‹ Saint Thomas et le ThomismeChapitre 2 sur 24 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Pour justifier les désaccords nombreux et profonds qui existent au sein de leurs sectes, les ennemis de l'Église ne manquent pas de nous reprocher que, sur des questions très importantes, les théologiens catholiques sont loin de s'entendre toujours, et soutiennent même souvent des opinions tout à fait contradictoires.

Sans admettre l'analogie sur laquelle est basé ce reproche, nous ne pouvons nous dissimuler qu'il est souverainement regrettable de voir subsister parmi nous, depuis des siècles, dans l'exposition de certains dogmes, des divergences aussi tranchées que celles qui existent ; car il est bien sûr que la vérité ne se trouve pas des deux côtés à la fois !

Quelle joie et quel triomphe pour l'Église, le jour où la conciliation s'opérerait enfin entre des

adversaires, tous animés du plus louable zèle pour la recherche de la vérité !

Au-dessus de ces controverses des théologiens catholiques, plane, avec une majesté sereine, le génie de saint Thomas ; et ce n'est pas, croyons-nous, sans un mystérieux dessein de la Providence, que Léon XIII, par une douce et paternelle injonction, nous invite tous à recourir plus que jamais aux principes et aux théories de l'Ange de l'École, pour la défense de la vérité. Ne peut-on pas espérer que ce sera là le terrain, sur lequel il sera enfin donné de voir s'effectuer le rapprochement entre des écoles si éloignées jusqu'ici les unes des autres?

Mais, pour arriver à un résultat si désirable, c'est surtout dans les Œuvres du saint Docteur qu'il convient d'étudier et d'approfondir ses principes, selon la recommandation expresse de N.-T.-S.-P. Léon XIII aux évêques de la catholicité :

« Afin d'éviter que l'on ne boive de l'eau falsifiée pour de la véritable *, ou de l'eau bourbeuse pour de la pure, veillez à ce que la sagesse de saint Thomas

i , Ne autem supposita pro vera, neu corrupta pro sincera bibatur, providete ut sapientia Thomae ex ipsis ejus fontibus hauriatur, aut saltem ex iis rivis, quos ab ipso fonte deductos, adhuc integros et illimes decurrere certa et concors doctorum hominum sententia est : sed ab iis, qui exinde fluxisse dicuntur, re autem alienis et non salubribus aquis creverunt, adolescentium animos arcendos curate. » (Léo XUI, Encycl. JEUtni Pairis.)

soit puisée à ses propres sources, ou du moins à ces ruisseaux qui, sortis de la source même, coulent encor e purs et limpides, au témoignage assuré et unanime des docteurs ; de ceux, au contraire, qu'on prétend dérivés de la source, mais qui, en réalité, se sont gonflés d'eaux étrangères et malsaines, écartez avec soin l'esprit des adolescents. »

Ces dernières paroles doivent, à notre avis, s'appliquer à certaines théories d'une rigueur exagérée, qui cherchent à s'abriter sous le patronage de l'Ange de l'Ecole, et qui, grâce au titre de thomistes dont se décorent leurs défenseurs, ont pu réussir à se faire admettre, auprès de tous ceux qui ne font pas de la théologie une étude très approfondie, comme étant l'expression de la pensée du Maître.

En effet, un grand nombre de théologiens, et des plus illustres, qui prétendent suivre, eux aussi, les pures doctrines de saint Thomas, nient formellement que ces théories aient jamais été professées par le Docteur angélique; d'où l'on doit conclure qu'elles ne peuvent être rangées « parmi les ruisseaux qui, sortis de la source même, coulent encore purs et limpides, au témoignage assuré et unanime des docteurs ».

Ces théories se résument dans ce que Ton appelle communément le système de la prédétermination physique. L'école Bannésienne, qui le professe, s'efforce d'en rendre saint Thomas responsable, en

revendiquant pour elle seule le titre de thomiste, et en le refusant obstinément à ses adversaires.

Mais cela n'empêche pas ceux-ci, à la tête desquels figurent tous les théologiens, en si grand nombre, de la Compagnie de Jésus, dont la science a projeté et projette encore de vives clartés sur renseignement théologique, de réclamer pour eux aussi le titre et l'honneur de disciples de saint Thomas !

Il serait d'ailleurs difficile et injuste de contester ce titre à l'école représentée par l'illustre Compagnie de Jésus. C'est un des points de sa règle de suivre en philosophie Aristote, et en théologie la doctrine de saint Thomas ; et il faut reconnaître que, depuis son origine jusqu'à nos jours, elle a exécuté fidèlement cette prescription de son fondateur.

Il n'y a pas grand mérite, dans le moment présent, à se dire et à être thomiste, c'est-à-dire à étudier saint Thomas et à suivre ses principes, car on est entraîné par le courant. Mais, si l'on remonte quelques années seulement en arrière, combien y avait-il de grands séminaires, surtout en France, où l'étude de saint Thomas fût en honneur? Or, même à cette époque, les jésuites étaient au premier rang, parmi les champions du Docteur angélique. On peut même dire que ce sont eux qui ont contribué le plus puissamment, par l'organe du P. Liberatore, des rédacteurs de la Civiltà catto*

lica, du P. Cornoldi, du P. Kleutgen, du P. Mazzella et autres, à préparer le magnifique mouvement de restauration des doctrines thomistes, qu'il est donné à notre époque de contempler.

Et l'on voudrait, après cela, faire passer cette école pour antithomiste ! Cela ne nous paraît pas équitable. Que Ton dise qu'au xvi e siècle l'école thomiste se scinda en deux grandes branches, l'école moliniste et l'école bannèsienne, soit ! Mais il n'est pas conforme à la vérité historique d'attribuer à la seule branche bannésienne le titre de thomiste, et de donner à l'autre branche un nom, par lequel elle semble être constituée en adversaire de saint Thomas.

Par leur persistance à revendiquer pour eux seuls le titre de thomistes^ les Bannésiens nuisent, plus qu'ils ne pensent, à saint Thomas, en retenant éloignés de lui bon nombre de philosophes et de théologiens, qui se croient en droit de rejeter la théorie de la prédétermination physique, à cause des difficultés insolubles auxquelles elle prête le flanc. Ils n'aboutissent en outre qu'à jeter le trouble et l'inquiétude dans l'esprit de beaucoup d'autres, qui, par crainte de s'éloigner de ce qu'ils considèrent comme le sentiment du Maître, s'y rallient sans conviction, et n'arriveront jamais à avoir sur cette question une vue d'ensemble nette et précise, qui les satisfasse entièrement,

De ce qui précède il résulte déjà que les Bannésiens n'ont pas le droit de revendiquer exclusivement pour eux le titre de thomistes.

Nous allons faire voir maintenant, dans le cours de ce travail, qu'ils n'ont même pas le droit de prétendre à ce titre, pour ce qui concerne la théorie de la prédétermination physique ; car saint Thomas non seulement n'enseigne pas cette doctrine, mais en professe une entièrement opposée.

La prédétermination physique touche surtout à deux questions principales : le concours de Dieu par rapport aux actes libres, et la science de Dieu relativement à ces mêmes actes. Nous rechercherons donc avec la plus grande impartialité quel est, sur ces deux points, le sentiment de saint Thomas, pour qui nous déclarons professer un culte scientifique de plus de vingt-cinq ans de date. Daigne ce grand docteur ne pas permettre que, sous le prétexte d'exposer sa doctrine, nous proposions non seulement un sentiment plus ou moins erroné, mais même une opinion qui serait incompatible avec ses principes !

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