‹ Saint Thomas et la question juiveChapitre 6 sur 12 · RELIGIEUX · texte numérisé non relu

RELIGIEUX

Emporté par le courant de ses études favorites, c'est principalement du côté religieux que saint Thomas aborde la question juive.

Les polémiques doctrinales que d'aventure il mène contre les rabbins, nous intéressent peu (1). A notre point de vue, il s'agit moins de connaître son sentiment à l'endroit de la religion des Juifs, que de savoir son attitude visà-vis des Juifs de religion.

Or ses dispositions à leur égard peuvent se résumer en deux mots :« Point d'hostilités.

Rien que des mesures défensives. Liberté pour les Juifs. Protection pour les chrétiens. »

§ I. -^ Libertés reconnues par saint Thomas

aux Juifs de religion.

Liberté pour les Juifs ! qu'on s'abstienne donc de leur faire violence pour les convertir au christianisme.

Liberté pour les Juifs ! qu'on évite donc de

(1) Cfr. Dr J. GuTTMANN, Das Verhœltniss des Thomas von Aquino sum Judenthum und zur JELdUchen LUteratur. Gœttin- Sen, 1891.

baptiser leurs enfants si les parents y font opposition.

Liberté pour les Juifs ! qu'on les autorise donc à pratiquer leur culte sans entraves.

Écoutons les développements de la pensée thomiste.

La volonté de Thomme jouit du privilège de se déterminer elle-même. Un acte ne porte l'empreinte de notre personnalité que s'il est le résultat d'une décision prise sans contrainte. La faculté volitive, il est vrai, est susceptible de pression ; elle peut donner un commandement sous Tempire de la peur, sous le coup d'une menace. Mais un acte, consenti dans ces conditions anormales, est vicié dans ses originés. Il y a contre-façon intégrale ou partielle. La responsabilité de l'auteur prétendu est dégagée dans la mesure de l'intimidation exercée sur lui ; son mérite aussi est éventuellement diminué dans la même proportion.

Or, le Credo doit être un acquiescement librement consenti de l'intelligence à la vérité révélée. Sinon il n'est qu'un verbe sans pensée et n'engage pas l'homme qui fait profession de foi. — Arrière donc tout moyen violent, comme instrument do conversion !

La pensée pourrait venir peut-être de contraindre pour leur bien les incroyants récalcitrants? — Si l'intention est bonne, le procédé est inadmissible. Croire est affaire de volonté. Et la volonté ne se violente pas (1).

(1) « Aucune contrainte, dit saint Thomas, ne doit être exercée sur les Juifs pour les amener à croire, parce que croire est affnire de volonté. La volonté ne peut subir de contrainte. » (Somme ihéologique. II, H, q. 10, art. 8.)

ET LA QUESTIOxN JUIVE 9

Cela est vrai pour tout homme, même pour cefui qui porte la livrée de Teselave, parce que cela est dans la nature des choses. Il n'y a pas deux façons d'entrer dans PEglise. Seigneurs et serfs, vainqueurs et vaincus sont sur le même pied. S'ils deviennent catholiques, ce doit être de leur volontaire décision. Les Chrétiens ne peuvent par conséquent convertir de force les Infidèles qu'ils auraient faits prisonniers àla suite d'une guerre : « Les chrétiens, dans leurs guerres contre les Infidèles, n'ont point pour but de les contraindre à croire, car, les eussentils vaincus et réduits en captivité, qu'ils devraient encore leur laisser la liberté de décider s'ils veulent embrasser la foi (1). »

Faut-il ajouter que la théorie thomiste est conforme à la doctrine et à la pratique autorisées de l'Église (2) ? Saint Thomas lui-même invoque en sa faveur les décrets du droit canon (3). Et c'est vraiment bien mal connaître l'Église que de lui supposer le désir de faire du prosélytisme à la façon de Mahomet qui, suivant l'expression de Lacordaire, apportait sa doctrine au bout d'un cimeterre. A quoi bon, en effet, des conversions simulées et d'hypocrites professions de foi, sinon à profaner les sacrements dont l'Église est la dispensatrice ?

(1) Sum, theol. lU II. q. 10, art. 8.

(2) Les Juifs reconnaissent que l'Église s'est opposée aux con-< versions forcées. (Voir Graetz, Geschichte der Juden, V* édit. Leipzig, 1861, tome V. pp. 41, 51 ; t. VI. p. 282; t. VII, p. 9 et 110. — Cfr. E. Carmoly, Revue orientaient. I, p. 44 ; t. II, p. 151.)

(3) Le canoniste Gonzalez Tellez résume en ces mots la doctrine du droit cnnon : « On ne doit point contraindre les Jtùfè à recevoir le baptême^ contre leur gré et consentement. » Voir Gonzalez Tellez. Commentaria perpétua in singulos textus

Îuinuue librorum decretalium Gregorii IX, Venetiis, 1699. bme V.

