CHAPITRE XVIII
^<. VOUS être plus utile. Si l'Église romaine ne vous vient « pas en aide, Dieu seul peut arranger vos affaires, '< car le Roi de France est un roseau, je le crains... »
Louis le Jeune méritait d'être apprécié moins sévèrement ; mais malgré cette boutade et d'autres traits encore, qui appellent toutes nos réserves, la lettre de Jean était assez propre à bien renseigner l'Archevêque sur les secours et les obstacles qu'il pouvait trouver en France. Docile comme trop souvent aux conseils qu'on lui prodiguait, Thomas résolut de suivre celui que Jean lui donnait, et se mit en route pour Woodstock, afin d'v voir le Roi et de traiter avec lui directement. Henri Plantagenet s'attardait dans ce riche manoir, dont les jardins, enclos de solides murailles, abritaient dans un labyrinthe la trop fameuse Rosemonde. Se croyant obligé, pour sauvegarder de graves intérêts, à mettre encore une fois le pied sur ce sol fangeux. l'Archevêque n'hésitait pas ; il venait apporter au Roi non plus une soumission, mais des paroles de paix : Henri ne consentit pas même à le recevoir.
Le parti du prélat fut pris sur-le-champ. Retournant sur ses pas, il rentra dans son palais, mais pour peu d'heures seulement. Ayant fait venir deux ou trois fidèles, il s'ouvrit à eux de son projet; quelques préparatifs furent faits à la hâte, et l'Archevêque repartit sans avertir personne ; il se dirigeait cette fois vers la côte de Kent. A la tombée de la nuit, il atteignait le petit port de Romney. trouvait un bateau de pêcheurs, s'embarquait et sur l'heure mettait en mer. Bien que souffrant cruellement de la traversée, il laissait courir la barque, résolu à ne s'arrêter qu'à Sens, aux pieds du Souverain Pontife; mais il avait compté sans les craintes de son équipage. A voir le primat d'Angleterre seul sur un pauvre bateau de pêche, les marins
devinaient une évasion. Or le Roi avait décrété que nul ne pouvait désormais, sans sa permission, sortir d'Angleterre ; il ne manquerait donc pas de faire rechercher qui avait fourni à Thomas Becket les moyens de passer la mer. Aussi vers minuit, après avoir tenu conseil, le patron de la barque vint-il déclarer que le vent était contraire, et qu'il n'y avait plus qu'à virer de bord pour rallier la terre. Thomas ne pouvait rien contre le mauvais vouloir de ces gens ; il dut donc se laisser ramener, et bientôt il débarquait, épuisé de fatigue mais non découragé. Certes le contraste était pénible entre sa situation actuelle et celle qui était la sienne, quatre ans auparavant, lorsqu'il mettait à la voile avec une suite brillante et nombreuse, de ce même port de Romney pour se rendre au concile de Tours ; mais le malheur ne faisait que tremper son courage et le rendre plus fort. Dès qu'il put trouver moyen de prendre une seconde fois la mer, il le fit et ce fut peut-être quelques heures à peine après son premier échec ; mais les marins objectèrent cette fois encore l'impossibilité de continuer leur route, et remirent à terre leur trop confiant passager. Dans ce double revers, Thomas vit l'expression de la volonté divine^, et reprit le chemin de Cantorbéry.
Déjà la nouvelle de son départ était connue partout. La panique avait gagné aussitôt les gens de l'archevêché, qui s'étaient hâtés de prendre la fuite, à l'exception d'un seul clerc, demeuré au palais. Le soir venu, celui-ci s'était rendu dans la chambre même de l'Archevêque, pour y demeurer longtemps absorbé dans de tristes pensées (i). La nuit tombait cependant;
I. Nous empruntons ce récit à Alain, parce qu'en sa qualité de moine de Christchurch il a été à portée d'entendre raconter ces détails ; peutêtre même était-il alors au monastère.
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mettant un terme à ses réflexions pénibles et s'adressant à un enfant demeuré avec lui: « Va, dit le clerc, « fermer la porte de la grand'salle, pour que nous « puissions dormir tranquilles. » L'enfant prend une lumière et descend par l'escalier désert ; il traverse la vaste salle dont ses pas troublent seuls le silence : mais qu'est-ce Là, dans cet angle obscur ? A la lueur douteuse de la lampe, il croit apercevoir un homme assis; c'est l'Archevêque! Non, non, c'est un esprit! Et l'enfant épouvanté s'enfuit vers l'escalier. Le clerc descend à son tour, prend la lampe, et en approchant reconnaît son maître en personne. Thomas réfléchissait sans doute aux garanties de sécurité que lui offraient le courage et la fidélité des siens. 11 avait donc pu entrer dans son palais à la nuit close sans avoir une seule porte à faire ouvrir, sans trouver un seul serviteur disposé à interdire du moins l'entrée aux larrons! Heureusement un pauvre clerc était demeuré fidèle au souvenir ; par lui l'Archevêque fit appeler plusieurs religieux du monastère auxquels il expliqua ce qui s'était passé, tout en prenant quelque nourriture dont il ressentait le pressant besoin.
Dès le lendemain matin arrivèrent des officiers royaux. Henri avait appris avec la plus vive irritation le départ du primat ; non seulement il y avait là une violation directe d'un des principaux articles de Clarendon, mais encore il était à craindre qu'une sentence d'interdit vînt frapper tout le royaume si Thomas parvenait enfin à dévoiler la vérité aux yeux du Pontife romain ; et le Roi ne redoutait rien davantage. Au moins voulait-il se venger; considérant donc comme vacant un siège dont le titulaire avait pris la fuite, il envoyait, toujours en vertu des lois de Clarendon, des gens chargés de mettre sous séquestre le
palais et tous les biens, le Roi s'en réservant dès lors l'administration. Mais la première personne que les agents officiels trouvèrent en arrivant dans la demeure primatiale fut l'Archevêque lui-même. Ils en furent pour leur courte honte, et s'en retournèrent porter la nouvelle à leur maître, qui au contraire en éprouva un véritable soulagement.
Thomas n'avait pas néanmoins tout-à-fait perdu son temps ni sa peine. Peu de jours après, retournant de nouveau à Woodstock, il ne trouva plus close la porte du château; Flenri fit même assez bon visage, et moitié sérieux moitié riant demanda au primat s'il ne trouvait plus l'Angleterre assez grande pour contenir en même temps un Archevêque et un Roi? Mais l'entrevue fut courte ; elle n'eut d'autre résultat que de rendre Thomas plus assuré des véritables sentiments du prince et de ses visées. Le parti du généreux Archevêque n'en demeura pas moins irrévocable, et luimême s'en ouvrit à quelques-uns de ses plus intimes confidents, se déclarant bien résolu à affronter tous les combats qu'il prévoyait.
Le Seigneur lui envoya du reste à cette heure même un puissant secours. Alors vivait à quelques milles de Durham, dans la forêt de Finchal, un saint ermite nommé Godric, vénéré dans tout le pays à cause de ses miracles. Le solitaire étant déjà fort âgé, les bénédictins de Durham députaient auprès de lui quelqu'un de leurs frères pour lui rendre les petits services nécessités par sa vieillesse. On venait de bien loin visiter le saint, mais c'était le frère servant qui accueillait d'abord les pèlerins et transmettait leur requête ; Godric n'admettait pas tout le monde dans la hutte qu'il s'était construite. Un moine de Westminster fut assez heureux pour pénétrer jusqu'à lui: c'était préci-