ET LA PRÉMOTION PHYSIQUE
Parmi les opinions librement soutenues par l'École, la plus fameuse et dont les hérétiques modernes ont le plus abusé, est assurément celle de la grâce efficace ab intrinseco, qui a pour fondement la théorie de la prémotion ou prédétermination physique. Les jansénistes (comme de nos jours les déterministes) se disaient partisans de cette prédétermination, et, à tort ou à raison, en tiraient les conséquences les plus erronées.
Les tenants de cette opinion étaient mal armés pour se dégager de l'encombrante sympathie de pareils auxiliaires, et dans la pratique leur sens catholique et orthodoxe les faisait retomber forcément dans les explications données par l'autre opinion libre de l'École, qui repoussait la prémotion physique comme attentatoire à la liberté.
Cette nécessité de recourir, pour confondre des ennemis de l'Église, aux explications d'une opinion adverse, aurait dû, semble-t-il, ouvrir les yeux à ces théologiens, et leur faire comprendre que le principe d'où se tiraient des conséquences erronées devait laisser lui-même à désirer. Mais une présomption était en faveur de cette théorie, à savoir qu'elle avait été professée par saint Thomas.
Telle est, à notre avis, l'unique raison qui puisse expliquer son existence jusqu'à nos jours.
De même, pour cette autre opinion de la non-immaculée conception delà Mère de Dieu, professée pendant si longtemps et avec tant d'acharnement par toute une grande famille religieuse, malgré la dévotion remarquable qu'elle a toujours témoignée envers la très sainte Vierge, la seule raison de la soutenir était qu'on la croyait enseignée par saint Thomas.
Ce culte de l'Ange de l'École, entraînant ainsi dans des courants qui n'étaient pas précisément ceux de la lumière et delà vérité, était bien loin cependant d'être répréhensible ; car le préjudice qui pouvait en résulter accidentellement, devait
ordinairement provenir, non de ce que le Maître aurait induit en erreur, mais de ce que son idée n'aurait pas été bien comprise. D'ailleurs, ce même culte devra pareillement servir à faire abandonner ces théories fâcheuses, du moment où Ton s'apercevra que l'opinion du Maître aura été travestie.
A notre époque, où l'on n'accepte pas seulement de confiance les procès jugés par d'autres, et où l'on revise par exemple avec le plus grand soin toutes les pièces originales des procès historiques intéressant l'honneur de l'Église ou des Souverains Pontifes, il était naturel que l'on voulût se rendre un compte exact, sur les questions controversées , des sentiments du Docteur angélique qui pouvaient paraître critiquables, et cela non d'après les affirmations de commentateurs plus ou moins autorisés, mais d'après les propres explications données par le saint docteur lui-même.
Dans sa célèbre encyclique JSterni Patris, dirigée surtout contre le cartésianisme, et qui de faitlui aporté un coup mortel, Sa Sainteté Léon XIII nous a conviés lui-même à faire cette étude de saint Thomas dans ses propres œuvres : « Afin d'éviter que l'on ne boive de l'eau falsifiée pour de la véritable, ou de l'eau bourbeuse pour de la pure, veillez à ce que la sagesse de saint Thomas soit puisée à ses propres sources, ou du moins à ces ruisseaux qui, sortis de la source même, coulent encore purs et limpides, au témoignage assuré et unanime des docteurs. »
A la première apparition de cette encyclique, plusieurs disciples du Maître, plus zélés que prudents, proclamèrent bien haut que c'était la glorification de Goudin, de Gonet, de Gontenson, de Billuart et autres thomistes exagérés.
Ils se pressaient trop. De l'étude plus approfondie des sentiments du Docteur angélique, il est ressorti au contraire que toute cette école a faussé la doctrine du maître, notamment sur un point de la plus haute importance, nous voulons parler de la prémotion physique.
Nous exprimions l'espoir, il y a deux ans, en publiant notre ouvrage Saint Thomas et le Thomisme que les théories de l'Ange de l'École, mieux connues, seraient le terrain sur lequel s'effectuerait le rapprochement entre les grandes écoles théologiques si éloignées les unes des autres sur plusieurs questions capitales depuis plus de trois siècles.
