‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 261 sur 294 · LE CHANCELIER ET L ÉGLISE · texte numérisé non relu

LE CHANCELIER ET L ÉGLISE

mieux que personne, et il avait recouru aux bons offices de son ami pour échapper aux rigueurs injustifiées de Henri Plantagenet. Ainsi, dire que le Chancelier a « méprisé le clergé », c'est s'obliger à dire, en contradiction de Ihistoire, qu'il « se faisait un jeu de « la loi ». Ce sens n'est donc pas recevable.

Ajoutons qu'en traduisant « legis » par « la loi canonique », nous ne brisons pas le parallèle établi par Jean de Salisbury. Celui-ci rappelle d'abord les dehors frivoles qui conciliaient jadis au Chancelier les suffrages de la cour : « nugator in curia,... legis « contemptor et cleri,... dum sectabatur ineptias » ; puis en regard il montre la vie digne d'un pontife inaugurée par l'Archevêque : « In pontificem sublimatus, 5//^' incnior condition/s et profession/s, « exprimere voluit sacerdotem et verbo Dei maluit uti magistro « quam populo. » Dans ce parallèle, quelle est la phrase qui répondrait au fameux « contem.pteur de la loi »? Nous ne trouvons rien à ce sujet dans le second terme de l'antithèse. Au contraire, si nous regardons les m.ots « legis et cleri » comme équivalents de « legis canonic^e » ou « legis clerorum », nous lisons dans la seconde partie la proposition « suas memor conditionis », qui répond à 'k legis contemptor et cleri » dans la première.

Il nous semble que notre interprétation est suffisamment appuyée maintenant, et que partant il n'y a rien à conclure de la lettre de Jean de Salisbury quant à la politique ecclésiastique du Chancelier.

Le second document dont nous avons à parler n'a pas été exploité par les auteurs modernes qui ont attaqué la mémoire de saint Thomas ; nous n'hésitons pas néanmoins à le produire. Au livre des Miracles écrit par Bénédict {Materials, t. ii, p. 163), nous lisons le récit d'une conversation qu'un des clercs du saint martyr, Henri de Houghton, eut avec un seigneur dont Bénédict tait le nom. Il nous est permis, d'après le contexte, de croire que ce personnage était Richard de Luci; peu importe, au reste, quant au sujet qui nous occupe. Le noble interlocuteur raconte à Henri la guérison miraculeuse d'un prêtre de Newington, paralysé du bras droit depuis plusieurs années, et qui a recouvré toute la vigueur de ses membres après un pèlerinage au tombeau de saint Thomas. Le seigneur ajoute : « Et maintenant, Henri, comment expliquez- « vous ceci ? Lorsque Becket était Chancelier, nul d'entre nous « n'était plus dur que lui envers l'Église de Dieu ; à présent, « voici que, par le nombre et la grandeur de ses miracles, il dé- 'f passe tous les saints du calendrier ! » A quoi Henri de Hougton répond : « Quel est le pire, de renier le Christ ou d'être dur « pour l'Eglise comme vous en accusez le saint et vous-même ?

« Or, les larmes de Pierre ont pu laver son crime ; la confession « du bon larron et sa courte pénitence lui ont ouvert le paradis « plus promptement qu'aux autres bienheureux. Q.ue n'auront « donc pas valu à l'oint du Seigneur, au champion de l'Eglise, « sept ans d'exil, la spoliation de ses biens, la proscription de ses « parents, l'emprisonnement de ses amis, la mortification dont sa « haire est le témoin, et par-dessus tout une cruelle mort pour « une telle cause, dans de pareilles circonstances de temps et de « lieu? »

Telle est la réponse du clerc, qui ne nie pas par conséquent l'accusation portée contre saint Thomas. Il plaide seulement l'expiation. C'est là ce qui est le plus à remarquer ; car voilà deux témoins qui s'accordent à charger celui qui avait été Chancelier d'Angleterre. Mais quels sont-ils? Si nous avons bien affaire à Richard de Luci, reconnaissons qu'il était vaillant homme de guerre ; mais sa conduite à l'entrevue de Saint-Bertin (ci-dessus p. )6<^) nous donne la mesure de son esprit. Comme la plupart des seigneurs de la cour, il ne comprit rien à la situation ni au caractère de Thomas Becket. Nous en dirons à peu près autant de Henri ; celui-ci prouvera l'étroitesse de ses vues après l'entrevue de Montmirail (ci-après, t. 11). Aussi Bénédict trouve-t-il insuffisant le plaidoyer de ce clerc ; mais lui non plus ne s'inscrit pas en faux contre l'accusation, qui de ce chef acquiert plus de gravité. Regardons-y donc de plus près.

Il y avait pour Thomas Becket deux manières d'être dur pour l'Église. La première était celle de Henri Plantagenet, codifiée dans les articles de Clarendon, et agravée dans la pratique. En effet, les vacances indéfinies imposées aux Eglises épiscopales ou abbatiales, le choix de pasteurs parfois indignes, tout cela constituait certainement une agravation considérable de la législation déjà si oppressive formulée à Clarendon. En un mot, c'étaient les rigueurs de la servitude. Thomas en fit-il subir volontairement le poids à l'Eglise ? A cela on ne répond jamais qu'en citant les « exactions » commises au profit du Roi pour la guerre de Toulouse ; et c'est aussi le seul grief de ce genre articulé par les ennemis contemporains de Becket. Nous en faisons justice ailleurs. Hors de là, l'histoire ne fournit aucun fait de nature à faire peser sur le Chancelier une responsabilité aussi lourde que celle de rigueurs tyranniques envers l'Eglise ; bien au contraire, elle ne parle que de ses bons offices.

Il était une seconde manière d'être dur en matière ecclésiastique ; mais ce n'était plus alors la rigueur de la tyrannie, c'était la sévérité de la justice. L'homme qui ferait toujours justice sans

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