10 OAiNT THOMAS

Or rÉgiise a le respect des sacrements et le sacrilège lui est en horreur. Elle n'a que faire de pseudo-chrétiens dont le cœur renie les paroles que la bouche profère (1).

Il est remarquable que la tolérance de saint Thomas est de la plus absolue sincérité,* Le dominicain du xiii* siècle reste conséquent avec lui-même, quand il résout la question de savoir s'il est permis de baptiser les enfants juifs sans le consentement de leurs parents.

C'est là un problème troublant assurément pour le Chrétien, qui sait l'efficacité du baptême par lequel le baptisé est engendré à la vie de grâce ! Mais saint Thomas n'hésite point.

Baptiser les enfants contre le gré des parents, dit- il, serait une injustice, doublée d'une imprudence.

Une injustice, car on lèse le droit d'autrui. L'éducation de l'enfant est l'affaire des parents ; c'est leur devoir et leur privilège. Personne ne peut se substituer à eux dans cette mission sacrée. Il leur appartient de guider dans la vie celui qu'ils ont procréé, de déposer dans son intelligence la semence de la vérité et dans son cœur les germes de la vertu. Tant que l'enfant n'a pas l'usage de la raison et du libre arbitre,

(1) C'est l'observation de Cajetan, le commentateur de saint Thomas: «La crainte affaiblit la volonté... Aussi les menaces et la terreur par lesquelles les princes contraignent leurs sujets à embrasser la foi, n'aboutissent qu'à une conversion servile mais non volontaire et par là au sacrilège. Car recevoir les sacrements sous l'empire de la violence c'est les profaner. Il est directement opposé à l'esprit de la Religion de contraindre des hommes entièrement étrangers à l'Eglise, d'embrasser la Foi, parce que c'est coniraire à la liberté requise pour la réception des sacrements... C'est certainement un mal plus grand de vivre secrètement en infidèle, après avoir reçu les sacrements, que de vivre librement en infidèle, parce que par là, du moins, on évite de profaner les sacrements. »

ses parents délibèrent pour lui. Ils décident souverainement de la religion qui sera la sienne, jusqu'à l'heure où le jeune homme sera en âge d'être son propre conseil (1).

La foi de l'enfant baptisé contre le gré de ses auteurs, courrait d'ailleurs de grands dangers. Persévérera-t-il dans la religion chrétienne ? Le souvenir de l'injure faite à ses parents, ne viendra-t-il pas l'ébranler un jour ? La défection est certes à craindre. Il a constamment sous les yeux l'exemple d'une famille pratiquant un culte différent. L'ascendant de ceux dont il est né et qu'il entoure de son affection, le fera facilement revenir à la religion des ancêtres (2).

Ici encore saint Thomas remarque^ l'harmonie de ses idées avec la tradition de l'Église qui s'est toujours opposée à ces baptêmes subrepticement administrés : « R n'entra jamais dans les usages de V Église de baptiser les enfants des Juifs contre le gré de leurs parents. Et cela pour une double raison : &eût été mettre en péril la foi de ces enfants et cela est contraire à la justice naturelle (3^. »

Il est piquant, après cela, d'entendre le

(1) « Il ne faut faire d'injure à pertonne et c'en serait faire une aux Juifs que de baptiser leurs enfants malgré eux.» (Somme theologique. II, II, q, 10. art. 12,). « Si les enfants d'inûdèles n'ont pas encore l'usage du libre arbitre, le droit naturel remet aux parents le soin de les diriger aussi longtemps qu'ils ne pourront veiller eux-mêmes à leurs intérêts, : il serait donc contraire à la justice naturelle de baptiser ces enfants contre la volonté d.e leurs parents. » (Som.. ttiéoL, III, q. 6S, art. 10.) — On a objecté à ces conclusions de saint Thomas que les parents méritent d'être privés de leur autorité parce qu'ils en usent mal et qu'ils agissent à ['encontre de l'intérêt des entants en s'opposant à leur baptême. Cajetan discute longuement cette objection et défend le sentiment cfe saint Thomas.

(2) Sum. theoL, III, q. 68, art. 10.

(3) Sum. tkeol., II, II, q. 10. art. 12.

théoricien révolutionnaire moderne formuler sa pensée sur le problème de l'éducation des enfants. Écoutez ces paroles de J.-J, Rousseau : « On doit d'autant moins abandonner aux lumières et aux préjugés des pères l'éducation des enfants, qu'elle importe à l'État encore plus qu'aux pères (1). »

Quel contraste de doctrines ! D'une part le respect, de l'autre le mépris des droits du père de famille. Ne dirait-on pas, à méditer les paroles de Jean-Jacques, qu'elles ont été le mot d'ordre de la guerre scolaire menée par le libéralisme contre l'Église ? On a laïcisé l'école officielle dans son personnel et dans son enseignement ; on en a décrété la gratuité dans l'espoir de lui assurer le monopole ; les institutions libres persistant quand même à faire une redoutable concurrence, on s'est ingénié à les combattre perfidement, quand on n'est pas allé jusqu'à la persécution brutale. Cependant, on rendait l'instruction obligatoire et les pères de famille devaient abdiquer leur inaliénable autorité entre les mains de l'État neutre, maître d'école (2).

