SUBSTANCE DE LA DOCTRINE DE SAINT THOMAS EN MATIÈRES TRÈS
importantes. Si je réussis à me bien expliquer, j'espère que vous me donnerez gain de cause.
« En nous en tenant à la déclaration de Goudin, spécialement dans son Probatur tandem ultimo, l'acte second, d'un côté, est antérieur à l'opération, et de l'autre ne peut pas être libre à la créature; puisque ce qui ne dépend pas de son opération ne peut pas lui être libre, et ce qui précède l'opération ne dépend certainement pas d'elle. Or, à l'acte second est jointe de nécessité absolue l'opération — « Unumquodque operatur prout est in actu secundo » — et s'il n'en était pas ainsi, ce ne serait plus un acte second, puisqu'il pourrait exister sans l'opération. Où donc se retrouvera la liberté des opérations de l'homme ?
« Saint Thomas nous dit que le terme immédiat de l'influx divin étant notre opération, celle-ci pourra être libre, parce que l'influx divin est conforme à la nature diverse des causes secondes; d'où il suit que par cela même que Dieu fait que l'opération soit mienne, il fait aussi qu'elle soit libre, si je suis un agent libre. — La prémotion nous donne pour terme immédiat de l'influx divin un acte second d'invention nouvelle, qui n'est pas notre œuvre, et duquel suit nécessairement notre opération que l'on prétend après cela appeler libre.
« Saint Thomas nous présente un mystère, lorsqu'il veut que nous reconnaissions notre opération comme libre sous le mouvement de la cause première. — La prémotion nous présente une impossibilité, lorsqu'elle veut que nous confessions libre notre opération, sous la connexion nécessaire avec un acte second que nous n'avons pas opéré.
« Voilà, si je ne me suis pas trompé, où mène la substitution d'un terme, qui d'abord paraissait ne pouvoir donner lieu qu'à une simple question de mots. » (N. 18.)
Que la prémotion physique soit incompatible avec la liberté, c'est ce que tous les théologiens de l'école anti-bannésienne ne cessaient de répéter et de prouver par des arguments qui paraissaient à beaucoup de la dernière évidence ; mais nous ne croyons pas que la démonstration en pi t jamais été faite avec une telle profondeur.
Nous ferons observer aussi en passant que certain auteur de nos jours, qui jouit ajuste titre d'une haute considération dans le monde philosophique, mais que nous ne nommerons pas, pour ne pas envenimer la question par une personnalité, a donc tort de proclamer avec une superbe assurance, en répondant à l'objection que la prémotion physique détruit la liberté, « que les plus sensés parmi les théologiens et les philosophes s'abstiennent maintenant de faire cette objection : Cordatiores tum theologi tumphilosophi jam desistunt a criminandis thomistis aliisque doctissïmù viris extra nostram scholam de l&sione lïbertatis per physicam prœmotionem. »
Le cardinal conclut enfin tout ce qu'il adit contre laprémotion physique par un argument qui, à lui seul, suffirait pour montrer qu'elle n'a jamais été enseignéede près ou de loin par le Docteur angélique.
« Laissant de côté Goudin, ce qui convainc mon intelligence etprouve que saint Thomasarejeté la prémotion comme ennemie de la liberté humaine, est ce principe très certain que nous trouvons chez le saint Docteur: Ce qui implique une disposition inhérente au sujet communique nécessité au sujet, et celui-ci ne reste plus libre,
« Ainsi, à l'objection que la prescience de Dieu nécessite les futurs libres, il répond que l'objection vaudrait siscitumimportaret aliquarn dispositionem subjecto inhœrentem, mais il n'en est pas ainsi, parce que importât actumsciendi seulement. (S. th., I, q. xiv, a. 13, ad 3.)
