j
des parents demeurés au pays natal. La maison de Gilbert, si réduit qu'en fût désormais le train, reçut souvent la visite de quelque familier du primat, et nous aurons à dire ce qui en advint. Mais pendant deux ans, les luttes de Mathilde en Angleterre occupèrent Thomas Becket plus que les conversations de l'Archevêque ou de ses officiers.
Le 2 février 1141, le roi Etienne était fait prisonnier par le comte Robert de Glocester, à la bataille de Lincoln. C'était un triomphe éclatant pour la cause des Plantagenets. Mathilde, proclamée reine à Winchester par l'évêque Henri de Blois, frère de l'infortuné Etienne, marcha sur Oxford, et de là se dirigea sur l'abbaye de Saint-Alban, où elle reçut une députation des bourgeois de Londres. La puissante corporation n'apportait point les clefs de la Cité ; elle venait traiter comme d'égal à égal des conditions auxquelles l'impératrice, comtesse d'Anjou, reconnue reine d'Angleterre, entrerait dans la capitale. 11 n'y a point de doute que le shérif Osbern ne fût au premier rang dans l'ambassade, ni que Thomas ne l'accompagnât. Le jeune homme put connaître en cette occasion la souveraine avec laquelle il devait avoir plus tard tant de relations; et depuis lors, il ne varia plus dans son attachement à la cause des Plantagenets, qu'il regarda toujours comme celle du bon droit.
La conférence de Saint-Alban aboutit à un accord ; Londres ouvrit ses portes, et Mathilde, reçue avec les honneurs royaux, fut conduite en procession à Westminster. Quelques jours après, une nouvelle députation des bourgeois se présentait au palais. Cette fois, c'était pour réclamer le rétablissement des lois du bon roi Edouard, et l'abolition des coutumes contraires introduites par Henri Y\ père de Mathilde. Thomas Becket fut encore témoin de cette démarche, comme des résul-
tats qu'entraîna le refus hautain de la reine. En quelques heures la nouvelle fut connue dans toute la ville, et les bourgeois irrités formèrent le projet de se saisir de celle que peu de jours auparavant ils avaient acclamée. Prévenue à temps par un sujet fidèle, Mathilde n'eut que le temps de monter à cheval et de fuir au galop de son palefroi. Poussés par l'évêque Henri de Blois, qui changeait encore une fois de parti en même temps que la fortune, les bourgeois poursuivirent la reine jusqu'à Winchester (i). Thomas ne fut pas dans leurs rangs, nous en avons pour preuve toute sa conduite pendant les dix années suivantes, où il servit activement la cause des Plantagenets. Mais il n'oublia certainement pas non plus que la meilleure part du peuple anglais avait témoigné de son aversion pour les lois de Henri I", comme de son attachement aux coutumes toutes chrétiennes d'Edouard le Confesseur. Dès les années de sa jeunesse il reçut ainsi un enseignement qui devait porter ses fruits.
La victoire de Lincoln avait eu un retentissement considérable non seulement en Angleterre, mais aussi par-delà le détroit. Elle décidait l'accession au parti angevin du comte Rotrou de Mortagne, qui entraîna à sa suite nombre de seigneurs et de barons (2). Or le puissant comte était le frère de Richer de l'Aigle, ce chevalier auquel Thomas Becket s'était attaché dès l'adolescence, et auprès duquel il avait dès lors vécu de longs mois chaque année. Captif au château de Bristol, Richer sortit de la forteresse au moment où le roi Etienne y entrait vaincu et prisonnier. Désormais attaché à la cause de Mathilde, il n'est pas douteux qu'il n'ait contribué à fortifier dans l'esprit de Thomas
1. Gerv. Cant. ad ann. 1141. — Ed. Stubbs, t. i, pag. 1 19-120.