Ah ! vraiment, le libéralisme peut se vanter d'avoir fait valoir les principes de Rousseau. Il les a fait fructifier abondamment.

Le libéralisme se meurt aujourd'hui et les socialistes s'apprêtent à recueillir sa succession anti-cléricale. Soyons-en bien certains, ils ne reculeront pas devant une acceptation pure

(1) J.-J. Rousseau. Discours sur l'économie politique, 302, cité par Taine, L'Ancien régime, p. 323.

(2) Jules Simon a consigné les étapes de cette lutte scolaire qui, en France, ne connut point de trêve, dans son élégant volume : jJieu^ Patrie et Liberté. (Paris, 1891).

et simple. Le régime scolaire libéral et maçonnique cadre trop bien avec leurs plans politiques pour qu'ils songent à réclamer le bénéfice d'inventaire. Qui en doute, lise les aperçus de Bebel sur l'éducation des enfants en société collectiviste (1).

Ne pas contraindre est une des modalités de la liberté. Ne pas prohiber en est une autre.

« L'homme qui veut me forcer d'aller à la messe, celui qui veut m'empêcher d'y aller me sont également odieux », dit Maxime Du Camp (2). « La tyrannie qui consiste à imposer, écrit Jules Simon, ne doit pas être détruite au profit de la tyrannie qui consiste à empêcher. Elle doit tomber comme toutes les tyrannies, au profit de la liberté. La liberté des cultes implique le droit de choisir sa religion et de la professer librement (3). »

Saint Thomas le comprend de même. S'il ne contraint pas les Juifs à entendre la messe, il ne leur interdira pas davantage de fêter le sabbat. Tandis que les fidèles chantent le Credo sous les voûtes des cathédrales gothiques, les Juifs dans leurs synagogues réciteront les psaumes de l'Ancienne Loi et recevront les instructions des rabbins.

(1) A. Bebel, La femme dans le passé, le présent et l'avenir , traduction française par Henri Rave, Paris, 1891, pp. 304 et su v. — Bebel affirme lui-même le rapport de filiatioa qui unit les doctrines socialistes oAx doctrines révolutionnaires destructives de la liberté, en citant ces mots de Rousseau : « L'éducation doit être publique, égale et commune. »

(2) M. Do Camp, La Charité privée à Paris,

(3) J. Simon, La Liberté, t. II, p. 360. 2- édit. Paris, 1859.

Une toute spéciale raison dicte cette tolérance à Tendroit du culte Israélite. Il mérite des égards parce que la religion juive a été l'annonciatrice de la religion chrétienne . Les sacrifices de l'Ancienne Loi sont la pâle figure prophétique du sacrifice auguste du Nouveau Testament. Malgré eux, les Juifs rendent témoignage au Christ. Ils sont « les gardiens providentiels du Livre et les témoins involontaires des prophètes (1) ».

La ressemblance entre les conclusions de saint Thomas et celles de certains publicistes libéraux de bonne foi pourrait donner lieu à un malentendu. Des deux côtés, on réclame la liberté, — mais au nom de principes différents.

Saint Thomas a la conviction profonde et raisonnée que la religion chrétienne est la seule vraie, la seule bonne. Et néanmoins il s'oppose à ce qu'on contraigne les Juifs à l'embrasser. Pourquoi? Par respect pour l'acte de foi et pour les sacrements. L'acte de foi exige une libre adhésion de la volonté . Sans ce consentement, le Credo est un vain mot et la réception des sacrements un sacrilège.

Tout autre le sentiment des libéraux modernes. Ils « n'adoptent en particulier aucune forme religieuse ; ils sont indifférents aux religions positives ». Pourquoi « ne croient>ils pas à la révélation, et à tel ou tel dogme particulier »?•« Parce que chacun des cultes existants « s'appuie sur des démonstrations qui sont con- « testées par tous les autres et qui ne portent

'1) Sum, theol. II. II, q. 10, art. 11. Voir sur ce point la Dootrine du. Droit cation dans Gonzalez Tellez, op. qU*, titre VI, chap. 3.

« en aucune façon le caractère de l'évidence (1).» Jules Simon, à qui nous empruntons ces mots, tient donc pour « la liberté de penser », quoiqu'elle « puisse n'être que la liberté du scepticisme ». Et il ajoute qu'elle « ne peut être fondée que sur le droit qu'a la conscience humaine de former librement et d^ professer sans entraves ses opinions ».

Pour tout dire, saint Thomas est tolérant par conviction religieuse ; Jules Simon Test par indifférence,

§ II. — Mesures de protection réclamées par saint Thomas en faveur des Chrétiens.

Saint Thomas, avons-nous dit, donne au problème religieux posé par les Juifs, une double solution.

Il proscrit d'abord, — c'est ce que nous venons de constater, — toute politique oppressive .