« Ainsi, dans les questions de la providence, de la prédestination, etc., saint Thomas est souverainement attentif à établir que ces attributs né mettent rien dans le proviso, mais seulement dans le providente, qu'ils. ne sont pas quelque chose dans le prédestiné mais dans le prédestinant. « Providentia non est in rebits provisis, sed est quœdam ratio in intellectu provisoris. » (I, q. xxiii, a. 2, c). « Prxdestinatio non est aliquid in prcedestinatis, sed in prœdestinante tantum. » (Ib.) Àpportons-eh un exemple, tiré des Controverses. A l'objection, que le prédestiné ne peut pas se damner même in sensu diviso, parce que la prédestination, forme inséparable du sujet, ne peut se détacher de lui, pas plus que du corbeau noir il n'est possible de détacher la noirceur, et à cause de cela le corbeau noir ne peut pas êlre
blanc, même in sensu dwiso, saint Thomas répond : Dicendum quodnigredo etalbedo sunt quxdam formas existeriez in subjecto, quod dicitur album et nigrum ; et ideo non potest aliquid attribut subjecto necsecundum potentiapi nec secundum actum yuod repugnet formx prœdictœ, quamdiu in subjecto manet. Sed pr&destinatio non est forma tanstens in prœdestinato,sedinprœdestinante, sicutscitum denominatur a scientia qum est in sciente 9 et ideo quantumcumque immobiliter si* sub ordine scientiœ 9 tamen potest aUquid attribut ei, considerando suam naturam, etiamsi repugnet ordini prédestinationis ; hoc enim modo prœdestinatio est aliquid prœter ipsum hominem qui dicitur prœdestinatus ; sicut nigredo est aliquid prxter essentiam corvi, quamvis non si t aliquid extra corvum; considerando autem tantummodo essentiam corvi, potest ei aliquid attribuiquod repugnet nigredini ejus ; secundumquem modum dicit Porphyrius (in Prœdicab. , c. De accidentibus) quod potest intelligi corvus albus. Et ilaetiam inproposito potest ipsi homini prœdestinato attribui aliquid secundum se considerato, quod non attribuitur si secundum quod intelligitur store sub prœdestinatione, » (Qq. disp. de Ver. , q. vi, a.3, ad 8.)
« C'est donc l'avis de saint Thomas que si la prédestination était une qualité, une forme, ou une disposition intrinsèque dans le prédestiné, il serait faux, — aussi bien in sensu diviso que in sensu composito — , de dire absolument : le prédestiné peut se damner, attendu que cette disposition nécessite le sujet en lui-même, et ne lui laisse pas la faculté de passer à l'opposé.
« Or la prémotion physique ou prédétermination est intrinsèque à la volonté, et liée k l'opération, c'est-à-dire au consentement, qui est incompatible avec le dissentiment.
a Donc, tant que celle-ci existe dans le sujet, il sera faux que la volonté puisse être en dissentiment, soit dans le sens composé soit dans le sens divisé ; et par conséquent elle enlève la puissance de se porter véritablement vers l'opposé ou la liberté.
« Vous pourrez lire la même doctrine dans l'endroit cité plus haut (I, q. xrv, a. 13, ad 3). » (N. 19.)
« Après ce qui a été dit, il me paraît inutile de m'arrêter à noter que la prémotion ne peut pas être une qualité, comme le veulent plusieurs prédéterminants, parce que saint Thomas le nie expressis verbis disant ouvertement : non est qualitas (est-il possible de parler plus clairement ? ). Ipse graluitus
effectua in homme non est qualitas, sed motus quidam animm: actus enim moventis in moto est motus. (I, — II, q. ex, a. % — Cf. etiam Qq. disp. t de Ver., q. xxii, a. 8, c. ). » (N. 20).
Nous n'ajouterons à ce magistral exposé que quelques mots, sur la manière plus que subtile dont Billuart (nous pourrions en dire autant de tous lés bannésiens) emploie la distinction du sens composé et du sens divisé, pour essayer de sauver la liberté sous la prémotion physique.