L'explication du sentiment de saint Thomas que nous avons donnée alors, sur la question du concoure de Dieu et de la
liberté de l'homme, ainsi que sur celle dé la science de Dieu, n'a soulevé aucune contradictiondu côté de l'école banriésienne, soi-disant thomiste, et personne n'a élevé la voix pour^essayer de justifier l'orthodoxie thomiste de Bannez, Goudin, Gonet, Billuart et autres. Au contraire, beaucoup de revues ecclésiastiques ont parlé avec éloges 'de notre ouvrage, et l'espoir que nous avions conçu en l'entreprenant n'a fait que grandir.
Voici maintenant que la plus haute personnalité de notre époque dans le monde philosophique, l'Éminentissime cardinal Pecci, président de l'Académie romaine de Saint-Thomasd'Aquin, vient d'élever la voix à son tour, et déclare que l'on ne peut, sans faire violence à la doctrine du Docteur angélique, lui attribuer d'avoir enseigné la prémotion physique.
C'est, pensons-nous, le signal décisif qui va rallier ceux qui hésitaient encore et amener l'entente définitive!
Quel beau titre de gloire pour saint Thomas, et pour le savant cardinal qui aura si puissamment contribué à mieux faire connaître l'opinion du maître et à la mettre en lumière ! Désormais il ne sera plus question de controverse entre molinistes, congruistes, bannésiens, ou autres : tous s'accorderont en un seul et même sentiment, qui sera celui de saint Thomas !
L'article que nous allons analyser et reproduire en grande partie (1), est une réponse adressée, il y a quelques années, à un jeune homme, mort maintenant, qui avait demandé au savant cardinal quelques éclaircissements sur cette matière.
L'auteur commence par noter que l'on ne trouve pas dans saint Thomas le terme concours, consacré maintenant par les théologiens et les philosophes, mais seulement les termes d'influx 9 d'action, de mise en mouvement, lesquels termes conviennent mieux à l'idée que l'on veut exprimer que celui de concours. « De fait, le mot concourir emporte l'idée d'avoir part aune opération, comme lorsque plusieurs hommes halent un bâtiment sur la grève ou soulèvent un poids, effets auxquels doivent nécessaisement concourir les forces de plusieurs. Ceci n'a pas lieu dans notre cas, puisque tous nous savons et convenons avec saint Thomas que non sic idem effectua causœ naturali etdivinœ virtutiattribuitur, quasi partim a Léo et par-
(1) Cet article du cardinal Pecci a para dans YAccddemià romana d% S. Tomma$o d'Âquino. Vol. V, fasc. 1, 1885,
tint a naturali agente fiât: sed totus ab utroque secundum alium modym (1). » (N. 2.)
De là il découle qu'il faut bien se garder d'apprécier Topération divine comme on apprécie les opérations humaines ^N. 3 ); car Dieu agit dans les créatures, non par une opération distincte de lui et transitive, mais par une opération immanente et substantielle. Il agit directement surreffet, sans le secours d'aucune action intermédiaire, ce qui aurait lieu s'il y avait de sa part un double concours de prémotion et de concomitance (ce qu'admettent généralement les banné siens). (N. 4.)
Ceci posé, le cardinal expose d'une façon magistrale la doctrine de saint Thomas sur le concours. Ici, nous croyons devoir citer textuellement : •
« Mais, pour procéder avec plus de clarté, énonçons d'abord la doctrine du Docteur angélique sur le concours. Nos opérations, dit-il {S. th., I, q. cv, a. 5), sont de Dieu en raison des trois causes, finale, efficiente et formelle : 1° En raison de la finale, parce que tout bien auquel toute opération tend comme à sa fin, est bien, et en conséquence meut l'opérateur, en tant qu'il est une participation du souverain Bien ou de la fin dernière ; 2° en raison de l'efficiente, parce que les causes subalternes ou secondes, telles que sont toutes les créatures par rapport à Dieu, n'opèrent qu'en vertu de la première ; 3° en raison de la formelle, parce que la vertu qua creaturx operantur, qui est précisément la cause formelle, non seulement est mue et appliqué par Dieu, mais par Dieu nous est donnée et conservée par Dieu. » (N. Ô.)