Il recommande ensuite, — nous allons le voir, — des mesures protectrices pour la religion des Catholiques. C'est ici que son antisé-

(1) Jules Simon, la Liberté^ t. II, p. 380. Athée, J. Simon se rei'use toutefois à l'être : « L'Etat ne peut être athée. Il a une religion. Sa forme est la religion naturelle. » Et « pourquoi l'Etat croit-il à Dieu et à la morale ?» — « Parce que l'existence de Dieu et de la loi morale sont des vérités communes .fc[ue tous les esprits confessent, auxquelles nous croyons par une impulsion naturelle et qui sont nécessaires au règlement de la vie et à l'existence des sociétés. »

Mais Jules Simon écrivait cela dans sa jeunesse, l'âge des illusions, avant que l'événement l'eût obligé à faire, dans un de ses derniers livres. Dieu, Patrie et Libertéy la constatation douloureuse que l'existence de Dieu n'était plus en France « une vérité commune confessée par tous les esprits ». Depuis la publication de to Libertéy jusqu à celle de Dieu, Patrie et Liberté, l'hérésie libérale avait eu le temps de développer ses conséquences.

mitisme va se révéler, — car jusqu'à présent nous n'en avons trouvé de traces.

Le point de vue de saint Thomas est celui-ci : Le judaïsme, se dit-il, est faux. Tant pis pour ceux qui s'y obstinent. Nous ne pouvons les contraindre à se faire chrétiens. Mais nous devons mettre les Catholiques en garde contre le prosélytisme des Juifs ; nous devons empêcher ceux-ci de se livrer à une propagande funeste à notre foi. — L'examen des écrits où il s'occupe de la situation à faire aux Juifs de religion, démontrera que c'est là le fond et le résumé de sa pensée.

Protéger la religion des Chrétiens contre les tentatives de corruption des Juifs, tel est donc son postulat antisémite. Les mesures pratiquement recommandées sont, les unes d'application universelle, les autres liées à l'état social et politique du moyen âge. Nous allons les passer en revue.

C'est d'abord la recommandation faite aux Catholiques d'être prudents dans leurs relations avec les Juifs. Ne les fréquentez, dit-il, qu'en cas de nécessité et si vous êtes, d'ailleurs, fermes dans la foi. Évitez d'entretenir avec eux des rapports de familiarité, si votre religion est vacillante et si rien ne vous oblige à les voir (1).

Le conseil donné par saint Thomas est de

(1) Somme théologique^ II, II, q. 10, art. 9. — Il est à remarquer que saint Thomas est plus explicite et plus sévère lorsqu'il s'occupe des rapports entre fidèles et hérétiques. Il affirme ici en termes absolus, que tous rapports doivent être interdits ; non seulement parce que les hérétiques sont des excommuniés, mais encore pour plusieurs autre? raisons : D'abord pour le danger que {)eut courir la foi des chrétiens frayant avec les hérétiques. Ensuite, pour éviter que ces rapports ne soient interprétés comme un assentiment donné à l'hérésie. Enfin, pour ne pas troubler et tromper les naïfs et les simples. (S. Thomas, Quodl, 10. art. 51.)

bon sens élémentaire. Il est Fécho du « Ne ave eis clixeritis » de l'apôtre saint Jean, que rÉglise n'a cessé de redire à ses fidèles dans le cours des siècles.

Les mêmes préoccupations dominent saint Thomas quand il trace leur ligne de conduite aux Catholiques qui peuvent être dans l'occasion de discuter publiquement avec les Juifs. Pleines d'actualité sont ses réflexions. L'orateur catholique, dit saint Thomas, doit être un convaincu et non un hésitant ou un sceptique ; il doit avoir conscience de sa mission de défenseur delà vérité. Il faut avoir égard aussi à la qualité des auditeurs. Si l'on s'adresse à des hommes intelligents et instruits, la discussion contradictoire n'offre aucun danger. L'auditoire est-il au contraire composé de gens simples et de conviction peu robuste, il est nécessaire de distinguer : Dans les régions où la propagande adverse se fait, les discussions publiques sont nécessaires, pourvu que l'orateur catholique soit assez fort et capable de confondre son contradicteur. Ailleurs, dans les milieux où l'erreur n'a pas encore pénétré, il serait dangereux de disputer en public des questions religieuses ; la conscience des auditeurs pourrait en être troublée (1).

Dans ses autres manifestations, l'antisémitisme religieux de saint Thomas est d'allure plus médiévale. Aussi faut-il, pour le comprendre, se remémorer les idées politiques et les institutions de son temps.

La royauté sociale du Christ est le dogme et

(1) Summ. TheoL, II, II, q. 10. art. 7.

la réalité politiques du moyen âge. C'est vers Ja destinée surnaturelle de Fhumanité, rachetée par le sang du Fils de Dieu, que sont orientées la vie individuelle et la vie publique. La religion chrétienne pénètre donc intimement les institutions, et le premier devoir des princes est d'en favoriser l'expansion. Ils sont comme les collaborateurs de l'Église dans son auguste mission ; au besoin ils mettent leur épée à son service (1).