D'après saint Thomas et l'usage qu'en font ordinairement le plus grand nombre des théologiens, le sens composé existe lorsque l'attribut est dit convenir ou ne pas convenir au sujet de la phrase, qualifié dételle manière ou placé dans telle hypothèse ; il y a alors composition ou réunion du sujet avec cette hypothèse ou cette qualification.
Le sens divisé au contraire est celui qui existe* lorsque l'attribut est dit convenirou nepasconvenir au sujet de la phrase, si l'on retranche l'hypothèse ou la qualification en question ; il y a alors division ou retranchement de l'hypothèse ou de la qualification.
Par exemple : Pierre malade peut être bien portant Si l'«m retranche l'hypothèse de la maladie, il reste : Pierre (bien que malade maintenant) peut être bien portant (plus tard), et la proposition est vraie ; c'est le sens divisé. — Si au contraire on ne sépare pas l'hypothèse, on aie sens composé, et la proposition se trouve être fausse ; le sens est : Pierre, en tant que malade, peut être bien portant.
Pour qu'il y ait lieu à distinguer ces deux sens, il faut que l'hypothèse ou la qualification soit accidentelle au sujet ; car si elle est essentielle et par conséquent inséparable du sujet, alors on ne peut avoir que le sens composé, et aucunement le sens divisé. La même chose se produit, toutes les fois que l'on redouble la qualification, pour bien affirmer que l'on exclut tout autre sens [forme rèduplicative).
Par exemple : Un corbeau noir ne peut être blanc. Dans cette proposition la qualification de noir exprime une qualité inhérente au sujet, c'est-à-dire à un corbeau en particulier que l'on détermine par cette qualification, et l'on ne peut supposer, sans changer totalement le sens de la phrase, que le corbeau dont il s'agit ne soit pas noir, c'est pourquoi il faut nécessairement entendre cette proposition dans le sens composé.
Si au contraire on dit : Le corbeau noir [d'ordinaire) peut être blanc, le sujet doit s'entendre^ de tout le .genre corbeau en général, et par conséquent on peut faire la supposition d'un corbeau qui ne serait pas noir, — en d'autres termes, on peut entendre la phrase dans le sens divisé — ; et la proposition se trouvera vraie ou fausse, selon qu'on la prendra dans le sens divisé ou dans le sens composé.
Voyons maintenant l'application de cette distinction à la question de la prémotion physique par rapport à la liberté.
La proposition que Ton est en droit de formuler, comme on Ta vu, d'après les principes mêmes de saint Thomas, est celle-ci : Sous la pr émotion physique, la volonté déterminée d consentir ne peut pas ne pas consentir, et par conséquent n'est pas libre.
Dans cette proposition, la qualification de la prémotion déterminant la volonté adunum est inséparable du sujet, car, si on la retranchait, on changerait entièrement le sens de la phrase. Il n'y a donc lieu qu'au sens composé, et l'on ne peut faire la distinction du sens divisé, tel que nous l'avons expliqué.
Pour répondre à cette difficulté, Billuart emploie néanmoins cette distinction, mais en l'entendant dans un tout autre sens que nous : il l'applique en effet non pas au sujet de la phrase, mais à l'attribut, et l'enveloppe de subtilités et d'abstractions, qui paraissent destinées plutôt à décourager des adversaires qu'à éclairer ceux à qui elles sont adressées.
Nous allons essayer de dégager la pensée de Billuart de ces subtilités, et de réduire sa distinction du sens composé et divisé à sa plus simple expression : on verra ce qu'il en reste.