a Tout, comme vous voyez, est fort clair, hormis cette dernière application, pour laquelle il ne ressort pas très clairement si le saint Docteur la place du côté de la cause efficiente ou du côté de la cause formelle. Nous bornant à cet article que nous examinons, il semble qu'elle doive s'entendre de la part de la cause efficiente, pour deux raisons : 1° A cause de la manière dont la chose est exprimée, car en disant : Tertio considerandum est quod JDeus movet non solum res ad operandum quasi applicando formas etvirtutes...sedetiamdat formas, il semble que ce non solum en opposition avec le sed etiam se réfère à
(1J S. C. G., 1. III, c. lzx in fin.
une chose dont il a été question immédiatement avant, quand on parlait de la cause efficiente ; de telle sorte que, en raison de la cause formelle, Dieu serait Fauteur de nos opérations par cela seul qu'il nous a donné la vertu opérative et qu'il nous la conserve à tout moment. Et de là suit très bien l'intimité de l'opération de Dieu en nous, car s'il nous donne et nous conserve l'être de toute notre vertu et puissance (ce qui est très intime à tout opérateur), on doit conclure qu'il influe très intimement dans chacune de nos opérations. 2° A cause de la réponse à la troisième objection, où, récapitulant les raisons de l'influx divin déjà exposées dans le corps de l'article, il les réduit toutes à ces quatre : donner la vertu, la conserver, l'appliquer, et être la fin de toutes les opérations. Or, si donner et conserver la vertu sont incontestablement le faitdela cause formelle, si être la fin appartient à la cause finale, il ne reste pour la cause efficiente que l'application ou rien du tout. »
« Donc, selon la doctrine de saint Thomas, par quatre chefs, ni plus ni moins, Beus operatur in omni opérante, parce que dat formas rébus, parce que conservât eas in esse, parce que applical eas ad agendum, et parce que est finis omnium actionum. » (N. 6.)
« Il est vrai que dans l'article 7 de la m e question, De po~ tentia, omettant la raison de la fin, dont il ne dit pas un mot, il en assigne cependant quatre, ajoutant aux trois autres de donner, conserver, appliquer, celle-ci : in quantum ejus virtute omnis alla virtus agit. Mais si Ton examine attentivement la démonstration que là même le saint apporte de ce quatrième mode, on s'apercevra facilement que ce n'est pas un nouveau mode de concours, distinct de ceux indiqués dans la Somme théologique, mais un simple corollaire de ces premiers ; attendu que, d'une part, l'agent principal ne peut appliquer et mouvoir à l'opération les agents secondaires, sans que ceux-ci opèrent en vertu du premier, et que, d'autre part, Y intimité de Topération de Dieu en nous, que le saint veut faire remarquer en ajoutant cette raison, résulte également dans la Somme, et même y est exposée comme conséquence des trois raisons : donner, conserver et appliquer la forme, en ces termes : Et quia forma est intra rem et tanto magis quanto consideratur ut prior et universalior, et ipse Beus est proprie cansa ipsius esse universalis in rébus omnibus, quod inter omnia est magis intimum rébus, sequitur quod Beus in omnibus intime operatur. Par ces paroles on voit combien plus de rigueur, combien plus
d'exactitude et de précision de doctrine le Docteur angélique a mises dans son dernier travail de là Somme théologique. » (N. 7.)
Deux points surtout dans cet exposé sont dignes de remarque:
1° Jusqif ici les bannésiens proclamaient bien haut que l'article par excellence dans lequel saint Thomas exposait sa théorie du concours était l'article 7 de la question m, De pot. Nousméme, dans notre ouvrage, l'avons pris pour base de notre explication du sentiment de saint Thomas, afin de nous placer juste sur le terrain que les bannésiens considèrent comme leur plus fort retranchement.
D'après le savant cardinal, — et nous ne croyons pas qu'après son analyse aussi fine que judicieuse il puisse rester de doute à ce sujet — , c'est dans la Somme théologique que la théorie complète du concours se trouve formulée avec lé plus de netteté et de précision.
2° Un autre point qui sera aussi acquis désormais, c'est qu'il ne faut pas, comme on le faisait généralement, chercher dans des mots : toute puissance créée ri agit qu'en vertu de la cause première, un mode particulier de concours distinct de la création, de la conservation et de la mise en mouvement.
