‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 103 sur 236 · LA POLITIQUE ET LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE ET LA CHARITÉ

La charité dans l’État. — La guerre en Lorraine. — Vincent de Paul vient au secours de cette malheureuse province. — Les réfugiés lorrains à Paris. — Vincent de Paul et Richelieu. — Les deux politiques. — Vincent au lit de mort de Louis XIII. — Son entrée et sa conduite au conseil de conscience. — Les duels. — Opposition à Mazarin. — La Fronde. — Vincent de Paul s’entremet pour la paix. — Provinces sauvées de la famine par sa charité. — Préparation du règne de Louis XIV.

Les gouvernements ont des ministres de la guerre et de la justice, du commerce et des finances. Dans un État bien réglé, la police assure l’ordre, la magistrature rend à chacun ses droits, l’armée protège la sécurité du pays, et une bonne administration fait prospérer l’industrie, les lettres et les arts. Mais dans cette organisation des services publics, qui prendra soin des pauvres, qui secourra les malheureux ? Ni l’argent public ni l’action du pouvoir ne suffisent. Il y faut la charité, la charité active et dévouée, la charité qui se fait la mère des orphelins, la nourricière des pauvres, la consolatrice des affligés. Ce ministère n est pas d institution humaine. Les peuples paiens ne 1 ont pas connu ; il a fleuri, au contraire, parmi les nations chrétiennes, et c’est le complément d’une bonne politique, la condition indispensable de la vraie civilisation.

L’INFLUENCE

Il était donné à saint Vincent de Paul d’en exercer tous les emplois et d’en étendre les bienfaits au-delà des limites de la puissance publique. Des calamités extraordinaires devaient montrer à l’œuvre cette charité immense, inépuisable, égale à toutes les misères.

Au milieu des guerres suscitées par la fausse politique de Richelieu, qui poursuivait en Allemagne et en Espagne l’abaissement de la maison d’Autriche, au prix même d’alliances scandaleuses avec les Etats protestants, plusieurs provinces virent se renouveler chez elles les horreurs des guerres de religion dont la France sortait à peine. Il n’y en eut pas de plus éprouvée que cette malheureuse Lorraine, qui paya par les plus épouvantables calamités l’avantage de devenir française. Déjà la peste et la disette l’avaient ravagée, lorsque la fidélité de son duc à la catholique Autriche déchaîna sur elle l’invasion. Trois armées la dévastent à la fois, et les Impériaux qui la défendent ne lui font pas moins de mal que les Français et les Suédois qui l’attaquent. La fureur huguenote s’en mêle. Les alliés protestants de la France ajoutent aux maux de la guerre les horreurs du fanatisme. La peste reparaît, la famine redouble. La Lorraine, assiégée au dedans et au dehors, devient une autre Jérusalem, à laquelle ne manque aucune des horribles extrémités de la faim. Tous les fléaux réunis font de cette malheureuse province une terre de désolation, de carnage et de ruines.

Tant de calamités émeuvent le cœur de Vincent de Paul. Lui seul pouvait entreprendre d’y porter remède. Tout était en guerre. La France entretenait cinq armées que Richelieu avait lancées à la fois sur la Flandre et dans le Luxembourg, en Alsace, en Italie et aux Pyrénées. Il semblait qu’elle ne dût plus avoir de ressources pour soulager les maux de la guerre ; mais Vincent avait ouvert le trésor inépuisable de la charité. C’est là qu’il puisa comme à pleines mains pour secourir pendant tant d’années le malheureux peuple dont il lut la providence. Il commença par se mettre lui et les siens à contribution. Déjà, pendant l’invasion des Espagnols en Picardie, il avait diminué le petit ordinaire de la communauté, trouvant juste de retrancher quelque chose « pour compatir et participer aux misères publiques » ; à l’occasion des malheurs de la Lorraine, il la réduisit au pain d orge, «àoici

le temps de la pénitence, disait-il, puisque Dieu afflige son peuple.