Et pour qu'on ne puisse nous accuser de défigurer la théorie de ce subtil auteur, nous en citerons textuellement les principaux passages {Le Léo, d. vin, a. 4, 32, passim) : « Gratiœ perse ef/îcaci, etc. (ou bien à la prémotion physique) voluntas non potest dissentir e potentia conséquente, potentia futur itionis, in sensu composito (hœc enim sunt synonymà)', hoc est, voluntas non potest simul jungere non actum cum motione ad actum, concedo... Voluntas non potest dissentire potentia antécédente, potentia possibilitatis, in sensu diviso, hoc est, sub illa motione non servat potentiam dissentiendi, nego. »
« Sic ergo intelligenda est hœc famosa distinctio sensus composai et divisi, ut sensus compositus componat cum actu aut cum prœrequisitis natura lantwn ad actum } non-actum ayt
actum oppositum ; ut si dicas, « sedens potest s tare, » signiftcat in sensu composite quod possit sedere simul et stare, seu componere sessionem cum statione. Sensus divisus dividit actum non apotentia ad non-actum seu actum oppositum, sed a non-actu tantum, seu ab actu opposito ; ut si dicas : sedens potest store, significat in sensu diviso quod sedens sub sessione retineat potentiam standi, non tamen componendi simul sta tionem cum sessione. Uno verbo, sensus compositus importât potentiam simultatis, sensus divisus simultatem potentiœ. »
Cette définition du sens divisé donnée par Billuart n'est, à notre avis, rien moins que captieuse et renferme une contradiction manifeste. Il dit que ce sens ne divise pas l'acte d'avec la puissance au non-acte ou à l'acte opposé, et en même temps dans la dernière partie de la réponse à l'argument précité,qui a trait au sens divisé, il base sa négation sur ce que la volonté conserve la puissance de dissentir.
Pour être conséquent avec lui-même, Billuart devrait formuler ainsi sa réponse : ...La volonté ne peut pas réunir en même temps le non-acte avec l'acte, c'est-à-dire dissentir en même temps que consentir (dans le sens composé), conc. ; ... la volonté ne peut pas diviser en même temps le non-acte d'avec l'acte (dans le sens divisé), nego.
Mais alors, la réponse serait puérile et tout à fait insuffisante pour sauver la liberté ; car les animaux eux-mêmes, qui n'ont pas la liberté, divisent en agissant le non-acte d'avec l'acte, et lorsqu'ils sont en marche, ils ne sont pas en repos.
Au lieu de cela, Billuart distingue comme nous l'avons vu plus haut : ... la volonté ne peut pas consentir et dissentir en même temps, de fait, conc. ; .... ne conserve pas lapuissance antécédente de dissentir, nego.
Comment cette réponse peut-elle s'abriter sous le couvert de la distinction du sens composé et du sens divisé ? Le voici : Le sens divisé de Billuart est, d'après ses propres explications, sous un rapport un sens divisé, en tant qu'il divise l'acte du non-acte, et sous un autre rapport un sens composé, en tant qu'il réunit l'acte avec la puissance au non-acte.
Billuart avoue lui-même ce dernier sens, en disant : Aliter Calvinus intellexit hanc distinctionem. Secundum illum, sensus compositus componit actum cum potentia ad non-actum, et hic est noster sensus divisus. Il l'avoue encore implicitement dans l'exemple cité plus haut : Celui qui est assis peut être debout, en disant que celui qui est assis conserve la puis* sance de se tenir debout.
Le terrain étant ainsi préparé, non sans habileté, Billuart s'apercevant bien de la difficulté qu'il y aurait à se servir du sens divisé, en tant que divisé, pour sa fameuse distinction, s'en est servi en tant que sens composé, mais en l'appelant toujours sens divisé.
Nous nous abstenons de qualifier cet artifice d'argumentation, qui a pu induire en erreur bien des esprits de bonne foi; et nous ne nous étonnons plus que beaucoup de théologiens de grand mérite aient déclaré que cette distinction, entendue dans le sens bannésien, avait obscurci la question beaucoup plus qu'elle ne l'avait éclaircie.
Est-ce à dire cependant que dans l'exemple apporté par Billuart : L'homme qui est assis ne peut être debout, il n'y ait pas lieu à l'application du sens divisé ? Aucunement ; mais voici comment doit se faire la division du sens : retranchez l'hypothèse (qui est assis), et vous aurez : l'homme (bien qu'assis maintenantjpeuf être debout (dans un autre moment): — voilà le sens divisé — . Réunissez l'hypothèse, et vous avez: TJhomme en tant qu'assis peut être debout : — voilà le sens composé.