Après cet exposé de la doctrine du maître sur l'existence du concours, l'auteur tire dans le numéro 8 la conclusioa.déjà formulée (n. 4) qu'un seul concours, — et non pas deux — , est admis par saint Thomas.
Ensuite, dans le numéro 9, il ajoute que, sauf pour son premier acte (qui consiste à tendre vers sa fin ou le bonheur), pour lequel seulement est requise une mise en mouvement faite par un agent extérieur, la volonté, en voulant la fin (ou le bonheur), passe par elle-même de la puissance à l'acte dans tous les actes subséquents qui ont pour but de choisir les moyens conduisant à cette fin, per hocquod vult ftnem, movet seipsam advolendum ea qux sunt adfinem (1).
L'existence d'un seul et unique concours une fois établie d'après saint Thomas, l'auteur recherche, dans le numéro 10, quelle est la nature de ce concours. C'est à partir surtout de ce numéro qu'il entre dans le vif de la question.
« Reste seulement à déterminer la nature de ce premier mouvement que la volonté a besoin de recevoir du premier moteur.
(1) S. th., U — H, q. ix, a. *.
Cajetan (in hune toc.) veut que ce mouvement ne soit pas autre chose que l'inclination naturelle et nécessaire vers le bien et le bonheur en général : estigitur auctoris sententia, etc. . .
« Cette interprétation de Cajetan peut être corroborée par divers autres passages du saint Docteur, par exemple : 1° par la réponse à la troisième objection de l'article 6 de la même question, où il' donne clairement à comprendre que, par ce premier mouvement de la volonté, l'auteur entend l'inclination nécessaire vers la fin dernière en général, sans laquelle elle ne pourrait jamais rien vouloir en particulier : Deus movet voluntatem hominis, sicut universalis motor y ad universale objectum voluntatis, quod estbonum; et sine hac universali motione homo non potest aliquid velle, (c'est-à-dire, si la volonté ne voulait pas nécessairement la fin dernière en général, elle ne pourrait vouloir ri en en particulier), sedhomo per rationem déterminât se ad volendum hoc velillud, quod est vere bonum velapparens bonum. Et ici le commentateur ne néglige pas "de faire observer que de cette réponse habetur quod Deus non solum potentiam voluntatis dat, sedactum volendiclausum in omni actu volendi, ipsamscilicetvolitionem boni. Inomnienimvolitione hœc volitio clauditur ut principium in conclusione. Et propterea in littera dicitur quod ex hac volitionevoluntas per rationem déterminât se ad hoc vel illudbonumvere vel apparenter, et sine illa prœsupposùa volitione nihil omnino velle potest, sicut nec sine principiorumeognitione intellectus aliquid nosse potest. Et hœc volitio est illa ad quam dictum estoportere voluntatem moveri ab alio etiam quoad exercitium actus: secundum hanc enim fertur actu in finem, et ex hac vult quidquid vult.
« 2° Par l'article 1 de la question lxxxii de la I te partie, où, pour prouver que la volonté ex necessitale inhœret ultimo fini, il fait en substance le même raisonnement que dans l'article déjà cité (I -II, q. ix, a. 4) pour démontrer que in primum motum voluntatis voluntas prodeat ex instinctu alicujusjtxterioris moventis.
«3° Par l'article 4de la question cv délai™ partie, où, pareillement pour prouver que Dieu meut la volonté non seulement objectivement mais aussi subjectivement, il apporte pour raison que Dieu a donné la puissance de vouloir, et prouve qu'il a donné la puissance parce qu'il a donné le vouloir, ou l'inclination in bonum universale, ce qui est le propre du moteur universel seulement. » (N. 10.)
De cette théorie si savamment expliquée l'auteur ne pouvait se dispenser de faire l'application au système des bannésiens, et c'est ce qu'il fait de main de maître dans le numéro suivant.