N'eût-il pas été absurde, dans l'organisation politique basée sur ces données, d'accorder aux Juifs une part d'autorité dans le gouvernement? N'eût-il pas été contradictoire de nommer souslieutenants du Christ, ses plus obstinés négateurs ? Nos pères avaient les idées trop nettes, l'esprit trop juste, pour souscrire à un pareil illogisme. Ils avaient la conception vraie de l'adéquation nécessaire des moyens à la fin ; ils l'appliquaient partout, en politique comme en architecture. La fantaisie et le caprice n'étaient pas leur fait.

Lors donc que le Juif se présentait pour briguer une fonction publique, on lui disait : Votre place n'est pas ici . Vous n'êtes pas l'homme droit dans la voie droite. Nous croyons, nous Catholiques, que le Christ est descendu sur terre, qu'il est mort pour nous racheter, qu'il nous a rouvert l'accès à nos destinées éternelles, qu'il nous a tracé la route à suivre. Vous croyez, vous, que le Messie doit encore venir ; vous attendez qu'il rétablisse votre terrestre royaume de Jérusalem. Le Christ, vous le traitez

(1) s. Thomas. De regimine pHncipum^ livre I, chap. 14 et 15.

d^mposteur et ses commandements, vous les méprisez. Nous ne sommes donc point d'accord sur la direction à prendre, et il serait insensé que nous nous laissions conduire par vous (1).

Ce fut l'attitude constante de l'Église, durant le moyen âge. Papes, évêques et conciles rappelèrent fréquemment aux princes séculiers qu'il fallait interdire aux Juifs l'accès des fonctions publiques (2).

La logique du système politique admis s'opposait même d'une façon générale à ce que les Juifs exerçassent des professions leur donnant autorité ou influence sur des Catholiques. C'est ainsi notamment, saint Thomas le rappelle, qu'ils ne pouvaient tenir les Chrétiens en esclavage. Tout esclave d'un Juif, né dans la maison de ce juif ou acheté pour servir, et qui embrassait le christianisme, devait être rendu à la liberté. Son maître Juif perdait tout droit sur lui et ne pouvait réclamer aucune indemnité. Si c'était un esclave acheté pour le commerce, le Juif devait le mettre en vente dans les trois mois (3).

Telles sont les mesures antisémites approuvées par saint Thomas. Leur exécution réclamait comme une première condition la docilité des Catholiques aux décrets des conciles. L'intervention réitérée des autorités ecclésiastiques semble établir qu'elles n'étaient pas toujours écoutées...

(1) Sum. theol.y II, II, q. 10, art. 10.

(2) « li ne faut pas confaer de fonctions publiques aux Juifs et aux payens ni leur donner Juridiction sur les chrétiens », c'est en ces termes que Gonzalez Tellez résume la doctrine du droit canon. Cfr. op. cit.j cliap. 16.

(3) 11 y avait là, en définitive, une expropriation, avec ou sans indemnité, uour cause religieuse. Gonzalez Tellez en discute longuement la lésitimité. Cir. op, cU.» chap. 1 et 2.

Il était nécessaire ensuite que, pour se garder du commerce des Juifs, on pût les discerner des Chrétiens. L'idée vint de marquer la qualité des Juifs dans leur accoutrement. Cette pensée paraîtrait pour le moins singulière à notre époque où tout le monde s'habille de vêtements uniformes ; mais aux gens du moyen âge, qui aimaient la variété des costumes, cela devait sembler moins extraordinaire. La désolation de Graetz, quand il narre cet épisode de l'histoire d'Israël, est, pour ne pas dire plus, très exagérée(l).Les Pères deLatran statuèrent donc que les Juifs devaient se distinguer des Chrétiens par une particularité quelconque de leur habillement. Saint Thomas ne fait que rappeler ce décret du concile œcuménique, quand il écrit à la duchesse de Brabant : « Il faut qu'en tout royaume chrétien et en tout temps,les Juifs des deux sexes soient distingués des nationaux par un signe extérieur. »

Justifié en principe par les considérations théoriques déjà développées, l'anti-sémitisme thomiste se légitimait aussi en fait, et l'événement démontrait la sagesse des précautions prises contre les Juifs.

Nous pourrions, à cet égard, invoquer les considérants des décrets des conciles ou les préambules des lettres pontificales. Mais il nous plaît de nous appuyer au contraire sur le témoignage des Juifs eux-mêmes et de nous entendre dire par leur grand historien, si partial pour eux, que l'Église avait raison.

Le Talmud, affirme Graetz, et on peut l'en

(1) Graetz, op, cit., t. VII, p. 23.

croire, prescrivait aux Juifs de circoncire leurs esclaves (1). Ailleurs, le même auteur signale que les Juifs avaient été pour une bonne part les inspirateurs de Thérésie albigeoise ; une secte albigeoise prétendait notamment que la loi des Juifs était meilleure que la loi des Chrétiens (2).