Mais si vous divisiez ainsi pour ce qui regarde la prémotion physique, ce serait le renversement complet du système bannésien, jjCar il vous faudrait retrancher l'hypothèse de la prémotion physique et dire :La volonté (sans la prémotion actuelle) peut ne pas consentir.
Sans nous appesantir davantage sur l'application peu heureuse que Billuart fait du sens divisé, et n'envisageant que la réponse elle-même, disons encore un mot sur la manière plus que subtile dont cet auteur entend qùte sous la prémotion physique la volonté conserve la puissance de ne pas consentir.
. . Juxta autem hanc compositionem, posse dissentir e, in sensu composite, non est posse dissentiresublatamotione, et non posse eastante ; sed est posse dissentir esub ipsa motione, non t amen posse componere, seu actu jungere y dissensum cumilla.
Murray [De Grat. disp. vm, n. 51) ne peut s'empêcher de remarquer à ce propos (1) : « J'en demande pardon au pieux et savant auteur... ; mais je confesse qu'après avoir lu et relu ce
(i) « Ignoseat mihi doctus et plus auclor... si dlcam hœc verba... sapius diligenter perlecta et perpensa plane intelligere non posse, nisi in sensu perabsurdo, scilicet: possum, sub premotione pbysica, ei dissentire, sed non possum ponere actum dissensus. Quid vero aliud est posse diutntxrt nisi po$$eponcre actum dis$ensu$ t »
passage avec la plusgrande attention, je ne puisle comprendre sinon dans un sens tout à fait absurde, à savoir : je puis, sous la prémotion physique, ne pas y consentir, mais je ne puis pas poser cet acte de non-consentement. Mais qu'est-ce donc autre chose pouvoir ne pas consentir que pouvoir poser l'acte de ne pas consentir?»
Plus d'un lecteur, nous n'en doutons pas, sera de son avis.
La démonstration, — que la prémotion physique n'a jamais été enseignée par saint Thomas, et qu'elle doit être rejetée comme attentatoire à la liberté — , n'exigeant plus de nouveaux développements pour être complète, le très illustre président de l'Académie romaine de Saint-Thomas-d'Aquin recherche à son tour comment peut se concilier la liberté humaine avecle concours de Dieu.
Ce mode de conciliation consiste, comme on va le voir, à admettre que, sous l'action de Dieu, les causes secondes agissent nécessairement ou librement, parce que Dieu, dont rien ne limite la puissance, veut qu'il en soit ainsi.
« ... Pour ce qui est de concilier la liberté avec le concours lui-même, je ne saurais faireautre chose que répéter la doctrine du saint, laquelle, en pareille question, me paraît l'unique expédient, et a en même temps, àla bien peser, une grande évidence.
« L'efficacité de la cause, dit-il (I, q. xix, a. 8 c. ), influe non seulement sur la production de l'effet, mais encore sur le mode. Si donc l'action de Dieu tient le sommet de l'efficacité, d'elle viendra l'effet qu'il a en vue, non seulement en soi, mais encore dans le mode précisément qu'il se propose, c'est-à-dire que l'effet sera libre ou nécessaire, selon que sont libres ou nécessaires les causes sur lesquelles il influe.
« Cette raison est très évidente. Car, d'un côté, on ne pourra jamais douter que Dieu soit une cause souverainement efficace ou que la cause efficace au souverain de§rè n'ait pas le pouvoir aussi sur le mode de tous les effets ; d'autre part, il est impossible qu'il y ait dans la créature une action quelconque ou même la plus petite partie d'une action, qui ne soit de Dien comme cause première. Donc il faut dire ou que Dieu ne pouvait pas créer des agents libres,' ou que créés ils n'auraient jamais pu opérer librement, ou bien que Dieu peut très bien leur donner l'opération, qui soit àla fois et toute de lui et libre dans les créatures. (N. 21.)