* De là il me semble pouvoir inférer; 1° qu'ils se trompent, les bannésiens, commevousles appelez, sipourtoute opération de la volonté créée, ils demandent un complément delamotion divine qui fasse passer la volonté de la puissance à l'acte. Car d'après saint Thomas, une fois que la volonté a reçu le premier mouvement vers la fin dernière en général, elle est suffisamment en acte sans autre complément pour se mouvoir ellemême ; et si tel complément était nécessaire, la doctrine du Docteur angélique dans les articles cités 3 et 4 serait évidemment défectueuse.
« 2° Que vous vous trompez vous-même, par conséquent, lorsque vous accordez si largement la nécessité de ce complément; et que vous vous trompez encore bien plus, lorsque, étantdonné, comme vous l'admettez, que Dieu fait passer, lui seul, la volonté créée de la puissance à l'acte, vous voulez soutenir que l'acte pourra s'ensuivre ou ne pas s'ensuivre, et que certaines fois il ne s'ensuivra point.
« 3° Que dans la question présente nous n'avons que faire du principe, d'ailleurs très certain : Omne quod quandoque est agens in actu et quandoque in potentia xndiget moveri ab aliquo movente; puisque dans le quatrème article cité, saint Thomas, appuyé sur ce principe, prouve précisément que la volonté se meut toujours elle-même, excepté dans la première tendance au bien en général ; et à qui voudrait abuser de cette maxime pour prouver que, pour passer du non-vouloir une chose à la vouloir, notre volonté a besoin d'être mue par Dieu, on devrait nier le supposé, à savoir que la volonté ne soit pas suffisamment en acte>par elle-même toutes et quantes fois elle a la tendance commune h tous les hommes vers le bien et le bonheur en général, puisque le contraire apparaît évidemment dans l'article cité de saint Thomas. » (N. 11.)
îl n'était pas possible en moins de paroles d'établir plus nettement la doctrine de l'Ange de l'Ecole, relativement à la mise en mouvement de la volonté, qui consiste dans l'impres-
don de l'inclination naturelle et nécessaire vers le bonheur, et de mieux faire ressortir l'antipathie absolue de cette doctrine avec la théorie des bannésiens, qui exigent une motion particulière, pour tous et chacun des actes de la volonté.
Le cardinal auraitpu borner là sa démonstration; mais pour détruire de fond en comble l'opinion qui se prévaut indûment de l'autorité de saint Thomas, il complète sa thèse en passant en revue les différents arguments que fait valoir l'école ban-
nésienne.
A partir du numéro 12, il prend à partie Goudin, comme étant le représentant le plus autorisé de cette école, que tous les bannésiens modernes citent avec une sympathie profonde : noster Goudin, doctissimus Goudin, etc., et auquel ils renvoient en dernière analyse comme donnant toutes les preuves que Ton peut désirer.
Et d'abord, le cardinal réfute le concours simultané, tel que l'admet et le définit Goudin :
« J'arrive au P. Goudin, que vous appelez un des meilleurs parmi les prédéterminants et des plus communément suivis. Par concours simultané il entend (PhiL, p. III, q. iv, art. 2, Bonon. 1686) celui qui non movet nec applicat intrinsece causant creatam, imo non recipitur in Ma sed tantum in effectu, ideoque per talem concurêum Beus nihil intrinsece ponit in agentibus creatis. Mais un pareil concours, quant à moi, je ne réussis pas à le voir dans saint Thomas, non seulement si je m'en tiens à cet article de la Somme auquel, selon ce qui a été dit, on devrait s'en tenir, mais pas davantage dans cet autre des Quœsliones disputatx, vu que outre l'application nous n'avons ici rien autre que in quantum ejus virtute omnis alia virtus agit. Et cette raison, même si on la voulait formellement distincte de l'application, ne nous donnera jamais un concours qui non recipitur, qui nihil ponit in agentibus creatis, qui non movet causam creatam. De fait, saint Thomas, précisément pour expliquer que les agents seconds agunt in virtute primi, en apporte pour preuve que primumagens movet secundum ad agendum, et secundum hoc omnia agunt' in virtute ipsius Dei (p. 1> <!• cv > a * 5) # Si donc le concours simultané n'applique ni ne meut, c'est un concours qui ne se trouve pas dans. saintThomas. Et toutes les belles raisons que Goudin met en avant pour en prouver lanécessité, s'appliquent purement àla conservation, laquelle, sans changer de nom pas plus qu'elle ne change de raison, iriflue F&re dans l'effet, tant au moment de sa production que par après. » (N. 12.)