N’est-ce pas à nous autres prêtres d’être au pied des autels pour

pleurer leurs péchés? Mais de plus ne devons-nous pas retrancher pour leur soulagement quelque chose de notre nourriture ordinaire?» Dès 1637, la maison de Toul, fondée deux ans auparavant, avait commencé la distribution des aumônes. En 1639, avec les secours qu’il reçut de l’assemblée des Dames de charité, de madame Goussault, de la duchesse d’Aiguillon, sa trésorière ordinaire, de la reine elle-même, Vincent envoie douze de ses prêtres et plusieurs frères pour secourir les tristes populations de la Lorraine. Il n’y peut pas aller lui-même, mais son admirable esprit d’ordre et de prudence guide ceux qu’il a chargés de ses aumônes avec un règlement pour les multiplier et les rendre plus fructueuses. Toul, Metz, Verdun, Nancy, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Saint-Mihiel, vingt autres villes et des centaines de villages ressentirent successivement les bienfaits de ses envoyés. Des sommes incalculables, des millions, au compte de notre temps, arrivèrent par ses mains à la malheureuse Lorraine. Le même miracle qui faisait abonder si merveilleusement dans le sein de ce fidèle dispensateur les ressources de la charité, les faisait parvenir, d’une manière non moins étonnante, à destination. La protection manifeste de Dieu était avec ce bon frère Mathieu Renard, messager du saint, qui pendant dix ans, dans les cinquante - trois voyages qu’il fit en Lorraine, à travers les armées, toujours chargé de vingt et trente mille livres et quelquefois plus, surmonta toutes les difficultés et tous les périls de la route sans perdre une obole.

Ce n’était pas assez que Vincent de Paul allât répandre en Lorraine les trésors d’une inépuisable sollicitude ; dans sa dernière détresse, cette malheureuse province vint à lui. La guerre avait contraint grand nombre d’habitants à se réfugier à Paris ; la plupart

allaient droit à Saint-Lazare se jeter entre les bras de celui qui était

1 universelle providence des pauvres et des affligés. Là, ils étaient assurés de trouver un secours, une consolation. Vincent leur procurait du pain ou du travail, des habits, un logement ; il avait soin aussi de leurs âmes, et deux années de suite il leur fit prêcher des missions,

vers le temps de Pâques, au village de la Chapelle. Pendant que les émigrés affluaient, le saint envoyait un de ses missionnaires chercher en Lorraine les jeunes filles dont le délaissement et la pauvreté mettaient l'honneur en péril. Il en arriva successivement près de deux cents, avec un grand nombre de petits garçons. Recueillies d’abord par Mademoiselle Le Gras, elles purent, avec la protection des Dames de charité, se placer honnêtement, chacune suivant sa condition. En même temps, Vincent de Paul abritait une communauté de Bénédictines forcées de fuir leur couvent, et fondait avec elles l’œuvre de l’Adoration perpétuelle, en réparation des outrages faits à Jésus-Christ dans l’Eucharistie.

Parmi les réfugiés se trouvaient des gentilshommes et des femmes de qualité, réduits à une misère d’autant plus grande qu’ils préféraient la faim à l’aveu de leur déchéance. On informe Vincent de cette détresse. « Oh! répond aussitôt le saint, qui avait toujours Jésus-Christ en vue, il est juste de soulager cette pauvre noblesse, pour honorer Notre-Seigneur, qui était très noble et très pauvre tout ensemble. » Une charge nouvelle, loin de l’effrayer, lui inspire aussitôt la pensée d’une nouvelle œuvre. Avec M. de Renty, ce généreux chrétien dont la vie si courte fut mêlée à tant d’œuvres et de fondations, il réunit quelques riches gentilshommes que le devoir de religion autant que le point d’honneur disposait à venir en aide à leurs frères de Lorraine. Tous les mois il les assemblait à Saint-Lazare, et là on étudiait les besoins et on y pourvoyait par des cotisations régulières. Pendant sept ans, la pauvre noblesse de Lorraine, visitée et secourue avec des égards fraternels, vécut des bienfaits de cette association, et la fin des guerres, qui en ramena la plus grande partie dans sa province, ne fit que rendre l’assistance plus large pour les demeurants. L’assemblée des gentilshommes, devenue plus nombreuse avec le temps, se trouva toute prête aussi pour secourir les seigneurs anglais et irlandais, obligés par la persécution religieuse de venir chercher un refuge en France. Pendant vingt ans qu’elle subsista, Vincent étendit encore son action à d’autres œuvres, sachant aussi bien se servir des instruments que Dieu lui mettait sous la main que se prodiguer lui-même.

Page 1