« Ici, comme chacun voit, saint Thomas, pour sauver la liberté, insiste et appuie sur l'influx que Dieu exerce sur le mode de l'opération, c'est-à-dire dans notre cas sur la liberté de cette opération, influx d'une cause très efficace qui, située en dehors de la série des êtres, place tout être, même le libre, dans un ordre élevé et supérieur à notre manière de comprendre.
« Cette même doctrine, le saint l'enseigne (1, q . ex, a. 4, ad 1) en disant : Deus inovendo voluntatem...dat et ejus propriam inclinationem ; et encore (I, q. lxxxiii, a. 1, ^d 3) : (Deus) movendo causas votuntarias, non au fer t quin actiones earum stntvoluntari&,sed potius hoc in eïs facit. De grâce, à quoi se rapporte ce hoc in eis facit ? C'est trop clair : il se rapporte à ce qui a é,té dit un peu plus haut facit ut actiones earumsint voluntarùe, il fait que nos actions proviennent d'un principe à nous intrinsèque, tel qu'est la volonté, il fait qu'en somme elles soient nôtres.
« Il répète la même doctrine (Sum. c. G., 1. III, c. cxliii) : Ejus auxilium non exoludit a nobis actutn voluntatis^ sed ipsumprœcipue in nobi$ facit :Et dans Fart. 2, q.m, De malo, ad 4, il note que quand quelqu'un se meut lui-même, cela n'exclut pas qu'il soit mû par un autre, de qui précisément il a la puissance de se mouvoir - Similiter cum aliquid movet seipsum, non eœcluditur quin ah alio moveatur a quo habethoc ipsum quod seipsum movet ; et sic non répugnât libertati, quod Deus est causa liberi arbitrii.
« Qu'on lise avec quelle hauteur de conception, avec quelle noblesse de vues, il traite de la volonté divine dans la leçon 14 du livre 1 Péri hermenias, où il écrit : Voluntas divina est intelligenda ut extra ordinem enttum existens, velut causa profundens totum ens et omnes ejus differentias :• sunt autem differentiœ entis possibile et necessarium : et ideo ex ipsa voluntate divina originantur nécessitas et contingentia in rébus, et distinctio utriusque secundumrattonemproximarum causarum,
« Qu'on lise aussi la 3 e leçon, à la fin du VI e livre, De la métaphysique, où après avoir merveilleusement exposé les rapports que les divers effets ont avec leurs causes, il conclut que ad divinam providentiam pertinet non solum quod faciat hoc ens, sed quod det ei contingentiam velnecessitatem, et il note la différence très spéciale qu'il y a entre les autres causes et la cause divine : toutes les autres causes, en effet, ne constituent pas la loi de la nécessité ou de la contingence, mais
elles la trouvent dans les choses déjà constituées par Dieu, et elles s'en servent, tandis que Dieu, cause de l'être en tant qu'être, constitue incessamment la nécessité et la contingence des choses et en est le principe.
« Telle est la manière dont saint Thomas, selon la méthode qui lui est familière, ayant, sur les ailes de sa sublime intelligence, parcouru dans l'évidence de très claires vérités les voies et les champs les plus splendides de lumière, conduit par la main notre raison le plus haut qu'il est possible à la fragilité humaine, pour admirer l'opération de Dieu ; mais arrivé là il s'arrête, nous invitant à courber le front sous le mystère et à l'adorer avec lui. » (N. 22.)
Nous omettons l'analyse de la fin de cet article, qui est une réfutation d'un certain P. Mauri, dont nous confessons humblement ne connaître ni le nom ni les œuvres. Les réponses du cardinal ne contiennent pas d'ailleurs de nouveaux arguments et ne sont que des conséquences tirées de ceux qui ont été si savamment développés dans tout ce qui précède.
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