Goudin admettait, comme on vient de le voir, un concours simultané purement négatif et d'ordre tout à fait fantaisiste ; il avait ensuite beau jeu pour prouvera ses adversaires qu'un tel concours ne peut suffire. Mais on fera bien de remarquer que le concours simultané, tel que l'admettent ceux qui repoussent laprémotion physique, est réel et positif, et par conséquent tout autre que celui admis par Goudin.
Nous ne voulons pas néanmoins nous faire ici le patron de cette dénomination simultané, qui a été diversement expliquée par ses défenseurs et qui peut prêter à équivoque. 11 s'agit ici de la chose et non du nom.
Ce terme simultané n'a été introduit que pour les besoins de la cause, pour le distinguer de Y antécédent ou prémotion physique, et sous ce rapport il avait une véritable raison d'être. Mais si la prémotion physique est enfin abandonnée définitivement, comme ilyalieu de l'espérer, il n'y aura plus de raison de le maintenir, car il n'est pas assez explicite. Il sera mieux de dire simplement concours, ou mise enmouvement ou encore concours de V inclination naturelle.
C'est d'ailleurs tout à fait dans ce sens qu'à notre époque les principaux défenseurs du concours simultané l'expliquent, comme on peut le voir dansLiberatore.(ildteJ. speci. 9 f. III, n.67, ad fin. Prima editio novx formœ.)
Nous voici enfin arrivés au grand cheval de bataille des bannésiens, à cette fameuse prémotion physique, qui sert de pivot à tant de théories si peu consolantes sur la science de Dieu, sur l'efficacité de la grâce, sur la responsabilité du mal moral, etc..
Écoutons ce qu'en pense le savant cardinal :
« Mais le concours antécédent ou la prémotion ne me parait pas non plus conforme aux enseignements de saint Thomas.
« Goudin,. dans l'article 4 de la question citée, a écrit un paragraphe intitulé : Probatur prœmotio ex divo Thoma. Mais dans toute cette preuve le terme de prémotion ne se trouve pas même une fois dans la bouche du saint. Goudin a senti luimême ce défaut de sa preuve, et en concluant il ajoute que cette présomption contre sa cause abunde solvetur solvendo objectiones
« Or, si nous parlons précisément du nom, même dans les
réponses aux objections ce nom ne parait pas. Car le prœdeterminare de la partiel, q.xxxm, a. i, ad i, et du Quodl. 12, a. 4, n' a rien avoir avec l'application ou avec le concours, signifiant ici Isl préexistence de la raison du futur dans l'intellect divin, comme il devient manifeste par la définition que donne le saint et de la providence et delà prédestination, au sujet desquelles seulement il fait usage dans les endroits cités du terme prœdeterminare.
« Il est vrai que dans une instance Goudin dit: Movere ad agendum idem est ac prœmovere, juxta illud principium divi Thomse et Aristotelis :quando aliquid movetut motum ab alio, motio moventis estpriormotionemobilis. Vnde sufficit D. Thomam dixisse Deum movere creaturas ad agendum ut prœmo- Éionemcfocaa£.(Ib.,art.6.)Ehbïen I cette raison est précisément celle qui me fait croire que saint Thomas n'a jamais enseigné \à.prémotion. En effet, s'il est intrinsèque à toute motion d'avoir au moins une priorité de nature sur l'objet mû, à quel titre se pourra justifier le terme de prémotion, lorsqu'on ne veut signifier autre chose que cette priorité naturelle intrinsèque? Donc, précisément parce que saint Thomas tient que la priorité est de l'essence de toute motion, il ne pouvait ni ne devait à cette fin faire usage du terme de prémotion; car ou ce terme n'importe rien de plus que l'idée de mouvoir les créatures à leurs actes, et alors la nouvelle dénomination serait irrationnelle, ou il importe quelque chose de plus, et alors la preuve par laquelle Goudin veut montrer que saint Thomas nous enseigne la prémotion ne prouve rien du tout. » (N. 13.)