De la part des Juifs, c'était mal reconnaître la tolérance de l'Eglise à l'égard de leur religion et de leur culte. Ils s'unissaient à ses pires ennemis et leur fournissaient des armes. Et tandis que l'Église professait la doctrine qu'il ne fallait baptiser les enfants Juifs que du gré des parents, les Juifs se livraient à un indiscret prosélytisme ; ils imposaient la circoncision aux Chrétiens qui étaient en service chez eux.

Dans ces conditions, l'antisémitisme de saint Thomas n'était autre chose que l'exercice du droit de légitime défense .

§ m. — Saint Thomas et Drumont.

On en vient naturellement, après avoir médité saint Thomas, à évoquer l'antisémitisme contemporain qui, en France, a pris comme cri de guerre « La France aux Français ».

Et certes les analogies sont indéniables. Chez saint Thomas et chez Drumont, il est une préoccupation commune : se défendre contre les Juifs. Tempérament à part, les deux auteurs sont bien près de se rencontrer dans leurs conclusions pratiques.

(1) Graetz, op, cit., t. V, p. 46 ; cFr. ibid,, p. 72,

(2) Graetz, op. cit., t. VII, p. 13.

Que clame en effet Drumont dans ses livres retentissants ?

Ne vous abaissez pas, dit-il aux descendants des vieilles familles de France, ne vous abaissez pas à frayer avec le» Juifs ; n'allez pas parader avec eux dans les salons et les théâtres ! Songez à l'exemple que vous donnez. Pensez aux réflexions que feront les simples et les humbles quand ils liront vos noms historiques accouplés avec ces noms d'Hébreux arrivés hier d'Allemagne ou de Galicie. Et vous, peuple de France, demandez-vous si vous pouvez permettre à ces Israélites exotiques, qui ne sont pas de chez vous, qui n'ont ni le sang français dans les veines, ni les traditions nationales dans l'esprit, ni l'amour de la patrie au cœur, demandez-vous si vous pouvez leur permettre de s'installer chez vous comme en pays conquis ? Ils sont les rois do la France ; leur or — qu'ils ont eu soin d'ailleurs de vous voler — achète les voix des députés qui votent les lois et la plume des journalistes qui forment l'opinion publique. Ils sont vos maîtres et vous imposent leur mauvaise civilisation sémite, à voiis, nobles Aryens. Ils insultent vos croyances, ils déshonorent vos institutions traditionnelles. Ils faussent les esprits, et corrompent les âmes. Peuple de France, ressaisissez-vous !

Entre l'antisémitisme de saint Thomas et celui de Drumont, il y a toutefois des différences.

L'antisémitisme de saint Thomas est religieux et déductif.

L'homme contre lequel saint Thomas se pré-

munit est le Juif de religion (1). Cette qualité suffit pour qu'il en déduise immédiatement ses conclusions antisémites. La fréquentation des Juifs lui paraît, a priori^ dangereuse pour les chrétiens. L'influence sociale des Juifs, si l'on n'y prend garde, doit être pernicieuse dans une société organisée sur des bases chrétiennes.

Tout autre est la méthode de Drumont. Il est l'écrivain observateur qui a analysé, dans son pays, les organes principaux de la vie nationale. Il a constaté des. troubles dans ces organes, et le Juif lui est apparu, trop exclusivement peut-être, comme la cause du mal. Drumont a procédé par induction : son antisémitisme est le fruit de ses études de psychologie sociale.

Sa conviction sur le péril juif une fois établie, il a cru devoir le dire à ses compatriotes. Mais à quel titre leur a-t-il dénoncé le Juif? Comme rhomme d'une religion fausse ? Non. « Nous n'avons jamais poursuivi contre les Juifs une

(1) Il est d'ailleurs en cela d'accord avec l'Eglise. Dans ses canons antisémites, l'Eglise ne vise» en parlant des Juifs, que ceux qui pratiquent la religion juive : « Juifs et Sarrasins, écrit le canoniste Gonzalez Tel lez, ce sont là noms de religion, et non j>oint de nation, et sont réputés Juifs tous ceux qui, s'attacfiant à la seule formule de l'Ancien Testament, rejettent entièrement le Nouoeau. » Abandonnent-ils cette religion pour embrasser le christianisme, l'Eglise les prend même suus sa protection. « Si l'un d'eux, par La grâce de Dieu, se conoertit à La foi chrétienne, t/u'on ne le dépouille d'aucun des biens qu'il possède. Que si cette prescription n'était pas obseroée, nous ordonnons sous peine d'excommunication, aux princes et autorités constituées de ces régions^ qu'ils fassent rendre intacts aux Juifs leur patrimoine et leurs biens. » (Concile de Latran, 1179).

