LE CHANCELIER ET L EGLISE
la tempérer jamais par la miséricorde paraîtrait certainement dur ; il serait même coupable en plus dun cas, s'il agissait ainsi sans y être contraint. Thomas Becket se montra le plus souvent sévère dans l'application des lois canoniques ; ce n'était pas la t\"rannie puisque la loi était là ; c'était la justice, mais dans sa rigueur stricte. Aussi fut-il considéré comme dur dans ses rapports avec l'Eglise. Etait-il obligé à cette conduite ? Sans aucun doute, (tétait à ce prix seulement qu'il pouvait satisfaire le caractère emporté du Roi sans léser sa conscience. Obligé de prendre mille précautions et de déployer toute son habileté pour faire avorter les odieuses mesures adoptées par son maître, il ne pouvait y réussir qu'à la condition de n'être pas suspect de faiblesse envers le clergé. Pour cela, il lui fallait pouvoir dire qu'il exigeait strictement que toute faute fût punie, que tout devoir fût rempli. Est-ce nous qui imaginons cette tactique pour la prêter gratuitement au Chancelier? Non, c'est Roger de Pontigny, biographe contemporain, ami du saint, qui l'a vu et servi dans l'intimité, dans des circonstances où Thomas pouvait dévoiler ses secrètes pensées. Roger a connu de plus les compagnons de l'Archevêque exilé, il a parlé à ses confidents intimes. 11 est, h coup sûr, aussi bien renseigné, aussi intelligent que Henri de Houghton ; et il nous dit que Thomas se montrait volontairement sévère jusqu'à la dureté, afin de pouvoir plus facilement faire échouer les entreprises anti-canoniques de son Roi Materials, t. iv, pag. 12 et 14'. Bénédict n'a pas vu Thomas pendant sa carrière de Chancelier ; il ne l'a connu intimement que dans les derniers temps: il était anglais, vivait en Angleterre, et le saint pouvait lui livrer le secret de ses pensées moins aisément qu'au religieux de Pontigny. Le silence et la réserve du chroniqueur des miracles ne saurait donc infirmer l'assertion de Roger. Au reste, si le Chancelier se montrait inflexible, c'était bien par nécessité, non par tempérament ; nous n'en voulons pour preuve que sa conduite dans la honteuse affaire où Roger de Pont-l'Evéque lui-même trouva dans le « clerc Baillehache » un avocat compatissant (Materials, t. VII, p. ^28, Joann. Sar. ad Willelmum Senon. archiepisc. ep. '< Agonem nostrum »).
Qu'on nous permette de le remarquer en passant : Thomas, qui est censé avoir affecté des dehors frivoles pour conquérir les suffrages du monde et s'assurer ainsi le siège primatial, prenait certainement peu de soin de gagner les préférences du clergé en vue d'une élection ; ce que nous venons de dire le prouve assez clairement. Obser\'ons de plus que, depuis son élévation à l'épiscopat, il est au moins un point sur lequel on ne saurait accuser le primat d'avoir changé d'attitude ; et c'est précisément celui que
nous venons de discuter. A voir quelle ligne de conduite il adopta dans l'affaire des tribunaux ecclésiastiques, avec quelle sévérité il frappa les clercs coupables cités à sa barre, (ci-dessus^ ch. xiii), on comprend clairement comment il se montrait justicier inexorable pour ne pas mettre en péril la liberté de l'Église.