La logique de cette argumentation est tellement serrée, qu'il est, à notre avis, impossible d'y répondre quoi quece soit. Mais ce qui en rehausse encore davantage le mérite à nos yeux, c'est la mesure et la modération avec lesquelles elle se déroule : point d'emphase, aucune de ces formules déclamatoires dont les bannésiens accompagnent à peu près toujours leurs affirma* tions, comme lorsqu'ils proclament par exemple : Le sentiment de saint Thomas en faveur de la prémotion «st si évident qu'il n'est pas possible que quelque chose le soit davantage (1) \ »
Billuart, avec l'aménité de langage qui lui est familière, ne craint pas de dire sur ce sujet: Ce serait sans aucun fondement que vousrépondriezquesaintThomasa dit « mouvoir», et
(1) « MjbdbS-, Thomœ in doctrina propugnanda ptaysicœ pramotionis ita aperta est ut nihil magis. »
non «prémouvoir ^MsT^àmoinsqueTonne soit idiot, qui ne sait que mouvoir, appliquer, causer est antérieur par nature et causalité à être mu, être appliqué, être causé... (1) ? »
Nous profitons de cette occasion pour dénoncer le mode d'argumentation de ce subtil auteur. Pour imposer sa doctrine à des disciples qu'il suppose simples et crédules, il enfle la voix, il déverse le mépiis et même l'injure sur ses adversaires, et affirme avec une audace surprenante, pour ne rien dire de plus, les points les plus controversables comme étant l'expression de la plus exacte vérité.
Après avoir surabondamment établi que la prémotion'physique n'a pas été enseignée par saint Thomas, le cardinal passe au crible, dans les numéros qui suivent, les différentes preuves que Goudin apporte en faveur de sa thèse, et démontre avec autant de netteté que de profondeur que l'introduction de cette théorie est un bouleversement complet de la doctrine du Docteur angélique:
«Si vous parcourez tout le paragraphe 8 de l'article 4, intitulé : Probatur prœmotio rationibus, vous verrez que de toutes ces raisons il ne résulte en somme autre chose que ceci, — qui sans autres arguments est très évident dans saint Thomas, et que personne n'a jamais pu mettre en doute — , à savoir que Dieu est le moteur universel dans toutes les opérations des créatures, et que dans tout moteur il faut reconnaître une priorité au moins de nature relativement à ce qui est mu. » (N. 14.)
« Mais s'il en est ainsi, vous me répondrez peut-être que pour moi toute la fameuse question de la prémotion se réduit adinanem pugnam verborum. Sous un rapport je devrais vous l'accorder, attendu que tout ce qui a été dit jusqu'ici me semble vrai, et si c'est vrai, je ne suis pas maître d'en décliner les conséquences. Sous un autre rapport cependant, veuillez observer avec moi comme quoi la substitution de termes nouveaux n'est presque jamais innocente, mais que d'ordinaire elle se fait plus ou moins aux dépens de l'idée. Faites attention de grâce, et tâchez de me comprendre*
(1) «Infundate responderes S. Thomam dixisse« movere », non « prœmovere ». Quis enim, si non sit hebes, nescit movere, appiicare, causare, esse priua natura et causalitale quam raoveri, applicari, causari...?» (BUiuart, De Qrat. dis. V, a. 7, p. 3.)
a La motion dont on parle n'est pas autfre chose, selon l'Angélique, que l'application, ou, comme on a dit, que le concours de Dieu comme cause première aux opérations des causes secondes. Mais dans les opérations des causes secondes, il n'y a aucune partie, grande ou petite, première ou dernière, qui ne soit en vertu du concours divin ; attendu qu'il répugne qu'il y ait quelque chose en dehors de Dieu, non seulement dans le genre de substance, mais aussi dans le genre d'acte, qui ne soit de Dieu comme source universelle de tout être, de toute perfection, de tout acte. Donc la motion, d'après saint Thomas, s'entend aussi bien du principe que de la continuation et de la fin de toutes nos opérations..