Celte intervention protectrice de l'Église n'était pas à vrai dire sans objet. Une bizarre coutume s'était introduite en effet, on ne sait quand, ni comment, dit Stobbe. Sous prétexte qu'il fallait dépouiller le vieil homme, il arrivait qu'on enlevât tous leurs biens aux Juifs qui se convertissaient. Le concile de Latran de 11 Î9 interdit ces spoliations (Cf. O. Stobbe. Die Juden in Deutschland wahrend des Mittelalters, Braunschweiff. 1866, ^age 16T.— Em. Rodocanachi. Le Saint-Siège et les Juifs. Paris, ISyi, p. 293.)

campagne religieuse, écrit-il (1), » Cest comme l'homme d'une autre race que le Juif est nuisible à ses yeux,

<c La vérité est que la race juive ne peut vivre dans aucune société organisée ; c'est une race de nomades et de Bédouins. Quand elle a installé momentanément son campement quelque part, elle détruit tout autour d'elle, elle coupe les arbres, elle tarit les sources et on ne trouve plus que de la cendre à la place où elle a dressé ses tentes. »

« Le Juif n'a pas le cerveau fait comme nous. Dans son cerveau il n'y a pas de place pour l'idée du prochain, pour la pensée qu'il existe d'autres hommes qui aient des droits, des intérêts légitimes. Une fois qu'une convoitise s'est emparée de ce cerveau, le Juif va tout droit, il a une espèce d'hypertrophie du moi. Emporté par ce moi inexorable il n'est gêné par aucun scrupule, il obéit à une sorte d'impulsion de névrosé servie par une merveilleuse subtilité pratique (2). »

Pour Drumont, la question juive n'est donc pas une question religieuse, mais une question sociale et économique (3). Il a gratté le Juif, et a cru découvrir le Sémite.

C'était faire la partie belle aux avocats de la synagogue .

Les Juifs, une race distincte ? se sont-ils

(1) Ed. Drumont. La dernière bataille, Paris, 1890. Préface.

(2) Drumont. Ibid,

(3) « La vérité est qu'à aucune époque, dans aucun pays, la question juive n'a été une question religieuse, mais toujours et

J)artout une question économique et sociale... Il est absolument aux que les mesures prises contre les Juifs aient jamais été inspirées par des considérations confessionnelles. » (Drumont» ibicî,)

écriés. Mais rien n'est moins démontré. Il y a du sang aryen dans les artères dTsraël, comme il y a du sang juif dans les veines des peuples chrétiens. Il y a eu trop de croisements séculaires entre Juifs et non-juifs pour qu'on puisse donner à l'antisémitisme ethnologique un étai scientifique. Ignorez-vouSjd'ailleurs, qu'il n'est plus possible de fonder la nationalité sur l'unité de race ? Quelle nation d'Europe ou d'Amérique résisterait à l'épreuve si l'on s'avisait d'en analyser les éléments constitutifs ? Y en a-t-il une qui ne soit une mixture de groupes hétérogènes ? Elle est bien plus subtile et plus complexe que vous ne le pensez, l'idée de nationalité. Cessez donc de prétendre que le .Juif ne peut faire partie d'aucune nation, parce qu'il serait d'une race à part (1).

Ces critiques adressées à l'antisémitisme qui réduit la question juive à un conflit de races, — n'en laissent pas moins subsister le fait que le Juif a partout une physionomie particulière. Sous toutes les latitudes, il a gardé certains traits identiques ; au milieu des civilisations les plus dissemblables il est resté lui-même avec son caractère distinct, son tempérament spécial.L'insociabilité et l'exclusivisme d'Israël sont indéniables ; les écrivains juifs eux-mêmes le reconnaissent (2).

Où donc est l'explication dernière et vraie de la permanence des Juifs comme nation distincte malgré leur dispersion au milieu des

(1) Cfr. A. Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations. Paris 1893. — Bernard Lazare, L'Antisémitisme. Paris, 1894. — £• Renan. Qu'est-ce qu'une nation f Paris, 1882.

(2) Cf. p. ex., Bernard Lazare, Op. cit., pp. 3 et suiv.

peuples ? Dans le sang, dans la race ? Non, encore une fois. — Elle est dans la religion juive (1).

C'est elle qui a maintenu le type juif partout et toujours, avec ses particularités physiques et mentales, avec son inassimilabilité, sa morgue et son immense orgueil. Elle a été pour le peuple juif à la fois un ciment et un isolant.

La religion talmudique est une religion du corps autant que de l'âme. Et, comme il arrive dans certains ordres religieux dont les membres suivent un même régime de vie, le rituel minutieux, les prescriptions légales sur la nourriture, sur l'hygiène, ont eu leur contrecoup physiologique. La religion talmudique a encore façonné le cerveaujuifpar les pratiques cultuelles et l'enseignement de ses docteurs. Le culte a gardé, à travers les siècles, un caractère national. Les cérémonies juives ne sont que la commémoration des joies et des deuils d'Israël. Jérusalem, la cité sainte, reste la Patrie^ vaincue, mais éternelle, que le Messie relèvera et qui aura l'empire du monde. Le Juif demeure donc un nomade dans les pays qui lui donnent l'hospitalité ; il ne s'attache point au sol, ili pour le cultiver, ni pour le défendre : mauvais laboureur, mauvais soldat, dit la gent populaire. Que lui importe, à lui qui est du peuple élu, l'histoire des autres peuples, des Gentils ! et leur tradition et leur

(1) Bernard Lazare le reconnaît:» Partout et jusqu'à nos jours, écrit-il, le juif fut un être insociable. Il était insociable parce qu'il était exclusif, et son exclusivisme tenait à son culte politicoreligieux, à sa loi. » Op. cit., p. 3. Cf. A. Leroy-Bkaulieu, op. cit.

renom ! Il les méprise et les exploite. Et s'il doit renoncer à restaurer la patrie réelle de Jérusalem et à commander (Te là au monde, il réalisera cependant la conquête juive en s'emparant des forces vives des nations qui l'ont accueilli, en leur imposant ses conceptions, en les imprégnant de sa civilisation.

Drumont s'est borné à donner à son antisémitisme les allures d'un mouvement national.

C'était très habile, s'il voulait provoquer contre les Juifs une poussée insurrectionnelle, en unjour d'émeute.On eût vu alors sous le même drapeau les rédacteurs de la Croix et M°** Séverine, le marquis de Mores et les bouchers de la Villette, le député Delahaye et l'écrivain Chirac. Mais le coup de main, s'il fut jamais projeté, a été ajourné indéfiniment et on a eu le loisir de réfléchir. Les hommes de divers partis et de philosophies adverses que Drumont a réunis en leur claironnant : « la France aux Français », ont dû se dire : Nous sommes d'accord avec Drumont pour trouver que « la machine sociale fonctionne en mode subversif », mais après ? Quand nous en aurons extrait le Juif qui la détraque, quel moteur lui donnerons-nous et quel régulateur ? Il serait pourtant bon de nous mettre d'accord là-dessus...

Non. Faire de la question juive une question de race, c'était assurer le succès momentané de l'antisémitisme, mais c'était aussi en compromettre les résultats futurs.

Tel qu'il est cependant, l'antisémitisme de Drumont a eu du bon ; ses livres sont des traités de pathologie sociale ; ils ont fixé l'atten-

tîon sur le mal dont souffre la France. Et si le diagnostic est erroné, on peut le rectifier.

Ce n'est pas en effet le sémitisme qui a conquis la France, c'est l'athéisme. Mais la France ne l'eût peut-être pas compris si Drumont le lui avait dit.

Quand un peuple, chrétien comme l'était jadis la France, cesse de l'être, ses destinées se transforment. Point n'est besoin de recourir à une action immédiate de la Providence pour expliquer le fait. Il est incontestable que les croyances d'un peuple et sa morale exercent sur lui une influence large et profonde. Elles sont comme le gouvernail du navire ou l'aimant do la boussole. Brisez le gouvernail ou dépolarisez l'aiguille, et le marin est ballotté à l'aventure, l'aiguille tourne folle.

Ainsi de la France. La Révolution rompit les séculaires attaches sociales avec l'Au-delà. Et alors l'on vit ce dont parle Lamennais : « Le bien, le mal, l'arbre qui donne la vie et celui qui produit la mort, nourris par le même sol, croissant au milieu des peuples qui, sans lever la tête, passent, étendent la main, et saisissent leurs fruits au hasard. » Toutes les opinions philosophiques et toutes les confessions religieuses acquièrent droit de cité. La religion du vrai Dieu cessant d'être la religion officielle dans l'Etat devenu neutre, la religion de l'or et celle du plaisir ont bientôt d'innombrables fidèles. A la faveur de cette aveugle tolérance, les Juifs voient se briser les barrières que l'ancienne société avait élevées autour d'eux. Et quand, se détournant du Dieu antique, le

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peuple donne ses adorations au veau d'or, les Juifs se font les prêtres salariés du nouveau culte. ..

. Saint Thomas et ses contemporains étaient mieux inspirés. Ils avaient sur la politique comme sur toutes choses des vues admirablement synthétiques (1). Les questions d'origine et de fin prennent à leurs yeux une capitale importance. Tout est ramené à la destinée immortelle de Thomme ; Tordre social devant faciliter à l'individu la réalisation de cette destinée, la religion catholique tient, dans les préoccupations des gouvernements, la première place. Elle est le principal élément vital pour la société comme pour l'individu ; l'attaquer, c'est se faire tueur d'âmes et ce crime est puni comme l'homicide.

Il n'était pas requis d'ailleurs, dans ce système, d'être intransigeant à l'égard des Juifs ni de les contraindre à se faire chrétiens ou à laisser baptiser leurs enfants, ni de leur interdire l'exercice de leur culte. Il suffisait de les empêcher de mettre la main à la « machine sociale », parce que, leurs conceptions des choses étant autres, ils l'auraient fait « fonctionner en mode subversif »

(1) Voir le beau livre d'Edouard Crahay sur la Politique de saint Thomas d'Aquin. Louvain, 1896 : Bibliothèque de l'Institut supérieur de Philosophie, rue des Flamands, 1.

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