« Au lieu de cela, si vous remarquez le Probatur 2° du paragraphe cité, vous trouverez que Goudin veut dire que la cause seconde doit recevoir une certaine vertu antécédente à toute l'opération : Prius débet recipere virtutem aprimaquam agat; et plus bas il appelle cette même vertu le complément, ne réfléchissant pas que si nulla natura quantumcumque ponatur perfecta (c'est-à-dire avec tous lés compléments possibles) potest procedere in suum actum, nisi moveatur a Deo (S. th. I-1I, q. xix, a. 1), au cas où un tel moveatur devrait s'interpréter par recevoir un complément, il serait nécessaire de procéder à l'infini ». (N. 15.)
« Remarquez aussi le Probatur 6°, et vous verrez qu'il est question d'une détermination extrinsèque qui enlève l'indifférence interne de la volonté ad utrumlibet... Mais saint Thomas, dans l'article 5 de la question cv, parle de la nature non moins que de la volonté, — comme lui-même le déclare expressément dans l'article 7 de la question in, de la Puissance, Controv. qui a le même titre et le même objet que le précédent — ; et malgré cela, ni dans l'un ni dans l'autre endroit, il ne fait mention de l'indiflérence, pour prouver là nécessité de l'application divine; mais il produit exactement les mêmes raisons, tant pour la volonté indifférente que pour la volonté non in différente.
a Si au contraire saint Thomas eût pensé que l'indifférence était une bonne raison pour prouver la nécessité de la motion divine sur la volonté créée, combien ne lui était-il pas à propos d'en faire usage dans l'article 4 de la question cv citée,, dans lequel il est précisément question de la manière dont Dieu met . la volonté en mouveme&t ? Et cependant il n .en dit mot* et au lieu de l'indifférence qui aurait besoin c^ïiétermio&Aioï^
il apporte comme nécessaire l'inclination naturelle au bien en général, déclarant que Dieu meut la volonté, et ratione objecti et ratione inclinationis in bonum universale, laquelle, comme tout le monde sait, est commune à tout le monde.
« Et en vérité, si l'indifférence de la volonté pour les biens particuliers a besoin d'une détermination extrinsèque, outre le concours général et commun à tous les êtres créés, que lui pourra-t-il jamais rester de son privilège? Est-ce que cet avantage spécial n'est pas détruit par la détermination extérieure spéciale?
« Il ne sert de rien d'alléguer, comme le fait Goudin, la réponse à la 5 e objection (S. th., I, q. xix, a. 3); vu que de là on apprend précisément que l'on distingue deux sortes de contingents, ou deux ad utrumlibet ; le premier imparfait, comme sont les choses naturelles qui, en raison de leur défectibilité, peuvent manquer de produire l'effet, le second parfait, tels que sont les agents intellectuels, qui, en vertu même de leur intellect, jouissent de l'indépendance vis-à-vis des biens particuliers, et comme nous l'avons déjà noté, sont suffisamment en acte pour se déterminer, puisqu'ils ont l'inclination naturelle vers la fin dernière. (N. 46.)
« Remarquez, pour en finir, le Probatur tandem ultimo, et vous vous apercevrez que, dans le but de soutenir le nouveau terme de prémotion, Goudin, par une nouveauté encore plus surprenante, de deux actes jusqu'ici connus, le premier et le second, en fait trois, y joignant l'opération, non plus comme synonyme de l'acte second, mais comme acte réellement distinct de celui-ci.
« Je laisse de côté pour le moment la nouveauté de cette doctrine, et considère seulement que si l'acte second est la forme de l'acte premier, qui comble le vide de puissance restant dans le premier, et si l'on veut que l'opération soit un troisième acte, celle-ci devra combler un autre vide de puissance resté dans l'acte second. Mais si dans l'acte second reste un tel vide de puissance, en quoi sera-t-il distinct de l'acte premier? Et si l'acte premier requiert l'acte second en raison de sa potentialité, celui-ci aussi pour la même raison requerra son second, lequel ou s'identifiera finalement avec l'opération ou non : s'il ne doit pas s'identifier avec l'opération, on procédera de la sorte à l'infini; s'il doit s'identifier, pourquoi la même chose n'arriverait-elle pas relativement au premier acte second? (N. 17.)
« D'après tout cela," il me parait évident que l'introduction du nouveau terme n'est pas aussi inoffensive qu'on pouvait le juger de prime abord sans examen ; et que, bien loin qu'il y ait ici une simple dispute de mots, on en vient a changer la